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Mais, sans remonter jusqu'à ces temps épouvantables, pourquoi se souvient-on aussi, devant cette avenue au bout de laquelle l'Arc de la Grande Armée triomphe dans le soleil couchant, que, par cette voie admirable, il y a vingt-trois ans, a défilé le torrent noir de nos vainqueurs, ayant à leur tête les trois vieillards casqués? Et ne tournons pas nos yeux de l'autre côté, vers la porte de ce noble jardin où des Renommées équestres brandissent leurs trompettes; car, si la perspective s'étend maintenant par là, si profonde, c'est que, dans une de nos luttes de Cain, nous avons nous-mêmes livré aux flammes le vieux palais de nos rois.
Ne regardons pas non plus au Sud; car voici, de l'autre coté de la Seine, ce Parlement scanda- Jeux, où, l'an passé, quand la Vérité voulait se faire entendre, on lui mettait la main sur la bouche; — ni au Nord; car, hier, à la porte de cette lourde église, un homme tombait, tué par l'explosion de sa propre haine, éventré par l'horrible engin de massacre qu'il voulait jeter sur des femmes et des enfants en prières.
Il est dissipé, le charme de ma promenade printanière. Avec la poussière de Paris, la vieille poussière historique, que le vent du Nord-Est
vient de soulever et dont il me fouette le visage, j'ai respiré l'odeur de poudre et de sang des révolutions!
Et, le lendemain, quand je fais sauter la bande d'un journal du matin et quand j'y lis qu'une malheureuse femme et sa petite fille ont été trouvées, mortes de faim, dans un taudis de la rue Pétrarque, alors, oh! alors, elle me fait horreur, mon impression de confiance et de bien-être égoïstes, dans la belle journée de fête, parmi le luxe et l'opulence de l'énorme ville!
Mortes de faim! Vous avez bien lu. Mortes de faim! Une mère et son enfant! Et elles agonisaient peut-être, tandis que je regardais filer ces somptueux équipages; elles agonisaient, ces deux créatures, qui auraient vécu, pendant huit jours, avec le prix des gants d'un valet de pied ! Et, vers le soir, leurs cadavres étaient déjà froids, sans doute, là-haut, dans leur galetas, sur cette colline du Trocadéro,que je regardais, en traversant le pont de la Concorde, et dont j'admirais, avec un plaisir d'artiste, le pittoresque profil sur la pourpre du Ciel!
En vérité, devant cet effroyable fait-divers, j'ai le remords de mon heure joyeuse de la veille, quand je me laissais bercer par l'optimisme. Non,
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la nation n'est ni grande ni heureuse, dont l'état social permet de telles monstruosités ; et il avait bien tort de se dérouler si fièrement dans l'azur, le large pavillon tricolore, sur le Ministère de la Marine.
Pour m'attrister encore davantage, elles me reviennent de nouveau à l'esprit, les lugubres réminiscences de l'histoire du siècle, qui s'évoquaient, hier, devant moi, sur la place ensoleillée.
Ainsi, de toutes ces convulsions, de toutes ces luttes, de toutes ces guerres, de tous ces formidables efforts vers un peu plus de justice et d'égalité dans les conditions de la vie, voici le résultat. Rien! Il y a des misérables comme avant, des désespérés comme avant, des affamés comme avant. Tout le sang répandu sur les échafauds de 1793, sur les barricades de cent émeutes, au pied du mur des fusillades de la Commune, n'a pas engraissé le champ du pauvre et, au bout de cent ans, ne fait pas pousser pour lui un épi de plus. Nue et la peau collée à son squelette, la Misère tend toujours ses mains suppliantes; et les orateurs pleins de salive n'ont à lui donner, pour se vêtir et pour se repaître, que des phrases et du vent. Impuissance de la parole et du glaive! Nul
progrès! Car je défends qu'on prononce ce mot devant moi, tant qu'une femme et un enfant pourront mourir, faute de pain, devant Paris regorgeant d'or.
Et, le cœur crevé d'amertume, on prévoit l'avenir semblable au passé, d'autres harangues creuses, d'autres rages stériles, d'autres révoltes vaines. La Révolution est comparable aux malheureuses syphilitiques, qui peuvent concevoir, qui souffrent toutes les douleurs de la grossesse, mais dont le sang corrompu finit par empoisonner le fœtus, et qui avortent toujours. N'espérez rien de l'œuvre de haine. La bombe de l'anarchiste ne fera pas plus pour le bonheur du monde que la guillotine du jacobin.
Cependant, tandis que je m'abandonne à ces sombres pensées, le printemps s'épanouit devant moi, délicieux et ironique. La nature, l'éternelle inexorable, me reproche de m'émouvoir, me rappelle doucereusement les vérités banales et cruelles.
Insensé, qui rêves de changement devant l'immuable, ne sais-tu pas qu'après la chaude saison vient l'horrible hiver, auquel succède un nouveau printemps, et que tout évolue sans cesse, mais que rien ne change? Tu parles de justice;