‹ Mon franc-parlerChapitre 35 sur 56 · AU JARDIN DE LINFANTE I · texte numérisé non relu

AU JARDIN DE LINFANTE I

L'étang moiré d'argent, sous la ramure brune, Comme un cœur affligé que le jour importune, Rêve à l'ascension suave de la lune...

Cela est exquis, ou je ne m'y connais pas. Et je m'y connais, vous savez. Mais que dites-vous du sonnet que voici ?

Le Ciel comme un lac d'or pâle s'évanouit, On dirait que la plaine au loin, déserte, pense ; Et dans l'air élargi de vide et de silence S'épanche la grande dme triste de la nuit.

Pendant que çà et là brillent d'humbles lumières, Les grands bœufs accouplés rentrent par les chemins; Et les vieux en bonnet, le menton sur les mains, Respirent le soir calme aux portes des chaumières.

Le paysage où tinte une cloche est plaintif

Et simple comme un doux tableau de primitif

Où le Bon Pasteur mène un agneau blanc qui saute.

Les astres au ciel noir commencent à neiger, Et là-bas, immobile au sommet de la côte, Rêve la silhouette antique d'un berger.

Je vous assure que je ne choisis pas. J'ouvre le volume au hasard. Partout, je retrouve cette intensité de sensation, cette atmosphère de songe, cet accent noble et suave, cette langue ailée et musicale.

Il y a des défauts, sans doute. Vous vous êtes aperçus déjà que M. Samain traite la césure avec une liberté beaucoup trop grande — selon moi, du moins, qui ne suis pourtant pas irréprochable à cet égard. Mais son vers reste toujours harmonieux. J'ai relevé, çà et là, des hardiesses, des raccourcis de style, qui ressemblent à des incorrections. Infiniment délicat, épris des nuances subtiles, des correspondances lointaines, le poète tombe parfois dans l'obscurité. Je soupçonne aussi ce voluptueux, ce spleenétique, d'un peu de paresse. Son souffle est très ample, mais la plupart de ses pièces sont courtes.

Critiques de détail, du reste, et dont je fais bon marché. L'essentiel, c'est que je me sens en présence d'un vrai poète, et que, à toute page de son recueil, je rencontre de l'inspiration naturelle et pure, jaillie comme une source, épanouie comme une fleur. Ah ! ce n'est pas ici la tragédie du zMonàe où l'on s'ennuie, dans laquelle « il y a un beau vers ». A chaque instant, j'en note d'admirables et de charmants. Ils fourmillent :

... Ma jeunesse déjà grave comme une veuve. ... Un cœur mélancolique où la lutte se lève.

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