AU JARDIN DE LINFANTE I
l'éloge même. En revenant d'une promenade dans les prairies, au mois de mai, vous ne dites pas : a II y avait toutes sortes de fleurs, comme ça et comme ça. » Mais vous rapportez un bouquet des champs.
Apprenez donc tout de suite comme M. Albert Samain rêve de faire les vers et comme il les fait :
Je rêve de vers doux et d'intimes ramages, De vers à frôler t'a'me ainsi que des plumages,
De vers blonds où le sens fluide se délie, Comme sous l'eau la chevelure d'Ophélie,
De vers silencieux, et sans rhythme et sans trame, Où la rime sans bruit glisse comme une rame,
De vers d'une ancienne étoffe, exténuée, Impalpable comme le son et la nuée,
De vers de soirs d'Automne ensorcelant les heures Au rite féminin des syllabes mineures.
Te rêve de vers doux mourant comme des roses.
Je vous entends d'ici me crier gare. « Attention, parnassien, mon ami ! Ces distiques-là, c'est tout l'art poétique des décadents. » Eh bien,
après? Me croyez-vous immobile et figé dans mes habitudes d'esprit comme un éléphant antédiluvien dans les glaces du pôle? Oh ! je sais bien que certains jeunes nourrissons des Muses me tiennent pour un ridicule vétéran de la campagne littéraire de 1866, pour une espèce d'invalide centenaire, décoré de la médaille en chocolat, qui fait sécher son mouchoir à tabac sur un banc de l'Esplanade. Pas si fini qu'ils veulent bien le dire, le vieux débris. Un conscrit passe, un petit hussard bleu-de-ciel qui a bonne tournure ; je lui fais le salut militaire.
Mais il n'est pas question de moi. Il s'agit de M. Albert Samain. Ecoutez le début du poème intitulé : "Promenade à V étang.
Le calme des jardins profonds s'idéalise. L'âme du soir s'annonce à la tour de l'église; Écoute, l'heure est bleue et le ciel s'angélise.
A voir ce lac mystique où l'azur s'est fondu, Dirait-on pas, ma sœur, qu'un grand cœur éperdu En longs ruisseaux d'amour, là-haut, s'est répandu ?
L'ombre lente a noyé la vallée indistincte. La cloche au loin, note par note, s'est éteinte, Emportant comme V âme frêle d'une sainte.
L'heure est à nous; voici que, d'instant en instant, Sur les bois violets au mystère invitant, Le grand manteau de la Solitude s'étend.