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Soixante-quatorze hivers? Soit. Mais des hivers algériens, avec du soleil et des fleurs. Tel que le voici, campez-moi sur un champ de bataille ce beau chef de cavalerie, apportez-lui sa vieille cravache du Ier spahis et demandez-lui une charge à la Murât, à la tête d'une ribambelle d'escadrons. Et vous verrez, comme disent les ouvriers, de « l'ouvrage bien faite », soyez tranquilles. Je n'en veux pour preuve que l'éclair de joie intrépide, la folie de l'épée, qui brille dans les yeux du général, quand il vous parle de la bataille d'Isly ou de la prise de la Smala.
Nul, mieux que lui, ne conte les histoires de guerre. C'est vibrant, clair, pittoresque et jamais trop long. Une ou deux fois, sous le charme de sa parole, j'ai songé : « Que n'avons-nous ici un sténographe? » Eh bien, aujourd'hui, voilà mon regret consolé. Le premier volume des Souvenirs du général vient de paraître, et, pour ceux qui, comme votre serviteur, aiment le « mélétaire », c'est une ivresse.
Oh ! pas de phrases ! Pas de rhétorique ! Aucune prétention au style! Mais un train de récit, une allure de cheval de sang! Et des faits, des faits, en veux-tu? en voilà! Des escarmouches et des batailles, des portraits de soldats et d'officiers,
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d'admirables anecdotes militaires, tout cela dit avec une sûreté de mémoire, une bonne humeur, une rapidité charmantes, et donnant l'impression de ce vrai », la surprise amusante d'un croquis tracé à la hâte, sur le pommeau de la selle.
Pour peu que le lecteur ait pour deux liards d'imagination, elle ressuscite alors devant lui l'Algérie de la conquête, l'Algérie du père Bugeaud et des lithographies de Raffet, l'Algérie des fantassins à buffleteries et des officiers en haut képi et en tunique à jupe. N'en rions pas, morbleu! de ces vieux uniformes. Ceux qui les portaient se sont couverts de gloire au col de Mouzaïa et à Constantine. Ils furent les troupiers de Mazagran, où une poignée de braves dans une bicoque arrêta l'effort de quinze mille combattants ; ils furent ceux de Sidi-Brahim, où nos petits chasseurs à pied moururent comme aux Thcrmopyles, où le capitaine Dutertre atteignit au sublime de Régulus.
Tout en lisant ces glorieux et sanglants épisodes de nos premières campagnes d'Afrique, dans le livre si vivant et si français du général du Barail, je me rappelais mon séjour d'hiver à Alger et mes promenades dans les environs, il y a trois ans.
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Est-il possible? Ces arcades du boulevard de la République, qui vous donnent la sensation de la rue de Rivoli, avec la Méditerranée à la place du jardin des Tuileries, c'est l'ancien nid de pirates barbaresques que nous avons pris en 1830! Ce Boufarik, où l'on va par un train de banlieue, comme à Asnières, et où il y a de si beaux eucalyptus, c'est le coin sinistre de la Mitidja, où les Hadjoutes ont coupé la tête à tant de nos pauvres soldats! Ah! qu'elle est loin, l'Algérie des temps héroïques!
Et je me suis revu, peu de jours après mon
débarquement, par une matinée ensoleillée, buvant mon café, sur ce même boulevard de la République, à la terrasse de la brasserie Gruber (ô couleur locale !). J'étais en compagnie de mon ami, le commandant de V..., homme de premier mérite, élevé en Algérie et parlant l'arabe aussi bien que sa langue maternelle. Comme je riais avec lui de l'impression, peu exotique, que me donnait le milieu ambiant, un indigène vint à passer. Oh! un type magnifique, très majestueusement drapé, avec des yeux de diamant noir et le profil de bouc de YÊliéjer à ta fontaine, dans le tableau d'Horace Vernet.
Le commandant, qui connaît tout le monde
là-bas, l'appela par son nom, le pria de s'asseoir auprès de nous et fit la présentation. C'était le cadi — quelque chose comme le juge de paix — d'un village de la Kabylie; et je remarquai tout d'abord, épinglées sur son burnous, les palmes académiques.
Fidèle observateur du Coran, le cadi demanda une « demi-gazeuse »; puis on causa. Et, dans le français le plus correct, avec très peu d'accent, sans nous tutoyer, — chose extraordinaire pour un Arabe, — il nous parla de la région qu'il habitait et des progrès que l'agriculture y pourrait obtenir à l'aide des machines et de la culture intensive. Oui, comme j'ai l'honneur de vous le dire! Ce personnage à physionomie et à costume bibliques était ferré à glace sur les procédés d'engrais de M. Ville et sur les phosphoguanos. J'étais stupéfait. Je croyais entendre un propriétaire rural de Seine-et-Marne.
Mais où je faillis suffoquer, c'est quand ce prodigieux bédouin se mit à nous expliquer qu'on devrait éclairer le village où il demeurait — un trou de quelques centaines d'habitants — à la lumière électrique. Selon lui, rien n'était plus aisé, un torrent voisin offrant la force motrice nécessaire. Et, pris d'une sorte de délire scienti-