‹ Mon franc-parlerChapitre 37 sur 56 · AU JARDIN DE L INFANTE · texte numérisé non relu

AU JARDIN DE L INFANTE

tuelle n'est pas interdite, je crois bien que M. Albert Samain — qui a peut-être lu mes Intimités — doit beaucoup, héréditairement, à Baudelaire, à Verlaine et à ce symphonique et mystérieux Mallarmé, que Mendès a spirituellement appelé un « auteur difficile » et qui n'en est pas moins, pour beaucoup de « jeunes », un chef d'école.

Mais qu'importent les origines ? Et d'ailleurs, ne parlons pas d'école à propos de l'auteur d'cAu Jardin de l'Infante. Je le considère, dès à présent, comme passé maître. Par sa façon de sentir la vie, qui est d'une qualité fine et rare, par sa forme flottante mais que domine un très sûr instinct de l'harmonie, il est bien lui-même et, presque toujours, vraiment original. Ce qui le distingue de la plupart des poètes nouveaux, c'est qu'il n'y a pas en lui ce désir — toujours décevant et funeste — d'étonner le lecteur ou, comme on dit dans les cénales, « d'épater le bourgeois ». Il est précieux et nuancé, mais sincère. Et puis, c'est un caressant, c'est un tendre; et cela devient tout à fait exceptionnel parmi nos petits féroces, qui sont capables d'écrire un volume de deux mille vers sans souffler mot de leur bonne amie.

Ecoutez, pour finir, ces jolis vers d'amour

Je voudrais, convoitant l'impossible en mes vœux,

Enfermer dans un vers l'odeur de tes cheveux;

Ciseler avec l'art patient des orfèvres

Une phrase infléchie au contour de tes lèvres;

Emprisonner ce trouble et ces ondes d'émoi

Qu'en tombant de ton âme un mot propage en moi ;

Dire quelle mer chante en vagues d'élégie

Au golfe de tes seins où je me réfugie ;

Dire, oh! surtout, tes yeux doux et tièdes parfois

Comme une après-midi d'automne dans les bois;

De l'heure lapins chère enchâsser la relique,

Et, sur le piano, tel soir mélancolique,

Ressusciter l'écho presque religieux

D'un ancien baiser attardé sur tes veux.

Tel est mon poète. Je ne le connais que par son livre et ne sais rien de lui, sinon qu'il est jeune. Oh ! quelle joie ce serait pour moi que ma sympathie lui fût bienfaisante ! Que je serais heureux qu'un juge moins suspect d'indulgence pour les accoupleurs de rimes, un critique ayant de l'autorité, un France, un Lemaître, un Brunetière, se prît de goût pour lui et assurât son succès. Car il y a, dans ce livre-ci, j'en suis certain, beaucoup plus qu'une espérance, et M. Albert Samain me parait un des plus intéressants, et, à coup sûr, le plus accessible, parmi les jeunes esprits qui s'abandonnent à la récente évolution

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de la poésie et ne prétendent mettre dans leurs vers que des sensations, du rêve et de la musique. Hein? quoi? qu'est-ce que vous dites?... Qu'il existe aussi quelques petites choses qui s'appellent la pensée, l'imagination, le sentiment ? Peut-être, si vous y tenez. Mais je vous assure que tout cela est de moins en moins à la mode.

i$ mars 1894.

Pour les petits Poitrinaires

Sfr^lj^NCORE une bonne œuvre! Encore la charité ! Encore la « vieille mandoline » , comme on dit dans les réunions anarchistes — ou même simplement socialistes.

Excusez-moi. Mais que voulez-vous? Ce n'est pas pour demain, c'est même, j'en ai peur, pour la semaine des quatre jeudis, qu'on nous promet l'Age d'Or libertaire, le Paradis terrestre selon

* La souscription, ouverte par le Figaro après la publication de ees pages, a réuni, en moins d'un mois, la somme de cent quatorze mille franssi

Ravachol, où les tigresses, vautrées parmi les roses d'un mois de juin permanent, allaiteront les agneaux orphelins, et où il n'y aura plus, je suppose, ni méchants, ni pauvres, ni malades. De l'aveu même de M. Jean Grave, il nous faudra traverser une atroce révolution, précédée de beaucoup de bombes apéritives, avant d'entrevoir cet Hden, qui n'existe, quant à présent, que comme sujet de plafond à mettre au concours pour décorer la Bourse du Travail. Je le signale, en passant, à nos édiles.

Cependant la misère est là, sous nos yeux; le douloureux spectacle nous navre le cœur, et, pour nous apporter quelque tempérament aux souffrances humaines, nous n'avons que le remède connu, le vieux spécifique, la charité. Est-ce notre faute si la réforme sociale ressemble à un train qui chauffe toujours et qui ne part jamais? Force nous est de prendre l'antique diligence. Elle ne va pas vite, mais elle fait de la route et elle arrive au but.

Fidèle à ses généreuses traditions, le Figaro prête aujourd'hui son puissant concours au développement d'une œuvre admirable, de YOEuvre des Enfams tuberculeux ; et la sœur Candide, supérieure de l'hôpital d'Ormcsson, m'a fait le très

grand honneur de me choisir pour intéresser le public à ses chers malades.

J'ai d'abord hésité, j'ai invoqué mon peu d'autorité, mon manque de compétence. Mais si vous connaissiez la sœur Candide, qui joint à la séduisante rondeur de la maîtresse-femme la force de conviction d'un apôtre, vous sauriez qu'on ne lui résiste pas.

Apprenez donc ce qu'elle demande, cette impérieuse sœur Candide : la modeste somme de deux cent cinquante mille francs ! — Et à qui? — A tous les enfants de France.

Oh! soyez sans inquiétude. Il lui faut ses deux cent cinquante mille francs. Elle les aura.

Car l'hôpital d'Ormesson, qui renferme pourtant cent lits, est, depuis longtemps, trop étroit. La succursale de Villiers-sur-Marne, où il y en a quarante, n'est pas non plus suffisante. Et la sœur Candide se désespère. Car, dans bien des taudis, il y a de petits poitrinaires qui se meurent, et qu'elle voudrait soigner, qu'elle pourrait sauver!

Or, précisément, pour compléter l'établissement de Villiers-sur-Marne, la sœur possède le plan d'un pavillon modèle, d'un vaste « hall » de quatre-vingts lits, où, par un système de ventilation extrêmement ingénieux et qu'on pourrait

appeler les poumons de l'hôpital, il y aura constamment appel de l'air pur et rejet de l'air vicié, où l'on créera même une atmosphère artificielle et chargée de principes salutaires, où les malades respireront, en un mot, la santé et la vie.

Il faut que ce pavillon soit construit. Il faut que cette belle OEuvre de miséricorde, à laquelle tant de grands cœurs ont déjà apporté leurs dons généreux, tant d'illustres médecins leur science, dispute et arrache au trépas un nombre toujours plus grand de victimes innocentes.

Car on peut les sauver. Non pas toutes, hélas! mais on en sauve; et le vieux préjugé, qui condamnait à mort tous les poitrinaires, est désormais vaincu. Grâce aux progrès de la thérapeutique, la phtisie, prise au début, chez l'enfant, chez l'adolescent même, n'est plus incurable. Le docteur Léon Petit, secrétaire général de l'Œuvre et l'un de ses plus zélés propagandistes, m'en a donné les preuves certaines, a mis sous mes yeux les statistiques, les pièces du procès. Trente pour cent des malades sortis des hôpitaux d'Ormesson et de Villiers-sur-Marne sont guéris, radicalement guéris. Deux jeunes gens, admis assez tard dans la première de ces maisons, qui ne date que de 1 888, ont même pu

subir victorieusement l'examen du conseil de révision et sont aujourd'hui soldats. Pauvres enfants! Avec quelle joie ils ont dû entendre le mot du major : « Bon pour le service. » Eux qui, naguère, crachaient le sang, n'auront plus à le répandre, un jour peut-être, que pour la patrie.

Pour construire ce nouveau pavillon, qui portera à deux cents le nombre des lits mis au service des petits poitrinaires, sans distinction de culte ni d'origine, et dont le plan a été conçu en vue de l'application des découvertes les plus récentes de la science au traitement de la tuberculose, une pensée délicieuse et touchante, une pensée d'or, qui ne pouvait naître que dans le cœur d'une femme, est venue à la sœur Candide.

Son Tavillon des Enfants de France, c'est aux enfants, à tous les enfants, qu'elle le demande. « Pensez à vos petits camarades mourants, leur crie-t-elle. Parlez d'eux à vos parents, à vos amis. Travaillez à les sauver. Donnez votre brique à leur hôpital. Le prix de chaque « brique » est fixé à un franc. Donnez-en cent, et vous aurez le titre de 'Bienfaiteur ; donnez-en mille, et vous serez Fondateur. N'en donnez qu'une, si vous êtes pauvre. Elle sera reçue avec la même reconnaissance.

Mais que cous les dons soient faits au nom d'un enfant, qu'on y associe le souvenir d'un enfant. »

Sentiment délicat et profond, et vraiment digne d'une âme chrétienne! Il semble à cette sainte femme que l'aumône soit plus pure, plus sacrée, plus agréable à Dieu, quand elle tombe de la petite main d'un nouveau-né, — et, pour mieux lutter contre la tombe, elle fait appel à tous les berceaux.

Cet appel, j'en suis convaincu, aura le plus grand retentissement. Il parviendra jusqu'au fond de bien des cœurs et il y fera vibrer les fibres les plus intimes de la sensibilité. Toutes les familles en seront émues, et — surtout et d'abord — toutes les mères.

Vous serez émue, vous, l'heureuse femme, qui tenez, dans l'attitude auguste des madones, votre enfant nu sur vos genoux, et qui admirez, remplie d'un tendre orgueil, son corps si frais, si robuste et si sain. Vous songerez à ces pauvres êtres qui sont venus au monde déjà rongés par un horrible mal, les membres grêles, les yeux creux, les lèvres pâles, le front sombre, et vous les comparerez en frémissant à ce charmant bambino, qui fait la joie et la parure de votre foyer. Vous songerez combien il est aimé, choyé, dorloté, ce

roi de votre cœur, tandis que les autres — ceux que la bonne sœur Candide, faute de place, n'a pu encore recueillir — s'étiolent et agonisent sur quelque grabat. Alors, vous voudrez que votre bel enfant vienne en aide aux petits malades, que son nom bien-aimé, que vous ne pouvez prononcer sans sourire, soit écrie sur les briques du Tavillon des Enfants de France, que son premier geste soit un geste de bonté ; et, selon vos moyens, vous mettrez la bank-note, le louis d'or ou la pièce blanche entre ses doigts si mignons, dans son petit poing maladroit, que vous avez si souvent dévoré de baisers avec un râle de plaisir.

Vous serez émue aussi, vous, la mère douloureuse et pleine d'angoisse, qui vous réveillez en sursaut, au bruit d'une toux trop connue, et qui courez pieds nus dans la chambre vers un berceau d'où sort une faible plainte. Ah! qu'on les guérisse, n'est-ce pas, qu'on les sauve tous, les petits malades! Et pour que le vôtre vous soit conservé par le bon Dieu — à qui croient toutes les mamans — vous enverrez, et tout de suite, et avec quels vœux ardents, vos mille francs ou vos vingt sous à l'œuvre de tendresse et de pitié, à l'asile béni où l'on soigne et où l'on aime les enfants qui toussent.

Je suis sûr encore qu'il vous touchera, l'appel de la sœur Candide, ô jeune femme dont un précieux espoir ralentit la marche et qui vous appuyez, plus lourde, au bras de votre époux. Comment s'appellera-t-il, le cher attendu? Je jurerais que vous lui avez déjà choisi un nom. Envoyez-le bien vite, avec votre offrande, à l'hôpital des petits tuberculeux; et, comme on dit dans la belle prière, qu'il soit béni, le fruit de vos entrailles, l'heureux enfant qui aura fait le bien, même avant d'être né!

Mais vous aurez surtoutle cœur déchiré par la pensée des petits moribonds qu'on dispute à la mort, vous, mère lamentable et long voilée de noir, qui prenez si souvent le chemin du cimetière. Des fleurs que vous arrosez d'une main pieuse et tremblante sur le tombeau de votre enfant, il va monter aujourd'hui un parfum plus pénétrant et plus suave, et comme un conseil angélique. Vous respirerez, pour ainsi dire, la chère âme envolée; et le nom gravé sur la pierre vous demandera de l'inscrire au mur de la maison des petits martyrs, comme un souvenir envoyé à ceux qui pleurent et qui souffrent par celui qui repose et ne souffre plus.

En ai- je assez dit pour attendrir mes lecteurs et

pour attirer la générosité publique vers l'OEuvre excellente des petits poitrinaires? Non, sans doute. Mais tous les bons cœurs m'ont compris.

Cependant je ne veux pas terminer cette page sans parler des innombrables témoignages de sympathie déjà recueillis par l'OEuvre. Dans le volumineux dossier que m'a communiqué M. le docteur Léon Petit, j'en trouve de magnifiques, qui honorent grandement les donateurs, et de très modestes, qui ne sont pas les moins touchants. Voici la liste de souscription des enfants alsaciens, — et le cœur se serre de regret. — Voici celle des enfants russes, — et il s'épanouit d'espérance.

Mais il en est une devant laquelle, je ne rougis pas de l'avouer, des larmes me sont venues aux yeux.

Il s'agit d'une très humble, d'une très pauvre obole, — une dizaine de francs. Mais ils ont été souscrits par quelques-uns de ceux que la loi appelle les enfants moralement abandonnés, c'està-dire par de pauvres créatures, nées dans l'abjection, arrachées à des parents hideux, et chez qui la société essaye — hélas! souvent en vain — de guérir le virus du mal, le crime héréditaire.

Eh bien! telle est la puissance de la charité.

POUR LES PETITS POITRINAIRES 2 1 f

Elle a illuminé l'enfer de ces damnés innocents d'un rayon de Paradis ; elle a inspiré à ces malades de l'âme un peu d'amour pour les malades du corps, leurs frères moins infortunés qu'eux. Et, à nous, les heureux, à qui le bien est si facile, voici que les lugubres enfants du vice et de la misère donnent une leçon et un exemple.

Pareille à ces plongeurs de l'Inde, qui se jettent à la mer, une lourde pierre entre les mains, et descendent dans le monde impur des eaux, peuplé de monstres et plein d'épouvantements, l'admirable pensée de la sœur Candide a pénétré jusqu'au dernier bas-fond social, et elle nous en rapporte cette perle divine : la Bonté.

20 mars 1S94.

En Algérie

'ai eu plusieurs fois le plaisir de dîner, chez des amis et dans l'intimité, avec M. le général du Barail, et de constater qu'il est la séduction en personne.

D'abord, physiquement, il est superbe. Je n'ai jamais vu de plus aimable ni de plus loyal visage à moustaches grises. Né en 1820? Allons donc! Il a la chaleur d'âme et la verve d'un souslieutenant. C'est lui qui aurait le droit d'adresser à nos jeunes refroidis le fameux vers :

Donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien.

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