MES CHATS
marquée, Petic-Loulou devient moins réservé. Bien que boiteux, par suite d'accident, il a la légèreté d'un sylphe. Il monte alors sur la table, d'un bond souple et silencieux, et daigne accepter quelques menus morceaux. Ayant constaté que, chez des voisines, dames de province à qui leur fermier envoie de belles volailles, le poulet était particulièrement savoureux, il se présente quelquefois dans leur salle à manger, à l'heure convenable. Mais il n'y a rien en lui du piqueassiette et de l'écornifleur. Petit-Loulou est partout chez lui, comme le roi.
Par les belles nuits, il vagabonde volontiers, non pas dans des intentions immorales. Chevalier de Malte dès l'âge le plus tendre, il est fidèle à son vœu. Mais, comme le Chat Botté de Perrault, il court après quelques souris pour se divertir; et, malgré mon antipathie pour la chasse, je dois convenir que c'est un goût tout à fait naturel chez une personne de sa qualité.
Enfin, dans toutes ses manifestations, — beau sans fatuité, caressant et aimable sans bassesse, toujours délicat et même raffiné, — Petit-Loulou prouve l'aristocratie de son origine et se conduit comme un parfait gentleman.
Il a eu du reste l'honneur d'inspirer un poète,
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et mon jeune camarade Georges Docquois lui a consacré l'amusant rondel que voici :
Petit-Loulou, toi, tu m'épates!
Bel angora de Portugal, A toi ce rondel madrigal, Bien qu'en mes Iras tu te débattes.
Avec ton aspect court sur pattes Et ton air si ça-m' est-égal, Petit-Loulou, toi, tu m'épates, Bel angora de Portugal!
Tu n'es point de ces acrobates Chats que tente un brouet frugal, Et ta pâtée est un régal Qui gaverait deux hydropathes.
Petit-Loulou, toi, tu m'épates!
J'aime et j'admire Petit-Loulou; pourtant je ne suis pas injuste pour les mérites de ses deux compagnons, Noiraud et Mistigris, chats du ce populo», humbles plébéiens de gouttière.
Ils sont l'un et l'autre mes pensionnaires depuis assez longtemps, mais je ne sais rien de leur passé. Vagabonds inconnus, cheminots quelconques, ils se sont, un jour, présentés sur le seuil de mon logis et ils ont reçu bon accueil. C'est une œuvre de miséricorde de loger les pèlerins et les voyageurs. Je l'ai souvent pratiquée en faveur des félins errants, et je dois avoir une
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place choisie dans le paradis des chats. J'ai donné l'hospitalité à beaucoup de bohèmes à poils; mais la plupart, aventuriers incorrigibles, s'en allaient « à l'anglaise » après quelques jours de repos et de bonne nourriture.
Plus sages, Noiraud et Mistigris ont trouvé agréable d'avoir du mou sur la planche et ont pris, chez moi, leurs invalides. Assurément, leurs mœurs sont moins distinguées que celles de ce muscadin de Petit-Loulou. Ils ont, notamment, la mauvaise habitude de se rouler dans le charbon, et ils miaulent d'un ton impérieux pour qu'on leur ouvre les portes. Néanmoins, ils possèdent, bien qu'à un degré inférieur, les vertus essentielles de leur espèce, c'est-à-dire la propreté, la discrétion et la grâce.
Posons cet axiome : Il n'y a pas de chat canaille.
Par les confidences qui précèdent, vous connaissez les sentiments affectueux que je nourris pour les chats, et vous devinez aussi combien c'est un spectacle pénible pour moi de voir se réveiller, de temps à autre, l'instinct carnassier chez ces charmants animaux. Tou t à l'heure, après avoir effarouché les oiseaux de mon jardin pour les préserver de l'attaque d'un de mes chats, j'ai
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été saisi d'une tristesse soudaine en songeant à cette loi de destruction qui gouverne la nature, à ce goût du sang, à cette impulsion meurtrière qui subsistent toujours chez la bête domestique aussi bien que chez l'homme social.
Sans doute, le félin qui saute sur une proie vivante et la déchire, est innocent, puisqu'il a des griffes. Mais il en avait aussi, l'horrible anthropopithèque, le monstre primitif, qui fut notre ancêtre. Et des siècles, des siècles, et encore des siècles se sont écoulés sans que le meurtre, le duel, laguerre, l'instinct de tuer, en un mot, aient disparu de la terre.
Le chat a des griffes. Hélas! sous le gant du civilisé il y a des ongles.
12 avril 1S1J4.
Le Tirage
ous avons eu, la semaine passée, une légère émotion dans le Landerneau de la littérature et de la librairie.
Un journal avait publié une sorte de statistique — assez inexacte d'ailleurs — sur le tirage des volumes de nos principaux conteurs et romanciers. Et tout de suite, éditeurs d'envoyer des lettres rectificatives, reporters de sauter dans des fiacres et de courir chez les intéressés.
Le tirage! Songez donc! C'est la grosse affaire, en ce siècle d'argent, et, sur la couverture d'un livre, on constate d'abord à combien d'exem-
plaires il s'est écoulé, comme on compte le nombre des galons sur la manche d'un officier.
Emile Zola, qui, à chaque nouvelle campagne, peut ranger en ordre de bataille cent cinquante mille combattants vêtus de l'uniforme jaune de la maison Charpentier, a, sans conteste, le grade de généralissime; Alphonse Daudet commande un corps d'armée ; Paul Bourget est divisionnaire ; et, à ce compte-là, les jeunes poètes qui débutent — comme j'ai débuté — par un volume de vers imprimé à leurs frais au modeste chiffre de cinq cents exemplaires, généralement invendus, n'ont que des épaulettes de laine et ne méritent même pas les humbles galons du caporal, — trois degrés au-dessous d'un chien.
Le tirage, c'est la hiérarchie littéraire, c'est l'Annuaire des écrivains, pour la grande majorité du public, et aussi — il faut bien le dire — aux yeux de beaucoup de gens déplume. Il est moins rare qu'on pourrait le supposer de rencontrer, chez des artistes, chez des hommes d'imagination, un fond d'esprit très positif. Rien de plus légitime, sans doute, que le souci d'augmenter son gain, et même de faire fortune. Mais il est de mauvais goût, il est tout à fait inélégant d'en parler sans cesse. Cependant, j'ai maintes fois été
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choqué par ce travers chez des écrivains célèbres, chez des maîtres. J'ai entendu des conversations entre eux, très ardentes et très passionnées, où je vous prie de croire qu'il n'était pas question d'esthétique.
Pendant de longues heures, on n'entendait que les mots de tirage, de lancement, de dépôts, de mise en vente, de service de presse, de droits de traduction et de reproduction. On avait la sensation d'être en compagnie de notables commerçants, de faire partie du Cercle de la Librairie. Un illustre descriptif se révélait fort comme un Turc en matière de réclame et de publicité; tel fantaisiste ne jugeait ses confrères que parle nombre de « mille » mis en circulation; et ce psychologue était ferré à glace sur les papiers de luxe et les exemplaires de « passe ». Quand ils enfourchaient ce dada, ils m'ont souvent agacé, les camarades. Il est permis de soigner ses intérêts, d'accord. Mais j'avais quand même envie de leur crier : « Eh! mes chers amis, réservez ce genre d'entretien pour vos éditeurs. »
Parler de son succès matériel et s'inquiéter de celui de ses rivaux, de ses concurrents, est une forme très désagréable du trissotinisme.
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— Souviens-toi de ton livre et de son peu de bruit.
— Et toi de ton libraire à l'hôpital réduit.
Encore excusons-nous ce ridicule chez les gens de lettres à petit collet, chez les poètes crottés d'autrefois, pauvres hères positivement exposés à souffrir du froid et de la faim, quand ils n'étaient point vêtus de la mise-bas et nourris de la desserte d'un grand seigneur. Mais l'écrivain en vogue, dans la société moderne! C'est lui qui est devenu, sinon le grand seigneur, — il n'y en a plus, — du moins le gros personnage. Je ne lui demande pas de se laisser voler par son intendant, comme un duc à cordon bleu. Du moins, pour l'honneur et la dignité de la profession, qu'il ne nous assomme pas de son « tirage », comme Turcaret de sa fortune, et qu'il se méfie des vanités du parvenu.
Dans la petite querelle de librairie qui vient d'éclater, mon ami Alphonse Lemerre a été dans l'obligation de publier le chiffre de vente — fort respectable, ma foi! — atteint par quelques-uns de mes ouvrages. C'était son intérêt et son devoir d'éditeur, et il a bien fait d'y veiller. Mais je ne suis pour rien dans cette confidence commerciale faite au public, et elle ne m'inspire
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aucune fierté. Je n'ai pas le droit de médire du succès; j'en ai connu et goûté les ivresses. Je ne répéterai pas non plus qu'il ne prouve rien. C'est une banalité. Ce que je sais bien, par exemple, et ce que je tiens à dire, c'est que le succès est dangereux, c'est qu'il déprave. Quand il vous tombe sur la tête, comme une tuile, — et c'est souvent ainsi qu'il procède, — voilà le moment de faire bien attention à soi. Le patron des péchés capitaux, l'Orgueil, est là, qui vous guette, et, depuis son fameux discours sous le pommier, dans le Paradis terrestre, il n'a jamais donné à l'homme — et surtout à l'homme de lettres — que les plus funestes conseils.
A certains tempéraments le succès est pourtant nécessaire, indispensable même. Il les excite, les préserve du découragement et de la paresse. Sans lui, ils cesseraient de produire. De telles natures d'artistes peuvent être très brillantes; elles ne sont jamais très hautes. Laissons-nous, certes, charmer par elles ; mais réservons une admiration spéciale pour les esprits supérieurs à qui l'essence même de leur inspiration interdit d'avance le succès prompt et facile, les larges profits, en un mot, la popularité et tous les avantages qu'elle entraîne. Sachant qu'ils ne
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seront compris que tard et par une élite, qu'ils ne le seront peut-être jamais, ils n'en accomplissent pas moins, consciencieusement, fidèlement, leur œuvre. Souvent, ils sont incomplets, — car le talent absolu éclate, en général, malgré tous les obstacles, — mais pas toujours, cependant. Cela a existé et peut exister encore, une étoile dans un cachot, le génie dans l'obscurité, et parfois la gloire tardive n'apporte son laurier que sur un tombeau.
Jeunes gens, quand la vie littéraire vous donnera quelques heures triomphales, pensez à ces nobles et sévères existences, entièrement consacrées à l'art pur et désintéressé. Songez au grand poète Leconte de Lisle, acceptant sans une plainte, pendant de si longues années, la retraite profonde et la condition la plus médiocre, afin de poursuivre et d'achever son œuvre exemplaire. Songez à Barbey d'Aurevilly, au ce Connétable des lettres françaises », comme l'appelaient ses amis, travaillant toujours, à quatre-vingts ans, et faisant des projets et des rêves, dans sa chambre d'étudiant pauvre, d'où il ne sortait, l'aitier gentilhomme, que ganté de blanc et paré. Le souvenir de ces hommes admirables ou de leurs pareils vous gardera, mes amis, des entraînements