EN ALGÉRIE
dévot personnage ne demande au ciel, dans ses oraisons, que l'extermination des Roumis. Qu'il nous arrive malheur, comme en 1870, que nous perdions, aux yeux des Arabes, notre prestige d'invincibles, et ce marabout pourra très bien devenir l'inspirateur et le chef d'une terrible révolte, le Prophète attendu, le « Maitre de l'Heure »... Et tenez encore pour certain que, dans ce cas, notre prétentieux électricien, notre savant agronome de la brasserie Gruber, mar-? cherait comme les autres pour le massacre en masse des infidèles.. . Maintenant, mon cher ami, allons faire un tour au Cercle, où nous retrouverons l'Algérie civile, l'Algérie qui fait des élections et des affaires; et nous pourrons aussi, ce soir, si vous voulez, « flirter » avec les petites Anglaises de la colonie d'hiver, à Mustapha... Mais, croyez-moi, si la France veut conserver sa conquête, qu'elle n'y montre jamais ceux qui la représentent qu'entourés de fusils chargés et de sabres nus ; et méfions-nous des cœurs qui battent sous tous les burnous, même décorés du ruban violet. »
Ces sages paroles me sont revenues à l'esprit, tout à l'heure, en fermant le livre, plein de grâce chevaleresque, du général du Barail. Cette
belle et fertile Algérie, dont la prospérité ne peut que grandir, nous la devons aux héros, illustres ou obscurs, dont il nous raconte les exploits, et nous n'y resterons les maîtres qu'en gardant les vertus militaires de notre race. A ce point de vue, d'ailleurs, les récits du vieux spahi sont pour rassurer les inquiétudes de notre patriotisme. « Ah! les braves gens! » s'écrie-t-on à toutes les pages. Non, les fils de pareils soldats ne peuvent avoir dégénéré, et il y a toujours, dans leur poitrine, un écho prêt à répondre au roulement rauque des tambours ou à l'aigre appel des trompettes de cavalerie.
22 mars 1894.
Rêverie prin tanière
l y a deux ou trois ans, quand les « enquêtes » étaient à la mode, un indiscret journaliste m'a demandé, par lettre circulaire, quel « effet » me faisait le printemps. Je n'ai rien répondu, trouvant cette curiosité tout à fait offensante et voulant m' épargner un aveu pénible. Car, par une triste conséquence de l'âge, le printemps me fait moins d'effet chaque année.
Eh bien! aujourd'hui, je crois que je répondrais, sans fausse honte, à la question de ce reporter. Loin de moi les petits ridicules du vieux
jeune-premier! Il y a un quart de siècle, ô Zanetto, que tu chantais : ce Mignonne, voici l'avril ! » Tu as donc le droit d'avouer que l'éclosion des tendres lilas coïncide, à présent, pour toi, avec des lourdeurs de tête et de l'embarras gastrique. Tu es pareil à la petite femme de Grévin, qui, assise sur son lit et l'almanach à la main, s'écrie, avec conviction : « Vlà le printemps! Je vas me purger. » Et la chaude caresse du soleil de mars dans ton dos et sur tes reins ne te met plus dans tous tes états. Heureux si elle ne réveille pas dans tes membres quelque rhumatisme endormi. Les lanternes multicolores des gondoles dorées de Watteau, appareillant pour Cythère, vous font signe, mes jeunes amis. Pour moi, je m'estime trop content d'être à peu près d'aplomb, depuis quelques jours, et de n'avoir pas à me diriger vers les bocaux transparents du pharmacien, Cependant, bien que de plus en plus calme au point de vue de la galanterie, je n'en ai pas moins délicieusement joui, cette année, de la tiède atmosphère et de l'azur limpide, où montait la voix d'argent des cloches de Pâques. Car les Jours Saints sont rarement aussi purs, et, d'ordinaire, c'est une bise très aigre qui échevèle la crinière des chevaux d'omnibus, quand