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LE TIRAGE

du succès, des concessions à la mode éphémère, de la production hâtive, des besognes vénales, et vous maintiendra dans l'attitude du véritable artiste, fier devant le public, courageux devant l'effort, humble devant l'idéal.

Mais nous voici bien loin du purîisme littéraire et du succès à l'américaine, lancé à toute vapeur, bourré et chauffe de réclame. Il va vite et loin, mais court grand risque de dérailler en route et de ne pas arriver au point terminus de la ligne, au but définitif, à la gloire. Je sais bien que ceux qui adoptent ce moyen de transport vont me rire au nez, qu'ils me diront que le temps est passé de l'ascension pédestre du Parnasse, le bâton à la main, et que, d'ailleurs, ils se soucient de la postérité comme de leur première chemise. Mais, n'importe, ils riront jaune.

Les gros tirages ne signifient pas grand'chose, répétons-le. Un des poètes qui obtint le plus grand nombre d'éditions — on en trouve encore aujourd'hui, sur le quai, de très luxueuses — fut Jacques Delille, auteur de cette étonnante périphrase pour désigner un chapon :

Ce froid célibataire, inhabile au plaisir, Du luxe de la table infortune martyr.

Hélas ! on ne cite plus les vers du pauvre abbé que pour s'en moquer. Au xvne siècle, VoAstrce eut une vogue prodigieuse et fut imprimée à d'innombrables exemplaires. Je vous défie de lire à présent deux pages du roman de d'Urfé. C'est à dormir debout.

Devenons modestes, mes chers confrères, même au moment où nous écrivons un chiffre imposant sur notre « bon à tirer », et rappelonsnous la mélancolique parole d'Horace sur la destinée des livres.

Il s'en souvenait, Ernest Renan, bien qu'il fût assuré de se survivre, ce prince de la prose française. Je le vois encore secouer sa lourde tête à cheveux gris et je l'entends murmurer: « Le plus grand succès de librairie, voyez-vous, c'est l'Evangile. » Mais il y avait de l'amertume dans la plaisanterie du vieil exégète. Et il est certain, en effet, que, au point de vue du tirage, le 5\W veau Testament enfonce la Vie de Jésus dans le troisième dessous.

Non, non. En matière de librairie, on ne sait ni qui vit, ni qui meurt.

Il y a bien encore pour un volume une chance de ne pas disparaître tout à fait : c'est sa rareté. Encore faut-il qu'il ait un mérite typographique.

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Mais connaissez-vous l'ouvrage sur lequel on met les plus grosses enchères, dans les ventes publiques? C'est le Tastissier pançois, sorti des presses d'Elzévir.

O ironie du sort et enfantillage des bibliophiles! Le livre le plus précieux du monde est un livre de cuisine.

iç avril 1S94.

L'Odéon

20 n ce moment, l'Odéon, le théâtre de mes débuts, mon cher et vieil Odéon, se rappelle à moi de diverses manières. D'abord, voici l'intéressant et agréable livre d'Albert Lambert, Sur les planches. Albert Lambert, c'est l'Odéon personnifié. Si je ne voyais plus, un de ces quatre matins, son nom sur L'affiche, je serais aussi troublé que si l'on supprimait, derrière le monument, la station de l'omnibus des Batignolles. Que l'excellent comédien ne prenne pas en mauvaise part cette innocente plaisanterie. Je veux seulement dire qu'il occupe,

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avec beaucoup d'honneur et de talent, une place d'élite dans la troupe.

Or, cet acteur si utile, si laborieux, laisse traîner une plume sur sa table de toilette, entre sa patte de lièvre et son pot de rouge végétal, et de cette plume il se sert à merveille pour ratiociner sur un art dans lequel il est passé maître. Drapé dans la robe rouge du médecin moliéresque, ou sous le froc du vieux Charles-Quint de Von Juan d'cdurriche, Albert Lambert, pendant les entr'actes, a donc écrit un fort bon livre. On sent là un homme qui parle bien de ce qu'il sait bien et de ce qu'il aime par-dessus tout. C'est un plaisir assez rare.

Je recommande^/- les planches à tous les amateurs de spectacles, et principalement aux jeunes artistes. Etudiez-moi cela, fillettes qui mettez du blanc gras sur vos joues fraîches, et vous aussi, cadets imberbes, qui, pour avoir l'air d'être rasés de près, seriez capables de vous maquiller le menton avec du bleu de blanchisseuse. Lisez le volume d'Albert Lambert, un coude dans l'oreiller, futures Célimènes. Faites-en votre épée de chevet, Rodrigues et Clitandres de l'avenir. Vous ne sauriez recevoir, sur votre art difficile et charmant, de plus sages ni de plus précieux conseils.

Sur la scène de ce même Odéon, on vient de reprendre le Trésor, un ouvrage de ma jeunesse. Aux répétitions, en écoutant mes vers, fort bien dits par de jeunes et gentils comédiens, j'ai été forcé de m'avouer que cela ne ressemblait pas du tout à la « tranche de vie » du Théâtre- Libre, à la pièce ce rosse » au goût du jour. Le Trésor n'est qu'un conte de fées, terriblement romanesque. Plaira-t-il encore à quelques grands enfants? Je le souhaite. Dans tous les cas, cette reprise m'a donné une vive joie, celle de fouler de nouveau les planches de mon cher Odéon.

Vingt-cinq ans! Voilà vingt-cinq ans que fut jouée là ma première pièce, et l'hiver prochain, quand on y représentera mon drame encore inédit : Tour la Couronne, nous célébrerons nos noces d'argent, le vieux théâtre et moi. L'autre soir, en flânant dans les coulisses, j'ai reconnu, derrière un décor marouflé d'anciennes affiches, celle de la « première » du Tassant, avec la date, 14 janvier 1869. J'en ai eu un battement de cœur, et mille souvenirs m'ont assailli.

La veille de ce bienheureux jour-là, je n'étais qu'un petit employé des bureaux de la Guerre, très pauvre, vivant en famille, apportant, à chaque fin de mois, son traitement aux deux femmes du

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logis, la maman et la sœur. Je me rappelle que, à cette époque, mon très mince budget personnel se soldait toujours par un déficit de quarante sous. J'avais beau faire des économies, opérer d'ingénieux virements, prendre cinq francs au chapitre blanchissage pour les reporter au chapitre chaussure, le résultat était le même. Cela faisait toujours quarante sous de moins.

Et j'avais vingt-six ans, et, logée auprès du Luxembourg, respirait une certaine blonde aux yeux sombres, qui, j'en ai bien peur aujourd'hui, n'avait pas pour moi un sentiment exclusif, et à qui j'envoyais, chaque semaine, un madrigal et un bouquet. Pour les vers, cela ne me coûtait rien; mais la botte de roses ou de violettes? C'était au moins trente sous, — en marchandant, place Saint- Sulpice, — plus dix sous pour le commissionnaire. Précisément la somme qui me manquait.

Pour l'équilibrer, ce budget de misère, et aussi pour fleurir l'infidèle, j'ai accompli des prodiges de ladrerie. J'ai notamment porté, en pleine canicule, un certain pantalon d'hiver, hideux, couleur de fromage d'Italie, qui me faisait horreur, mais qui — je dois lui rendre cette justice — était inusable.

Si, comme homme privé, j'étais sans argent,

comme poète j'étais sans gloire. J'avais pourtant déjà publié deux recueils : le 'Reliquaire et les lntimiics. dont l'édition, presque intacte, encombrait l'arrière-magasin de Lemerre. Mais mes vers ne m'avaient encore valu que l'approbation — très flatteuse, d'ailleurs — de quelques maîtres et de quelques amis littéraires.

N'allez pas me plaindre, au moins. Etre jeune, amoureux, avec des rimes et des chansons plein la tête! Je ne sais pas d'état plus enviable. Et puis, je n'avais aucune ambition. Cependant, toujours ces quarante sous de moins, c'était un peu dur, à la longue.

Enfin, j'écrivis le Tassant. Je l'écrivis, dans une maison au bas de Montmartre, où j'habitais avec les miens. Oh! que ma chambre était petite! — une chambre de poupée, où il fallait ouvrir la fenêtre pour enfiler la manche de sa redingote! — Seulement, quand on ouvrait cette fenêtre, on se trouvait dans l'intérieur, dans l'intimité d'un grand arbre, d'un superbe acacia, peuplé par des centaines d'oiseaux. Au coucher du soleil, quand ils faisaient leur « prière du soir », quels joyeux chœurs! quelle folle musique!

En de clairs et frais matins de septembre, ayant devant moi cette verdure zébrée d'or par

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le soleil levant et secouée de frissons d'ailes, j'écrivis mon poème dialogué. Quelques mois après, grâce à un concours de circonstances invraisemblablement heureuses, la brève comédie était jouée par deux interprètes incomparables; et tout était changé dans ma vie. Si brillant qu'il Ru, ce n'était qu'un début, sans doute. Mais déjà, comme dit Banville,

Je mangeais du sucre candi Dans les feuilletons du lundi,

et je pouvais, sans marchander, embellir de fleurs le logis de ma bien-aimée, qui — tant pis si je vous scandalise — était à présent une brune aux yeux clairs.

Voilà pourquoi j'aime tant l'Odéon, et pourquoi je ne franchis jamais la porte de l'entrée des artistes sans être pénétré d'une émotion reconnaissante.

D'ailleurs, avant même que j'eusse pénétré dans l'édifice, il m'était cher déjà. Elève externe du lycée Saint-Louis, j'ai fait l'école buissonnière, et, plus tard, étudiant en rimes, j'ai promené mes songeries, comme tant d'autres,

Sous lis piliers tournants de la vague demeure.

Les livres m'y attiraient, les livres nouveaux, ceux qu'on ne « communiquait » pas, aux séances du soir de la bibliothèque Sainte-Geneviève.

C'est une gracieuse, c'est une hospitalière coutume que celle des libraires de l'Odéon, qui permettent au passant d'ouvrir les volumes et d'en parcourir les feuillets laissés libres par le brochage. Tous les Parisiens pauvres et passionnés pour les lettres ont ici les mêmes souvenirs que moi. Sous les galeries odéoniennes, ils ont suivi, tant bien que mal, le mouvement intellectuel de leur temps, ont pris connaissance, par fragments, de toutes les publications contemporaines.

Par malheur, la satisfaction n'est pas complète. Je me rappelle encore l'instant de désir irrité, de curiosité brusquement suspendue, quand j'arrivais aux feuillets non coupés. La sensation doit être à peu près la même, chez les pauvres filles du peuple qui, à la porte d'un bal de Mi-Carême, écoutent les lointains violons et regardent entrer les masques. A l'étalage de Masgana, durant les années de ma prime jeunesse, la littérature est restée ainsi devant moi, non pas ouverte, mais seulement entre-bâillée.

N'importe, elles m'étaient bien douces, mes stations de lecture autour de l'Odéon. Je possé-

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dais alors, dans toute sa candeur, la faculté d'admirer. Heureux enfant, je n'avais pas encore de goût, ni de sens critique. Ces proses et ces poésies, attrapées par morceaux, par bribes, me semblaient toutes belles, par le seul fait qu'elles étaient imprimées, par la magie des caractères typographiques. J'ai vécu, sous les arcades littéraires du massif monument, quelques-unes des meilleures heures de ma vie.

Encore aujourd'hui, la pente mystérieuse me ramène souvent vers le théâtre où j'ai livré presque toutes mes batailles dramatiques, vers les bibliothèques de plein vent, où mes narines de vingt ans respiraient jadis, avec tant d'avidité, l'odeur de l'imprimerie toute fraîche. Et il arrive parfois que je me trouve, coude à coude, dcvantla boutique de Flammarion, avec un jeune homme à la physionomie pensive, au teint blanchi par les veilles, aux yeux de lumière. Je devine en lui un poète, et mes vœux l'accompagnent.

Puisses- tu, mon pâle camarade, découvrir dans ton cœur et dans ta pensée une inspiration nouvelle, qui soit bien à toi, et nous chanter une chanson un peu différente de toutes celles qui sont dans ces livres par toi feuilletés! Et, si tu as

le redoutable désir de livrer ton poème à la foule par les lèvres des comédiens, puisses-tu obtenir prompt et bon accueil dans cet Odéon, dans ce vieux théâtre des débutants, autour duquel tourne, en ce moment, ta flânerie! Je te souhaite alors, mon gentil poète, un soir d'angoisse et de triomphe : d'abord la défaillance dans la coulisse, et le frisson d'agonie, quand la toile se lève avec un murmure solennel; mais, bientôt après, la récompense, le contraste délicieux, l'épanouissement de tout l'être comme sous une pluie de joie, alors qu'éclate, là-bas, dans la salle, avec le bruit de la grêle, l'orage des applaudissements! Ce sont de terribles émotions. Mais je te connais, pauvre enfant qu'anime un rêve de gloire. Si tu ne devais jamais les sentir, tu ne croirais pas avoir vécu.

*6 avril 1894.

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Le Centenaire de la Terreur

^Iriyi N finissanc la lecture de la déclaration r^~p lue par l'anarchiste Emile Henry desç^f vant la cour d'assises, je me suis souvenu d'un vieux mur, sur lequel j'ai déchiffré, naguère, ce fragment d'inscription, que les averses tombées pendant un siècle n'avaient pas entièrement effacé : « ... Fraternité... ou la Mort. »

L'exécrable enfant de vingt ans, auteur de l'attentat de l'hôtel Terminus, et qui s'attribue aussi celui de la rue des Bons-Enfants, ne raisonne pas autrement que Robespierre. Il a la même conviction, la même cruauté implacable.

Il dit les « bourgeois » comme l'autre disait les « suspects » ; et le terrible Maximilien, envoyant une liste de victimes à Fouquier-Tinville, n'avait pas plus de sang-froid qu'Emile Henry déposant sa marmite infernale dans un escalier ou jetant sa bombe à travers un café plein de foule. En commettant son crime — ou ses crimes — l'anarchiste était sûr de sa mort prochaine, comme l'était le Jacobin, qui prophétisa la sienne, à la tribune de la Convention, peu de jours avant le 9 Thermidor.

Tous deux sont des lauréats de collège, et leur enfance pauvre a trouvé des protecteurs. Emile Henry a été placé dans une école municipale par les amis politiques de son père, comme le jeune Robespierre fut admis à Louis-le-Grand grâce à la protection de l'évêque d'Arras. Leur orgueil est celui des forts en thème, qui confondent les connaissances acquises avec la supériorité d'esprit. Ces cervaux de pédants offrent un excellent terrain au germe des idées fausses. J'imagine Emile Henry s'enthousiasmant pour Kropotkine, ainsi que Robespierre se passionnait pour Rousseau.

Ceux qui admirent sans réserve la Révolution, les partisans du fameux « bloc », doivent s'y ré-

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