‹ Mon franc-parlerChapitre 43 sur 56 · RÊVERIE PRINTANIÈRE · texte numérisé non relu

RÊVERIE PRINTANIÈRE

et des cent fleurs qui couvrent cette branche d'amandier, quelques-unes à peine donneront un fruit. Le progrès? Un mot. Relis la monotone histoire. Vois la grandeur de chaque peuple toujours suivie de décadence. Que de civilisations disparues! C'est un va-et-vient de marée. L'homme est absurde qui prétend fonder quoi que ce soit. Un jour, le vent du désert dispersera quelques flots de poussière qui auront été les Pyramides; et tout meurt, les fourmis et les étoiles. Celui-là seul est sage qui condamne la vie mauvaise, s'incline devant le mystère — et attend.

29 mars 1894.

Cambronne

N Nantais, M. Léon Brunschvicg, vient de publier sur le général Cambronne et sur sa vie civile, politique et militaire, une étude écrite d'après les documents inédits des Archives Nationales et du Ministère de la Guerre. Le livre est intéressant, et tous les traits susceptibles de faire honneur au héros du Dernier Carré y sont recueillis et groupés par son compatriote avec un soin pieux, qui n'exclut ni le respect de la stricte vérité, ni l'esprit critique. Tous les lecteurs du Cambronne de M. Léon Brunschvicg y trouveront plaisir et profit ; mais,

CAMBRONNE 2 3 f

pour moi en particulier, — ai-je besoin de vous le dire? — c'était du « nanan ». Vous devinez bien, puisqu'on ressuscite aujourd'hui le vieux brave, que je vais lui présenter les armes et, mille tonnerres ! en faisant sonner les capucines de mon fusil.

Mais déjà vous m'interrompez et me demandez, avant tout, si j'ai trouvé, dans ce nouveau volume, quelque chose de décisif à propos du fameux mot, dans lequel, comme l'a dit un homme d'esprit, la mémoire de Cambronne est 1 embaumée ». L'auteur de la biographie du général s'est longuement étendu sur cette matière, — si j'ose m'exprimer ainsi, — et sa savante dissertation ne remplit pas moins de trente-six pages. Je les ai lues attentivement, et j'ai le regret de vous apprendre que, sur le point obscur qui nous occupe, elles ne font qu'exciter la curiosité sans la satisfaire.

Ce qui parait cependant à peu près positif, c'est que la phrase éloquente : « La Garde meurt et ne se rend pas », a été prononcée, le soir de Waterloo, soit par Cambronne lui-même, soit par le général Michel, qui fut tué à ses côtés. Mais il est aussi très vraisemblable que Cambronne, après une nouvelle sommation. des An-

glais, leur lança son apostrophe excrémentielle et, comme dit Victor Hugo, compléta Léonidas par Rabelais.

Cent fois interrogé sur ce sujet, le général a toujours répondu qu'il avait refusé de se rendre, mais qu'il ne se rappelait pas les termes dont il s'était servi dans cette minute désespérée. « Tout ce que je sais bien, a-t-il dit un jour au général de Bréa, c'est que je les ai envoyés faire £..... ! » Ce qui semble indiquer que Cambronne n'avait pas peur du vocabulaire des corps de garde et que, le 18 juin 181 )", vers neuf heures du soir, au bas du plateau de Mont-Saint-Jean, il a été fort capable — empruntons encore cette périphrase à l'auteur des zMisérables — de déposer du sublime dans l'histoire.

Ne se souvenait-il pas, en effet, de la forme qu'il avait donnée, dans la fièvre du combat, à son héroïque refus? Rien n'est plus admissible. Je crois aussi qu'il était gêné par la double légende. Vue à distance, la belle phrase, qu'il a peut-être trouvée dans un coup d'inspiration, l'intimidait, lui, homme du peuple, et sans lettres. Cela lui paraissait trop beau pour lui. Quant au « mot », que n'avait pas encore magnifié le romantisme, j'ai l'idée que l'intrépide

grognard en rougissait naïvement, tout en s'avouant au fond de lui-même qu'il avait fort bien pu le cracher à la face des vainqueurs. Et, vous serez de mon avis, tant de modestie et de simplicité sont touchantes.

Simple et modeste, tel fut, pendant toute sa vie, le général de brigade-major du Ier régiment de chasseurs à pied de la Vieille Garde. A chaque grade nouveau — et il les conquiert tous par des actions d'éclat — il est pris de scrupule, se croit indigne, tâche de se dérober. Il faut, pour ainsi dire, le contraindre à l'avancement. Jamais il ne consentit à se laisser nommer général de division, jugeant la tâche au-dessus de son mérite.

Le gouvernement de la Restauration l'avait d'abord, comme on sait, indignement traité. A son retour des pontons anglais et de la prison d' Ashburton, on n'avait pas craint d'envoyer comme traître, devant un conseil de guerre, le fidèle compagnon de l'Empereur à l'île d'Elbe. Ce fut un scandale. Cambronne fut acquitté, sans doute, mais pas à l'unanimité des voix, et il fallut, pour sauver sa tête, toute la généreuse éloquence du jeune Berryer, qui, bien que royaliste, réclama l'honneur de plaider pour le grand soldat de

Waterloo. Or, lorsque, plus tard, Louis XVIII, réparant son injustice, rétablit le général dans ses grades et dignités et transforma même en vicomte sa baronnie impériale, celui-ci se contenta de signer « L. V. Cambronne ». Ces deux initiales signifiaient « le vicomte ». Impossible, n'est-ce pas, de se moins parer d'un titre?

On ne découvre chez cet admirable soldat qu'une petite vanité, — oh! si excusable! — celle de ses blessures. Il en était criblé. Déjà, pendant la campagne de France, il avait été atteint plusieurs fois, à Bar-sur-Aube, à Craonne, à la bataille sous Paris. La mitraille anglaise, à Mont-Saint- Jean, l'avait tatoué de cicatrices. En 1820, il eut le caprice de faire constater, par un vieux chirurgien militaire de ses amis, les glorieux stigmates dont il était couvert. La description de ces pauvres membres, troués de coups de feu, hachés par l'arme blanche, donne le frisson. On rêverait volontiers ce corps de martyr étendu sur les genoux d'une mère douloureuse^ d'une Tieta, qui serait la France.

M. Léon Brunschvicg nous apporte encore une preuve de l'extrême simplicité de cœur qui distinguait l'honnête Cambronne. Ce sont quelques lettres d'amour, adressées par lui à une

jeune fille, Sophie-Augustine Corbizet, qui devint sa maîtresse, quand il n'était encore que capitaine, et avec laquelle ce fidèle amant correspondait jusqu'en 1818. La lecture de ces lettres est, il faut l'avouer, assez comique; car elles sont hérissées de fautes de syntaxe et la rédaction est digne d'un tourlourou. écrivant à sa « particulière ». Le goût du temps s'y retrouve. Cambronne n'hésite pas à débuter par oc amante chérie » et traite parfois son amie de. « barbare » et de « cruelle », comme dans les tragédies classiques. Mais il se lasse vite du style noble que, d'ailleurs, l'objet de ces billets doux ne réclame pas impérieusement. Tantôt, le capitaine remercie sa Sophie d'un habit qu'elle lui a acheté à la foire, et ne consent à accepter d'elle ce cadeau qu'à la condition de lui en faire un à son tour. Ailleurs, il invite sa maîtresse à ne le point venir voir jusqu'à nouvel ordre, car une épidémie de gale sévit au camp de Boulogne, et le capitaine l'a attrapée.

a Vois quel cadeau je te ferais, s'écrie-t-il, tu connais ma délicatesse, à ne pas vouloir qu'aucune femme puisse jamais me reprocher que je sois l'auteur de n'importe quelle souffrance que je pourrais lui donner dans l'état où je suis.

Que serait-ce donc pour ma bonne amie, ma maîtresse, mon amante, ne se voir que des yeux, tandis que nos cœurs désireraient tant de se rapprocher, de se confondre; la raison ne serait rien, j'en juge par ton amour, et la mienne pourrait bien n'être plus la maîtresse de se souvenir de la sagesse... Je t'embrasse avec un cœur brûlant toujours du feu éternel qui ne peut s'éteindre qu'avec la vie. »

On le voit par cet échantillon, le pioupiou traditionnel des vaudevilles et des caricatures, le petit fantassin qui, sur un banc de jardin public, regarde en louchant les appas d'une nourrice, n'écrirait pas d'une autre encre. La correspondance amoureuse de Cambronne n'offre rien, je le constate, où la subtilité de nos psychologues puisse s'exercer.

Mais ne raillons pas les âmes naïves, gardonsnous de rire des pauvres d'esprit. Mieux que les intellectuels, ils acceptent en bloc certains sentiments que détruirait l'analyse, certains devoirs qui ne supporteraient pas l'examen de la raison, et qui sont pourtant ce qu'il y a de plus essentiel à la marche de l'humanité. Cambronne, soldat ignorant, aima passionnément sa patrie et l'homme en qui elle était alors incarnée ; et lors-

qu'il eut à braver la mort pour sa France et pour son Empereur, ce Dumanet fut l'égal d'Achille.

Il faut que je fasse un aveu. C'est avec une sorte d'envie que je considère ces destinées de soldats, humbles par la pensée, glorieuses seulement par les actes. Car dans ces existences si rudes et si agitées, il y a une grande douceur. Ces hommes ont un devoir très simple; ils le connaissent bien, ils sont sûrs d'exercer une vertu en obéissant. Méprisez-moi si vous voulez, vous à qui tout pouvoir semble une tyrannie et qui n'admettez d'autre maître que vous-mêmes.

Hélas ! être son maître, que cela est difficile ! N'obéit-on pas toujours? A ses intérêts qu'on qualifie de nécessités, à ses préjugés qu'on décore du grand nom de principes. Et que d'hésitations! La question se pose, à chaque pas : « Que faire? » En dehors de quelques lois de morale élémentaire, personne n'est sûr de rien. Il n'y a guère que les fanatiques et les imbéciles qui n'aient jamais l'inquiétude ou le regret de leurs actions. Qui n'a pas senti, dans les circonstances graves de la vie, le besoin d'une règle ?

Le soldat, lui, se repose sur ce solide point d'appui, l'obéissance. Il abdique sa volonté, — et ce renoncement est noble, car il peut entraîner,

pour celui qui le fait, le sacrifice de sa vie, — il devient passif, er voilà un homme tranquille. Il sait maintenant où est son devoir !

On nous rebat les oreilles de liberté à outrance, des droits de l'individu. Bah! je n'entends parler autour de moi, et par les plus fougueux révolutionnaires, que des chefs du parti, de la discipline du parti. Seulement, ces chefs sont mal obéis, cette discipline violée sans cesse, et c'est le gâchis. Dans l'armée, on donne et on exécute les ordres pour de bon. Voilà toute la différence. Et, au sommet de la hiérarchie, il y a une entité, un symbole, un pouvoir qu'on ne discute pas, quelque chose de flottant, de mystérieux et de sacré : le drapeau.

« Brutes ! me crie un frénétique. Brutes et esclaves, qui tuent et meurent pour une loque au bout d'un bâton! »

Excusez l'infirmité de ma nature. J'aurais aimé à être une de ces brutes, un de ces esclaves, qui acceptent le joug militaire, mais en qui palpitent cependant l'honneur, la fidélité, le dévouement, et ce qu'il y a de plus haut dans l'homme, le mépris de la mort!

Cambronne fut un de ceux-là. La légende veut que, grossier soudard, il ait accompagné d'une

parole immonde son plus bel acte d'héroïsme. Qu'importe? Le respect et l'admiration sont tellement enracinés dans nos cœurs pour ceux qui préfèrent un idéal quelconque à la vie, que le fumier vomi par le soldat de Waterloo fait croître et fleurir sur sa tombe un immortel laurier.

j avril 1894.

Mes Chats

£C^ e printemps précoce est trop sec et un peu énervant. Mais, tout de même, c'est charmant de travailler près delà fenêtre ouverte et d'avoir sous les yeux, dans le petit jardin, les lilas en fleur et les tulipes qui ouvrent leur élégant calice. Il y a aussi, sur le vieux mur,lesrosiersgrimpants,leschèvrefeuilles et les clématites qui ont déjà poussé leur première verdure, si tendre, si fraîche, ayant l'éclat de l'émail. Et puis, les moineaux chantent, les moineaux parisiens, canaille ailée, gavroches de

MES CHATS 24f

l'espace. Ce ne sont pas de fameux virtuoses. Leur chanson est brève. Un gai « kuikui », et voilà tout. Mais, en chœur, ils font une musique qui me plaît fort. Cela ressemble au vif murmure d'un ruisseau de montagne, ou — pour choisir une comparaison plus faubourienne — au bruit de la grande poêlée de pommes de terre frites, à la porte d'une fruitière.

Vieux gamin de Paris, j'éprouve les sentiments d'un concitoyen et d'un camarade pour les effrontés moineaux de nos rues, si familiers, si peu poltrons qu'on croirait facile de leur mettre sur le bout de la queue le proverbial grain de sel. N'essayez pas; car ils sont lestes. Sous les pieds d'un passant qui se hâte, devant le trot d'un cheval, frrr! les voilà partis. Ils s'envolent, ils sont déjà loin, en sûreté. Pourtant, si agiles qu'ils soient, dans mon jardinet, à chaque printemps nouveau, ces imprudents-là me jettent dans des transes continuelles.

Pourquoi? A cause de mes diables de chats.

Dieu sait si j'aime mes chats! Ils sont dans mon logis, comme l'ont été leurs prédécesseurs, plus maîtres que moi-même. Je puis dire qu'ils y régnent, et, quand je tâche de me remémorer les familles, les dynasties de félins qui ont vécu dans

mon intimité, il me semble que je suis encore à l'école, en train d'apprendre la série des rois de France, et que je m'embrouille dans les branches de Capétiens et de Valois. Comme amateur de chats, j'ai fait mes preuves. J'en ai entretenu jusqu'à cinq et six à la fois, et, aujourd'hui, j'en ai encore trois, « orgueil de la maison », comme dit magnifiquement Charles Baudelaire.

Mon cœur est pour eux plein de tendresse. Mais, à la saison des nids, quand ils sont repris avec violence par leur féroce tempérament de chasseurs, ils me rendent quelquefois bien malheureux... Et, tenez, depuis que j'ai commencé cette page, voici trois fois que je pose la plume, que je cours à la fenêtre et que je tape des mains, pour effrayer quelques pierrots trop téméraires, vers qui se traînait en rampant un de mes tigres domestiques, avec des moustaches frémissantes et des yeux verts qui luisaient comme les lanternes de l'omnibus de Montparnasse-Ménilmontant.

Bien qu'il soit gavé et qu'on lui ait découpé, ce matin même, à la cuisine, avec de vieux ciseaux, un morceau de rate grillée dont il est très friand, je ne puis lui faire un crime de ses desseins meurtriers. Simple animal, il obéit à sa nature, et

Page 1