‹ Mon franc-parlerChapitre 6 sur 56 · POUR LES LATINS H · texte numérisé non relu

POUR LES LATINS H

propagande fraternelle. Et cela par-dessus la tête des gouvernements, en s'adressant seulement à tous les hommes de bonne volonté, dans le public et dans la Presse. Ils demandent qu'on ne revienne point sur le passé, qu'on ne recherche pas, par une discussion fatalement irritante, de quel côté se trouve le plus ou moins de responsabilité dans les très pénibles incidents, dans les déplorables malentendus qui ont désuni les deux nations. Ils souhaitent une entente de peuple à peuple, ayant pour base l'affinité d'origine et tant de glorieux souvenirs.

En Italie, un Comité permanent de Propagande conciliatrice est en formation et se compose déjà d'une centaine de personnes considérables. MM. Bonghi et Menotti Garibaldi, qui sont à la tête du mouvement, désirent qu'un groupement pareil se produise en France. Se souvenant d'un appel à la concorde que j'ai publié dans le Journal après les malheureux événements d'Aigues-Mortes, et qui a eu quelque retentissement dans la Presse italienne, ces messieurs ont bien voulu me communiquer la circulaire — encore confidentielle — qu'ils adressent à leurs amis français et me demander mon concours. Ils se méprennent, je le crains, sur l'in-

f4 MON FRANC PARLER

fluence qu'une plume aussi indépendante que la mienne peut avoir sur l'opinion, et je repousse les paroles trop flatteuses qui accompagnent leur envoi. Mais, je l'avoue, mon cœur de vieux Latin n'y a pas été insensible.

Peu de jours avant l'arrivée de l'escadre russe à Toulon, le bruit s'était répandu — à peine vraisemblable — qu'une armée italienne se massait derrière les Alpes, prête à nous envahir. Je n'en ai rien cru, pour ma part, et je ne rappelle ce souvenir que comme l'indication du tout récent état des esprits en France sur les sentiments de l'Italie à notre égard. Il ne s'est guère modifié. En m'entendant déclarer que le document que j'ai sous les yeux respire la sincérité et les intentions les plus pures, beaucoup hausseront les épaules et me jugeront bien crédule et bien naïf. Mais ce reproche n'est pas fait pour troubler un poète. N'est-ce pas son rôle et son devoir, d'ailleurs, d'apaiser les rancunes et de calmer les haines? Réconcilier deux ennemis est une des plus douces et des plus nobles actions qui soient au monde. Il ne sera pas dit qu'on m'a prié d'élever la voix, pour y contribuer dans l'humble mesure de mes forces, et que j'ai gardé le silence.

POUR LES LATINS ff

Je ne me donnerai pas le ridicule de me lancer dans des considérations sur la politique européenne et d'aborder des problèmes dont je ne sais pas le premier mot. Mais il me semble que les avantages d'une amitié entre les peuples d'origine latine n'ont pas besoin d'être démontrés. Cette amitié est, pour ainsi dire, instinctive, d'ordre naturel.

Voyez quelle ardente sympathie nous manifestons pour l'Espagne, en présence des malheurs qui l'accablent depuis quelque temps. Certes, nous n'avons pas même à souhaiter la victoire, sous les murs de Mélilla, à ce peuple qui est la bravoure personnifiée; mais nous n'en avons pas moins été très émus de le voir un instant menacé par cette nuée de barbares. Nous avons été remplis de douleur en apprenant l'affreuse catastrophe de Santander, et, hier encore, l'abominable attentat des anarchistes de Barcelone nous arrachait un cri d'indignation et de pitié. Sans doute, si des calamités semblables avaient fondu sur ses pires ennemis, la France n'y serait pas restée indifférente. Nous portons tous, dans notre généreux pays, le mot de Térence gravé au fond de l'âme : Homo sum... Mais, vers l'Espagne malheureuse, nous sommes emportés

<j6 MON FRANC PARLER

par un mouvement unanime et spontané, par un irrésistible élan du cœur. Nous sentons, entre elle et nous, un lien de parenté. Elle nous ressemble. Comme la France, elle est fière, chevaleresque, jalouse et chatouilleuse jusqu'à l'excès pour tout ce qui touche à son honneur national. Aussi, souffrons-nous delà voir souffrir; et, dans cette heure de deuil, la patrie de Roland envoie un effluve affectueux vers la patrie du Cid.

L'Italie est aussi de notre famille; et c'est même, précisément, parce que nous sommes du même sang, que notre brouille est si profonde et que nous paraissons, au premier abord, si peu réconciliables.

Deux frères deviennent ennemis. Ils s'évitent, se fuient, ne peuvent plus supporter la vue l'un de l'autre, et chacun d'eux, dans sa solitude, s'exalte, se dévore, ravale sa bile, s'exagère les torts réels ou imaginaires du frère détesté. Ce sont les haines les plus atroces. Oui, mais une minute suffit quelquefois pour qu'elles cessent, et à tout jamais. Le hasard met les deux hommes en présence; ils se regardent dans les yeux, et, quand les spectateurs de la rencontre croient qu'ils vont se sauter à la gorge, les voilà qui

rou R LES LATINS f J

se tendent les bras et qui s'embrassent en pleurant.

Nous sommes loin, les Italiens et nous, do ce moment d'effusion touchante. Quand même les nobles efforts des conciliateurs obtiendraient un plein succès, quand même nous serions certains d'un revirement de l'opinion en notre faveur dans toute la Péninsule, nous ne pourrions oublier qu'il existe un traité de guerre dont un des trois seuls exemplaires est serré dans quelque meuble secret du Quirinal.

Cependant, ne soyons pas injustes et gardonsnous de confondre les nations et leurs gou\ ornements. Ajoutons qu'aujourd'hui — nous venons d'en faire la preuve — les alliances se contractent parfois autrement qu'en imprimant des sceaux dans la cire rouge et en apposant des signatures sur un parchemin. En somme, quand nous voyons M. Bonghi, qui est un monarchiste, s'associer au fils de Garibaldi pour nous convier à une œuvre d'apaisement, nous devons supposer — et je n'en ai jamais douté, pour mon compte — qu'il y a encore, en Italie, dans tomes les classes sociales et dans tous les partis politiques, bien des partisans de l'amitié franco-italienne. A mon modeste avis, il serait aussi niala-

f8 MON FRANC PARLER

droit que peu généreux de ne pas bien accueillir leurs avances.

On sait que, par tempérament, je ne suis pas, le moins du monde, internationaliste, que j'aime ardemment mon pays, que je le préfère à tous les autres, et que je crois peu à la belle chimère de la paix universelle. On m'a enseigné, pourtant, qu'il y a eu des trêves dans ce long massacre qui s'appelle l'histoire. Peut-on considérer comme une de ces accalmies l'état où nous vivons depuis plus de vingt ans? Certainement non.

Toutes les nations gardent une posture menaçante, épuisent leurs trésors en armements, demandent chaque jour à la science des moyens de destruction plus hideux, sacrifient les plus belles années de leurs jeunes gens en exercices militaires. Elles vont toutes, plus ou moins lentement, vers la banqueroute. Et l'atmosphère est si étouffante, la vie si dure, la misère si grande, l'avenir si ténébreux, qu'on en arrive quelquefois à souhaiter une prompte et sanglante liquidation. Qui sait s'ils ne sont pas affolés par cette horrible impatience, ces hommes qui dérobent quelques éclats à la foudre des laboratoires, et les jettent au hasard, sur des innocents, pour le monstrueux plaisir de tuer?

POUR LES LATINS fO.

Non, non, toutes ces tristesses et toutes ces horreurs n'ont rien d'une trêve, et, dans le malaise et l'angoisse où nous nous agitons, le rêve des meilleurs serait de faire un grand effort pour fonder un état plus tolérable, où la vieille Europe ne serait plus hérissée de baïonnettes, où Ton respirerait un peu, où fleuriraient de nouveau les arts de la paix. Pour cette œuvre bienfaisante, les peuples cherchent instinctivement à s'allier; mais ils ne le peuvent qu'en restant forts, à cause des voisins redoutables; ils se mettent trois contre un, deux contre trois. Hélas! ce n'est pas le désarmement, la paix durable...

O malheureuse, malheureuse et incorrigible humanité!

Pourtant, je veux garder un espoir dans la vertu de ces mots d'union et de concorde que j'entends confusément murmurer autour de moi. Opinions de poète, dira-t-on! Opinions sentimentales! Qu'importe? Ce serait si beau, la race latine, la vieille reine du monde, unie comme autrefois, déposant son épée et fermant de nouveau le temple de Janus! C'est de Rome même, c'est de la ville sacrée d'où nous viennent notre langage, nos lois et nos prières, que m'arrivent aujourd'hui des paroles fraternelles. Je veux y

répondre. Je veux avoir confiance, chasser mes doutes, oublier mes ressentiments, et montrer à tous cette colombe qui franchit les Alpes et nous apporte le rameau d'olivier.

Ij novembre iSç>).

Du Travail

e m'installe aujourd'hui à ma table, et je prends la plume par un temps triste à en pleurer. Le ciel est gris comme le style d'un homme politique. Une pluie glacée tombe, par bourrasques, et l'âpre vent du nordouest secoue les branches noires des arbustes de mon petit jardin, que j'ai là, sous les yeux. Il faut vous dire que je loge au rez-de-chaussée. Jardin de curé? Non, pas même. Jardin d'invalide. Il n'y manque qu'une croix d'honneur en buis et un Napoléon en coquillages.

Sur le gravier des allées, quelques moineaux,

au plu mage hérissé par la bise, picorent les miettes de pain que la cuisinière leur a jetées tout à l'heure, sur mon ordre. Car j'ai pour les pierrots parisiens les sentiments d'une ouvrière du faubourg, logeant sous les toits, avec un pot de pensées et la photographie de son petit homme. Au fond, voyez-vous, malgré les airs que je prends quelquefois de me moquer du monde, je suis la dernière grisette.

Il y a, dans le Chiffonnier de Taris de Félix Pyat, une scène que je trouve délicieuse. Une pauvre fille, abandonnée par un lâche suborneur, est sur le point de s'asphyxier. Mais, avant d'allumer le classique réchaud et de calfeutrer sa chambre, elle arrose les' capucines de sa fenêtre et ouvre la cage de son bouvreuil, en disant: « Fleurs, survivez-moi, et toi, petit oiseau, sois libre! » Eh bien, en entendant cela, j'ai eu des picotements dans les yeux. Romance, dira-t-on. Je ne déteste pas la romance. Et, puisque j'entre dans la voie des aveux, sachez que, quand je reconnais, à l'étalage d'un marchand de bric-àbrac, la vieille estampe le Convoi du Tauvre de Vigneron, avec le chien tout seul derrière le corbillard, je ne me mets pas à pouffer de rire.

On va me trouver, j'en ai peur, bien « murgé-

riforme », et même un peu « pauldekockiste ». Pour le momenr, on ne s'intéresse plus qu'aux dames pâles d'Ibsen, sans cœur ni sexe, qui lâchent leur mari et leurs enfants sans qu'on sache au juste pourquoi, parce qu'elles ont du vague à l'âme et que tout n'est pas pour le mieux sur ce globe. Moi, je veux bien; mais je n'ai d'émotion vraie que devant les choses moins compliquées. Pardon, excuse, pour le vieux sentimental!

Donc j'ai eu, ce matin, en présence des moineaux affamés, une minute d'attendrissement. Pourtant, ne me croyez point si bêta. Tout de suite, la détresse des oiseaux m'a fait songer à celle des pauvres gens, à l'hiver qui commence — et qui commence mal — par le coup de tranchet de Léauthier.

Je suis d'avis qu'il ne faut pas perdre la tête à cause de ce vent de démence furieuse qui souffle depuis quelque temps et qu'on appelle l'anarchie. Le malheur serait qu'il desséchât, dans bien des cœurs, la compassion et la bonne volonté envers les déshérités du sort. Rien ne serait plus inique. Mais la peur, la hideuse peur, fille de l'égoïsme, est la mère de l'injustice et de la cruauté. Puissions-nous ne pas voir surgir, à la suite de quelque attentat, une nouvelle loi des

suspects! Ce qui me révolte surtout dans ces crimes anarchistes, c'est leur absolue inutilité. Ils rendent plus obscure et plus formidable la question de la misère — la belle avance! — et ils seraient capables, à la longue, de retarder, d'arrêter peut-être, les efforts des braves gens qui cherchent la solution du problème.

Ce serait déplorable. Mais pour ma part, je ne me sens nullement découragé. Je trouve seulement que le temps presse, qu'on doit agir sans retard. C'est la souffrance qui fait les désespérés, c'est le désespoir qui fait les fanatiques. Par conséquent, il faut tarir le mal dans sa source et diminuer, autant que possible, le nombre des soutirants.

On le peut.

Oui, même sous ce pitoyable régime parlementaire, si lent, si impuissant, si empêtré d'intrigues et de bavardages. On le peut. Et cela, sans troubler seulement la digestion des satisfaits. Il ne s'agit pas, hélas îderéformes promptes etradicales. Je ne puis vous proposer qu'un expédient, que du provisoire. Mais c'est quelque chose déjà que du provisoire qui peut durer, qu'un expédient qui fait du bien.

Il faut, sur-le-champ, dès l'entrée de l'hiver,

entreprendre de grands travaux, donner de la besogne aux ouvriers.

Oh ! l'idée n'a rien d'original, et je ne réclame pas de brevet. Je sais fort bien que, dans ce moment-ci, je suis plat comme le proverbe : « Quand le bâtiment va, tout va. » En risquant une proposition aussi médiocre et aussi peu romantique, je me résigne d'avance à l'indignation des « sublimes », pour qui la semaine a quatre lundis, et qui pérorent sur l'abolition du capital, tout en faisant une partie de Zanzibar. Je courbe la tête sous l'averse d'épigrammes et je m'offre tout nu — nouveau saint Sébastien — aux flèches barbelées des hommes torts de brasserie, qui étanchent, à force de bocks, leur soif de vengeance contre une société marâtre, où ils ne sont pas encore — mais cela viendra — députés à pots-de-vin ou journalistes à mensualités.

Soulager un peu les misérables en leur procurant de l'ouvrage, c'est vieux comme les rues, cela n'a pas le charme et le piquant d'un paradoxe, et je n'ai pas la prétention d'avoir trouvé la chose à moi tout seul. Mais que voulez-vous? On fait ce qu'on peut.

Sous le second Empire, — lequel, entre parenthèses, nous apparaît maintenant, par con-

craste, comme une époque d'ordre et de probité, — on avait employé ce moyen-là, et avec beaucoup de succès. Ah! ce pauvre Napoléon III! Pour la politique extérieure, il ne valait rien ; mais pour la bâtisse!...

Je me rappelle encore les maçons revenant du chantier en fiacre, avec les auges et les outils posés sur le haut du « sapin ». J'ai connu un ancien « loupeur » des ateliers nationaux, un insurgé de Juin, qui n'était pas devenu bonapartiste, parbleu! qui votait toujours pour l'opposition, et raide, mais qui était content et se tenait tranquille tout de même, parce que les journées étaient bonnes et qu'il n'y avait pas de chômage. Tel est le peuple français. Avant tout, nous ne sommes pas une race de fainéants, et dans tout barricadier il y a l'étoffe d'un paveur.

Je demande du travail pour les ouvriers.

Oh! tout ce qu'on voudra! L'achèvement des boulevards amorcés, le Métropolitain, Paris-Portde-Mer! N'importe quoi, pourvu qu'un tas de solides gaillards, qui se brûlent les sangs aujourd'hui, le ventre creux et les poings serrés, ne finissent pas par devenir des chiens enragés. Et pas de lésineries, s'il vous plait. Rien de mesquin! Taillez en plein drap!...

DU TRAVAIL 6j

Vous dites que ça coûtera cher? Allons donc! La France, pays de l'épargne par excellence, est riche, trop riche. Voilà même pourquoi la souffrance des meurt-de-faim s'y double d'envie et est pire qu'ailleurs. Et puis, les grands travaux n'ont jamais ruiné une nation ou une cité. Tôt ou tard, elles rattrapent l'argent dépensé, y trouvent du bénéfice.

Ce n'est pas par goût, ce que j'en dis, moi, l'amoureux des vieilles rues à souvenirs et des pignons historiques. Mais les pauvres gens avant tout!...

Je consentirais même — voyez si je suis bon enfant! — à ce qu'on fit un pendant à la tour Eiffel.

Allons! Il n'est que temps. Demandons au peuple des travailleurs quelque chose de gigantesque, d'utile, ou même d'inutile, aux yeux des hommes positifs. Qu'importe? L'inutile conduit parfois à la grandeur et à la beauté.

Pour les esprits pratiques et sans poésie, à quoi servent les Pyramides? A quoi l'Arc de Triomphe est-il bon?

Donner du travail aux ouvriers, ce n'est pas bien difficile. Il suffirait, pour cela, d'une poussée de générosité, d'un élan du cœur, chez les mar-

chands de paroles, là-bas, au bouc du pont de la Concorde.

Vous m'objecterez que ce serait la première fois, depuis plus de vingt ans, qu'ils s'occuperaient sérieusement du pauvre monde, et que nous en resterions tous « baba ». Vous me direz qu'ils ont, pour le moment, mieux à faire : par exemple, éplucher avec malveillance l'élection de Melchior de Vogiié, qui a le tort d'être un bel écrivain et un haut et fier esprit, tandis que THomme-Canon a déjà passé comme une lettre à la poste et qu'on va certainement recevoir à bras ouverts le merlan politique subventionné par les Allemands.

Vous aurez parfaitement raison. Mais il ne faut désespérer de rien. D'ailleurs, ces braves parlementaires ont, à l'heure qu'il est, une telle venette des socialistes qu'ils se résigneront peutêtre, quand même, à cette petite concession.

Essayons toujours de leur mettre le feu sous le ventre. Répétons-leur sur tous les tons, cornonsleur aux oreilles que c'est un devoir élémentaire pour un gouvernement d'occuperles travailleurs; que, lorsqu'il y a roule sur les chantiers, le désert se fait dans les syndicats et dans les boîtes à discours, et qu'un état social où des gens qui ne

demandent qu'à travailler, qui sont vigoureux, intelligents et honnêtes, n'ont pas la certitude de gagner le pain quotidien, est une honte pour la civilisation et ne peut finir que par un chambardement général.

2} novembre 189}.

âfei

Les Avares

e temps en, temps, on apprend, par les j\ faits divers, qu'un vieux mendiant, ' qu'on voyait, depuis longues années, dans un angle de muraille, non loin d'une église, les pieds sur une chaufferette, vient de mourir et qu'on a trouvé une grosse somme dans son grabat. On s'en indigne, d'abord, puis on en rit; car l'avare est un personnage essentiellement comique.

Et chacun raconte des anecdotes. C'est la vieille dame qui attrape une mouche tous les matins et l'emprisonne dans le sucrier, afin de s'as-

surer que la jeune servante, soupçonnée de gourmandise, ne dérobe pas de morceaux de sucre. C'est le vieux monsieur qui fait porter des lunettes vertes à son cheval, pour que la pauvre bête, qui n'a que de la paille dans son râtelier, s'imagine manger du foin.

Nous avons tous personnellement, sur ce sujet, un riche répertoire, car tous nous avons connu des ladres et des fesse-mathieux, et nous avons constaté combien ils étaient capables de ressources et d'inventions ingénieuses pour satisfaire leur passion. Il n'y a pas à dire le contraire. L'avare, bien que sacrifiant tout à son penchant abominable et étant l'un des pires ennemis de l'humanité, relève, avant tout, du ridicule.

« L'économie — a dit spirituellement Alphonse Karr — est la mère de tous les vices. » On pourrait tout de même réfuter cet amusant axiome. L'avare a, généralement, toutes sortes de petites vertus. Il est ponctuel, poli, grand observateur des formes; car l'exactitude et l'ur-

banité ne coûtent rien. Il est même obligeant, tant qu'on ne lui demande que des services gratuits. Il disposera très volontiers en votre faveur de son temps, de ses relations, vous donnera de bonne grâce un coup de main. Mais si vous vous

adressez à sa bourse, il sera soudain fermé à vos sollicitations par cette surdité intermittente dont Balzac a doté son admirable père Grandet.

J'en ai fait jadis l'expérience, non sans malice, sur un pleure-misère de ma connaissance. Le personnage était non seulement millionnaire, mais considérable et puissant en haut lieu. Quand j'avais besoin de lui pour un autre ou pour moimême, je l'allais voir et, dès les premiers mots, je lui donnais le soupçon qu'il s'agissait d'un emprunt. Tout de suite, une affreuse inquiétude se peignait sur son visage. Je ne résistais pas au plaisir de prolonger son supplice pendant quelques instants, je l'avoue; puis, démasquant ma batterie, je venais au but de ma visite, je réclamais de l'homme influent une obligeance où il n'avait qu'à payer de sa personne, une démarche qui ne lui coûtait rien. Aussitôt rasséréné, il y courait comme au feu. Au moyen de cette innocente comédie, j'ai pu être utile à quelques camarades.

Si l'avare est serviable, dans une certaine mesure, il est aussi d'une extrême sobriété, — autre vertu, — et rien ne lui est plus aisé que de se priver de nourriture.

Je sais, à ce propos, une anecdote assez bouffonne et parfaitement authentique.

Deux vieux époux de Normandie, possédant de belles terres, mais vivant par iésinerie comme d'humbles paysans, reçurent, un soir, leur fermier qui apportait le prix de son loyer en pièces de cent sous. Il vida le sac sur la table; le total y était bien. Mais, après son départ, les deux harpagons comptèrent l'argent une seconde fois et s'aperçurent, avec épouvante, qu'il manquait cinq francs. Ils cherchèrent, furetèrent partout. Rien! Ils recommencèrent le compte, défirent et refirent les piles d'écus. Il en manquait toujours un. Impossible de rien réclamer au fermier, qui avait compté devant eux. Ils étaient au désespoir.

Alors, le bonhomme eut une inspiration héroïque.

« Couchons-nous sans souper, dit-il à safemme. Ce sera toujours ça de rattrapé sur les cent sous. »

Sa digne compagne y consentit sans hésiter et se mit au lit. Pour la rejoindre, l'homme ôtait ses sabots, lorsque, dans l'un d'eux, il vit briller l'écu, qui était tombé là sans faire de bruit, à cause de la paille.

Plein de joie, il le serra dans l'armoire, avec les autres. Puis, se tournant vers le lit :

«ï Dis donc, ma femme... Il est bien tard...

Esc-ce que vraiment tu vas te relever pour rallumer le feu, pour mettre le couvert?... Si nous ne soupions pas, quand même?... »

La vieille approuva, bien entendu. Pour les ladres, quand une économie est faite, c'est sacré. On ne revient pas là-dessus. Et, stoïquement, ils passèrent la nuit à jeun.

Le hasard a mis sur mon chemin plusieurs avères assez curieux. Est-ce en raison du contraste et parce que ma poche ressemble au tonneau des Danaïdes ? Mais ils m'ont toujours vivement intéressé. Je ne puis même me défendre d'une malsaine admiration pour l'ordre, la prudence, la sagesse, pour les qualités supérieures qu'ils déploient afin de conserver, et non d'acquérir — car ils sont rarement cupides — cet argent qui ne leur sert à rien. Il y a dans leur vice quelque chose d'abstrait, de purement intellectuel, qui me confond. Quelle énergie morale il leur faut pour se refuser tout le bien-être, toutes les jouissances que représente l'or et pour se contenter de sa platonique contemplation ! Rester pauvre devant un lingot, n'est-ce pas le comble de l'idéalisme?

Ce que j'ai vu de plus drolatique, dans cet ordre d'observations, c'est l'état d'esprit de

l'avare en présence d'une pingrerie à laquelle il n'avait pas encore songé. Il s'accuse alors de prodigalité, rougit de lui-même, éprouve, devant son rival, le sentiment mêlé de honte et d'admiration qui troublerait un pécheur en présence d'un saint homme.

Une vieille dame, que connaissaient mes parents, quand j'étais petit, fit, un jour, devant moi, une confidence remarquable.

Ce n'était pas précisément une personne d'habitudes sordides; mais, étant donné sa fortune assez ronde, elle passait avec justice pour très serrée, et même un peu crasse. Un type de lourde bourgeoise. Je la revois, en robe de veuve, avec sa poitrine trop opulente, son teint de beurre, ses fausses dents et ses grosses coques de cheveux gris, à la mode du règne de Louis-Philippe.

Un jour, elle arrive chez ma mère — qui était la générosité même — et lui conte son aventure :

a Figurez-vous, lui dit-elle avec une émotion sincère, que je viens de recevoir une leçon d'économie, une leçon que je n'oublierai jamais... J'en suis encore toute confuse... J'avais affaire à Saint- Denis... Arrivée à la gare, ma foi, je me décide à prendre une seconde. En troisième, on se trouve

j6 MON FRANC PARLER

souvent avec des gens grossiers, du monde à paquets, du monde qui ne sent pas toujours bon... Je me disais : « Je ne suis plus jeune, j'ai de quoi « vivre, — moins qu'on ne croit, — mais enfin, « j'ai de quoi vivre. Je peux bien me donner mes « aises. » D'ailleurs, la différence de prix est de quelques sous... Mais voilà que, sur le quai, je rencontre Mme X***, qui est plus vieille, moins bien portante et trois fois plus riche que moi. Elle allait aussi à Saint-Denis. Nous nous donnâmes le bonjour, et je vis qu'elle se disposait à monter en troisième... Eh bien! j'en ai été toute saisie, et j'ai voyagé dans le même compartiment qu'elle... Songez donc! Mme X***, qui a plus de quarante mille livres de rentes!... Non, jamais je n'aurais osé lui avouer que j'avais un billet de seconde... Et on ne m'y reprendra plus, soyez tranquille! »

J'entends encore pouffer les miens, après le départ de la bonne dame. Je souris même, en ce moment, de ce souvenir. Car, devant les grippesou et les liardeurs, le mieux est encore de suivre l'indulgente tradition du peuple et de se moquer de leur misère volontaire.

Seulement, il ne faut pas se rappeler l'autre misère, la vraie, celle qu'entretient et perpétue

la dureté des mauvais riches. Car on devient sérieux alors, terriblement sérieux. On songe à l'inutile et criminel trésor de l'avare.

Et l'éclat de rire s'achève en malédiction.

jo novembre 1893.

V^ljg^

^CA^^i^.(ù^ÉO/^K^k

Sur un Attentat

r, à quatre heures, au moment où l'un des élus du hasard — c'est-à-dire du suffrage universel — défendait son élection, une bombe a été lancée dans la Chambre par un anarchiste.

Il y a de nombreux blessés.

L'événement n'a rien d'extraordinaire. Il faut nous y habituer. Mourir de cette façon ou d'une autre, qu'importe! Pour ma part, j'aurais mieux aimé être foudroyé d'un coup de mitraille, sur le pont d'Arcole. Mais mourir pour la patrie, pour la gloire, pour la liberté, c'est ridicule, à la fin

SUR UN ATTENTAT 79

du xixe siècle. On est de son temps ou l'on n'en est pas. Etes-vous, oui ou non, matérialistes?

D'ailleurs, nous sommes très intelligents; nous comprenons tout. Or, qu'est-ce qu'un anarchiste? Un dément, mais plein de logique. Il est las de s'entendre promettre — toujours pour demain — le bonheur; et, furieux, il jette sa bombe.

Un fou, rien de plus. Oui ne se sent de la pitié pour un fou? C'est à qui dira : « Il n'est pas méchant, je vous assure. Il ne ferait pas de mal à une mouche. » Puis, un jour, le fou si gentil, si doux, met le feu à la maison ou jette l'enfant par la fenêtre. Alors, ce n'est qu'un cri de regret indigné : ce II devrait être, depuis longtemps, dans le cabanon, sous la douche! »

Hier, au Palais-Bourbon, l'Assemblée, d'après ce que m'assurent des témoins dignes de foi, ne s'est pas mal tenue. Le président, M. Dupuy, est resté au fauteuil. C'est un brave, et il faut toujours saluer un brave. Les députés, avec un gros battement de cœur, — j'en suis sûr, mais je le comprends, — ont continué à s'occuper de l'élection de M. Mirman et l'ont validée. A merveille.

Mais demain?...

Demain, ils penseront qu'il est impossible de délibérer en paix sous les bombes; ils seront empoignés aux entrailles par la peur rétrospective;

— et nous en aurons, très probablement, pour quatre ans de réaction.

Ils ne feront pas leur meà culpâ, soyez-en sûrs. Ils ne se diront pas que, depuis près d'un quart de siècle, le régime parlementaire n'a rien ou presque absolument rien fait pour les souffrants de ce monde; qu'aucune des promesses des vieux programmes d'avant la guerre n'a été tenue; que le spectacle de l'impuissance — et souvent de l'improbité — donné par le monde politique, a été scandaleux; que la loi sur les retraites des ouvriers, par exemple, est dans les cartons depuis deux ans; qu'ils ont perdu leur temps à satisfaire leurs plates ambitions et à s'agiter dans leurs basses intrigues ; que, dans les circonstances les plus solennelles, — comme dans les affaires du Panama, — justice n'a pas été faite; que jamais un souffle généreux, un courant de bonté n'ont emporté leurs cœurs du coté des pauvres; que les moins mauvais d'entre eux n'ont jamais gouverné que dans un intérêt de parti, tandis que certains

— et il y en avait un bon nombre — ne songeaient qu'à tripoter et à emplir leurs poches;

SUR UN ATTENTAT

et qu'eux tous, les politiciens, pris en masse, sont l'objet du mépris et de la méfiance de tous les honnêtes gens.

Ils ne se diront pas cela, tenez-le pour certain. Mais, pris d'épouvante, ils voudront épouvanter; terrorisés, ils feront de la terreur. « A mort, le fou furieux! » Ce sera leur cri : « A mort le fou ! A mort, quiconque n'est pas pour la mort du fou! »

Encore une bombe ou deux, et gare à la loi des suspects!

Et la prochaine bombe ne tardera pas à éclater. Qui sait? C'est peut-être pour demain. Rien n'arrête les fanatiques. Torquemada s'endormait, la conscience en paix et rêvant du Paradis, le soir d'un auto-da-fé. L'anarchiste, après avoir jeté son abominable engin au hasard et tué des innocents, rentre tranquillement dans son galetas et se dit : a J'ai bien fait! »

En vérité, l'avenir est sinistre.

Le coup de dynamite d'hier, qui — Dieu soit loué! — n'a pas obtenu tout son horrible effet, a blessé, renversé sur son banc, le député du Nord, l'abbé Lemire.

Je ne le connais pas. Je sais seulement qu'il est un socialiste chrétien, et, à ce titre, il m'est

cher. Car, selon moi, la solution du problème de la misère est tout entière dans le Sermon sur la Montagne. « Aimez-vous les uns les autres. » On ne trouvera pas mieux.

Depuis deux mille ans, en dépit des dogmes qui l'ont obscurcie, la morale chrétienne est toujours debout, éclatante et splendide. Elle a fondé la plus forte école de bonté que le monde ait connue. Elle a institué l'adorable loi d'amour. Si, malgré l'énorme égoïsme qui pèse sur le monde moderne et le régit, la vie est encore supportable, c'est que nous avons tous, ou presque tous, dans un coin du cœur, — oui, même les impies, même les sceptiques, — un peu de cette doctrine sublime. Tel darwinien incomplet, persuadé que la lutte pour l'existence permet d'être impitoyable, et que, cependant, on surprend à secourir son prochain, ne le fait que par atavisme, et dépense, sans en avoir conscience, les économies de charité et de pitié que lui ont léguées ses aïeux.

Elle est encore très riche — oh! je veux le croire! — l'épargne chrétienne qui reste à l'humanité. Mais — à moins d'être aveugle, on doit le constater — cette précieuse épargne diminue chaque jour. Les mots de progrès et de civilisa-

SUR UN ATTENTAT

tion, dont notre orgueil se berce, sont très décevants. La foule qui circule parmi le luxe et l'ordre de nos villes est pleine de désespérés, et la Science, qui peut-être demain domestiquera les explosifs pour percer les isthmes ou diriger les aérostats, n'a fourni jusqu'à présent qu'un tonnerre aux assassins.

Mais quel progrès a fait la bonté?... Hélas! c'est au nom de la justice que nous voyons s'accomplir des attentats comme celui d'hier, où la bête, qui est au fond de l'homme, s'épanouit dans toute sa férocité.

Cet abbé Lemire, ce prêtre naïf qui siège sur les bancs de la Chambre, voulait rappeler aux Pharisiens du jour les paraboles du mauvais riche et des ouvriers de la dernière heure; il prétendait ranimer, chez les hommes de bonne volonté, la douce loi du primitif Évangile. Oh! quelle douloureuse ironie! L'éclat de bombe de l'anarchiste atteint d'abord le serviteur de Jésus-Christ. La main pleine de haine et de vengeance choisit, pour cible, un cœur plein d'amour!

Les esprits forts du Palais-Bourbon hausseront les épaules si, par hasard, ces lignes leur tombent sous les yeux. La bonté, la charité? Vieilles rengaines! Avant tout, défendons-nous, nous diront-

ils, et faisons reculer le crime devant l'horreur du châtiment.

Et bientôt nous verrons peut-être une nouvelle Terreur.

Quant à toi, poète, point de défaillance! L'autre jour, sous la coupole de l'Institut, tu rappelais à la société moderne ses devoirs envers les misérables. Les actes monstrueux d'une poignée de scélérats ne te décourageront pas. Jettele toujours, à pleins poumons, à plein cœur, ton cri de pitié, pendant que tu peux encore le faire publiquement. Car qui sait si les politiciens affolés t'en laisseront longtemps la liberté?

10 décembre t8pj.

Après l'Attentat

|>£hhjp=^ES conséquences du crime commis par ^\ ]' s, l'anarchiste Auguste Vaillant sont, Lw~~fâii comme tout le monde le prévoyait, absolument lamentables.

D'abord et d'une, — comme disent les bonnes gens, — loi contre la Presse.

Ne me prenez pas pour un niais, je vous prie, et ne vous imaginez pas que je tiens pour respectable et sacré tout ce qui est imprimé. Ainsi que toutes les forces, la Presse est susceptible de faire beaucoup de bien et beaucoup de

mal. On peut semer les caractères typographiques comme le bon grain; on peut aussi les lancer comme une mitraille meurtrière.

Ceux qui se servent de cette arme toutepuissante pour exciter les desespérés à la haine cruelle et à la vengeance imbécile sont très coupables et me font horreur.

Cependant, cette nouvelle loi — ou plutôt cette vieille loi qu'on exhume pour les circonstances — se présente mal.

En admettant — ce dont je doute fort — qu'elle arrête les attentats, elle arrive bien tard. Le danger était-il moindre, au lendemain des explosions du restaurant Véry ou du bureau de police de la rue des Bons-Enfants? Ces explosions n'avaient-elles pas produit des effets autrement terribles que la bombe de Vaillant, fait plusieurs victimes, éclaboussé de sang la capitale du monde civilisé? Il ne se trouva pourtant pas alors une majorité dans la Chambre pour voter des mesures restrictives de la liberté de la Presse. Mais on jette une gamelle pleine de clous et de poudre verte dans la salle des séances du Palais- Bourbon, et, dès le lendemain, sans examen, sans discussion, toutes les mains se lèvent, et la loi passe.

Page 1