DISCOURS ACADÉMIQUES
quiner le récipiendaire est peu hospitalière et fâcheuse. Cela rappelle — toutes proportions gardées — les brimades de Saint-Cyr, quand le conscrit trouve sur son lit toutes les paires de bottes de la chambrée, ou les tortures infligées au « nouveau » dans un atelier de peinture, quand les camarades l'obligent d'abord à monter tout nu sur le poêle et à raconter ses premières amours.
Ce qu'on peut pardonner, en somme, aux imberbes rapins de l'Ecole des Beaux-Arts et aux jeunes cadets de l'armée, ne devient-il pas tout à fait choquant chez des hommes qui ont passé depuis longtemps cet âge heureux et féroce ? Quoi de plus niais, de plus ridicule, notamment, que les épreuves maçonniques?
Non que je compare, grand Dieu! ces brutalités aux coups d'épingle lardés dans l'habit vert du nouvel élu, aux gouttes d'eau bénite empoisonnée dont on le baptise. A l'Institut, les cruautés restent toujours délicates. Le vieux lettré ressemble au chat. Il en a la grâce et l'apparente câlinerie; mais parfois — prenez garde! — des griffes inattendues sortent de la patte de velours. On se croit caressé: tout à coup, voilà qu'on saigne.
Mœurs de mandarins. Les choses doivent se passer à Pékin, dans l'Académie des Mille- Pinceaux, tout comme au bout du pont des Arts.
D'ailleurs, on a un peu changé tout cela. Nous ne reverrons plus, grâce au ciel, de séances douloureuses comme celle de la réception d'Alfred de Vigny, où un fonctionnaire, aujourd'hui totalement oublié, se permit d'outrager un grand poète. L'ombre de Royer-Collard — de ce terrible Royer-Collard, de qui Sainte-Beuve disait avec une fureur comique : « Personne ne lui a jamais rivé son clou ! » — ne se dresse plus parmi nous, drapée dans sa longue redingote de doctrinaire, comme une statue de la mauvaise humeur. De plus en plus on comprend, à l'Institut, que le sourire donne du charme aux barbes grises.
Lisez les réponses adressées par les directeurs aux derniers récipiendaires. Ce sont des modèles de bonne grâce et d'urbanité.
Sans doute, la critique n'y abdique pas tous ses droits. Un éloge sans réserve, dans la bouche de celui qui parle au nom de l'Académie, serait une double maladresse. D'abord, le discours paraîtrait fade et monotone. Puis, en disant à son nouveau confrère : « Vous êtes parfait, » l'auteur
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semblerait sous-entendre : « Nous sommes tous parfaits, ici. »
Or, la modestie n'est pas l'ordinaire vertu des corps constitués. Voyez plutôt ce qui a lieu dans les assemblées politiques, quand le président prend la parole au nom de la collectivité. Ce ne sont que grossières flagorneries. L'Académie, conservatoire de la mesure, du tact et du bon goût, doit éviter cet écueil. Quand on abuse de l'encensoir, l'église empeste.
Nous avons pris, depuis quelques années, à l'égard des nouveaux venus, un excellent parti, me semble-t-il. Nous leur témoignons une bienveillance sans aveuglement. Nous leur donnons de la louange sans flatterie. Nous expliquons nos choix au public, nous ne les lui imposons pas. Et nous faisons bien ; car l'histoire du quarante et unième fauteuil est là pour nous prouver que nous ne sommes pas infaillibles.
Quant aux airs de hauteur, aux mielleuses impertinences, aux sucres d'orge à l'absinthe d'autrefois, c'est bien fini.
Cependant, si je n'ai qu'à féliciter nos directeurs de leurs récentes harangues, je n'en dirai pas autant de quelques-uns des derniers discours de réception prononcés devant l'Académie. Car
c'est maintenant le récipiendaire qui se montre dédaigneux, agressif, ou perfide, et quelquefois même aux dépens du défunt dont il a le devoir de faire l'éloge.
N'est-ce pas le monde renversé ?
Celui-ci, croyant être agréable à la Compagnie, — et se trompant fort, — fusille sans pitié son concurrent malheureux ; celui-là, avec beaucoup d'art et d'éloquence, démolit méthodiquement la gloire de son prédécesseur; cet autre expédie son « mort » en quelques phrases et passe à des considérations à peu près étrangères au sujet.
Certes, le nouvel académicien, reçu en séance solennelle, a le droit de parler en toute indépendance, et l'on n'exige pas de lui un panégyrique outré du confrère disparu. Je ne sache pas de milieu où la liberté des opinions soit plus respectée que parmi les Quarante. Plusieurs fois désigné par le sort pour siéger dans la commission qui entend les discours en première lecture, j'ai constaté avec quelle discrétion scrupuleuse, avec quelle politesse exquise, on se bornait à y présenter aux orateurs deux ou trois observations de détail, et toujours dans leur intérêt.
Ce qu'on attend surtout du néophyte, ce sont