‹ Mon franc-parlerChapitre 28 sur 56 · PETITES GENS \J · texte numérisé non relu

PETITES GENS \J

En vérité, tous ces passants font plaisir à voir. Rien que des figures d'honnêtes gens.

« Il n'y a pas de bourgeois innocents, » grommelle Yanarcho dans sa cachette, tout en tripotant ses produits chimiques et en chargeant de mitraille une vieille boîte de thon mariné.

Et, l'un de ces dimanches, le féroce logicien bombardera, par amour de l'humanité, ces dames à l'église, au moment de la distribution du pain bénit, ou ces messieurs au café, en train de brasser les dominos.

Oui, cette pensée me hantait, en flânant à travers la foule si aimable des petites gens de Paris. Car, je vous l'avoue, ils m'intéressent tout autant que les prolétaires. Que leurs vêtements bien brossés et leur linge blanc d'aujourd'hui ne vous fassent pas illusion. Beaucoup d'entre eux, petits boutiquiers, pauvres commis, presque toujours chargés de famille, ont une existence aussi étroite, aussi précaire que celle des ouvriers. Leur gain n'est guère supérieur à celui de l'artisan, et ils sont obligés à des dépenses qu'il ignore. Il leur faut sacrifier le bien-être à la tenue. Un méchant complet de la 'Belle Jardinière coûte plus cher et est moins confortable qu'une blouse sur un tricot. Et puis, ils n'ont pas le fonds d'insou-

ciance du oc populo », ni son vice excusable, — on doit tout dire, — qui lui permet de trouver la consolation et l'oubli au fond d'une bouteille.

Très à plaindre, lui aussi, ce petit monde. Je le connais bien. J'ai vécu, dans ce milieu-là, toute mon enfance et toute ma jeunesse. Je sais par quelles angoisses on y passe, en songeant à l'échéance ou au loyer. Pour être moins apparente et garder quelque pudeur et quelque dignité, la misère y est aussi dure que chez les manœuvres. Sous la pendule du « salon », il y a souvent, comme au taudis, dans le tiroir de la table, des reconnaissances du Mont-de-Piété. Madame sort avec un gentil chapeau; mais, chez elle, c'est une ménagère en camisole, qui fait elle-même ses savonnages.

Prenons garde de ne nous attendrir que sur les misérables aux mains noires. On croirait qu'elles nous font peur et que nous nous demandons si c'est de la poudre verte qu'elles ont sous les ongles. Ayons aussi de la pitié pour les pauvres honteux, — je m'exprime mal, — pour les pauvres fiers. Elles ont les mains propres, les mères de famille de la petite bourgeoisie, et aussi leurs filles, qui montent en graine, ne se marient

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