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APRÈS L'ATTENTAT

n'a pas le sens commun; mais c'est là ce qu'on a coutume d'appeler, de nos jours, des opinions sociales et politiques.

Pour faire triompher la sienne, le révolutionnaire n'hésiterait pas devant la guerre civile, le massacre dans la rue. L'anarchiste, plus impatient, nous bombarde tout de suite. Franchement, ils ne sont séparés que par une nuance.

Mon aversion pour les violents est telle que j'exagère ici mes ironies. Mais, hélas! j'en ai tant vu, dans mon malheureux pays, depuis mon âge de raison, que je n'ai plus maintenant l'indignation facile. Les marins russes ont été reçus à l'Hôtel de Ville par de parfaits gentlemen, qui jadis l'avaient incendié, en présence des Prussiens. Qui sait ce que l'avenir nous réserve? Si le jury de Montbrison avait eu la même « frousse » que celui de Paris et s'était contenté d'envoyer Ravachol à Nouméa, le terrible corn-. pagnon aurait fini, sans doute, par être compris dans une amnistie ou dans une fournée de grâces, et, avec le temps, Ravachol aurait très bien pu se retirer dans le confortable fromage du Conseil municipal, v^

Pour en revenir à cette loi qui fait les gros yeux à la Presse, je crois peu à son efficacité.

On pourra coffrer quelques gens de plume, arracher des placards, saisir des journaux. Je doute que cela suffise pour mettre la camisole de force aux fous furieux et pour vaincre « ce fanatisme inouï, cette lèpre morale », comme l'a dit excellemment un vieux républicain, lequel, en iSyS, admirait Orsini comme un martyr et devait peu s'inquiéter, je le crains, des passants, des cavaliers de l'escorte, foudroyés par la bombe du conspirateur sous le péristyle de l'Opéra.

Car c'est ici encore une triste conséquence du crime de cet anarchiste. Nous allons assister à bien des volte-face, à bien des palinodies, à bien des reniements. Ah! pas brave, pas joli du tout, le cœur humain, dans ces occasions-là! Avez-vous lu les interviews de ces messieurs de l'extrême-gauche? A les croire, aucun d'eux n'a jamais eu affaire à Auguste Vaillant que pour lui acheter de l'épicerie... Hé! citoyens, n'entendez-vous pas la voix du coq de Jérusalem, qui lança par trois fois son coup de clairon dans le ciel blanchi par l'aurore, à l'heure où Pierre répétait peureusement aux soldats du prétoire : a Je ne connais pas cet homme! »

Et ce sont là nos maîtres de demain, peut-

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être! Et ils débutent par ce beau trait de caractère! Pourris comme les autres, probablement.

Ah! elles n'ont pas duré longtemps, nos illusions des fêtes russes! Il est aussi dans le troisième dessous, notre espoir d'obtenir un généreux sacrifice des heureux pour les misérables!

Comment tout cela finira-t-il? Encore une explosion ou deux, et toute la France n'aura qu'un cri pour réclamer un dompteur de bêtes féroces. Mais lequel? Nous n'avons point de soldat victorieux; et pas de César sans laurier! Un tyran en redingote? Non, malgré tout, je ne peux m'imaginer le profil de M. Constans sur les pièces de cent sous.

Alors, quoi? Toujours cette lente décadence, cet enlizement dans la boue, avec, de temps en temps, un nouvel exploit de ces atroces fanatiques qui, ayant fait le sacrifice de leur vie, sont les plus forts; car on ne les empêchera pas, malgré tous les règlements sur les explosifs, d'avoir chez eux, dans un coin de leur taudis, un peu de Saint-Barthélémy en bouteille.

Parole d'honneur! Je me félicite d'être vieux garçon et de n'avoir pas d'enfants!

Mais j'en ai rencontré un, tantôt, un bonhomme, déguenillé, d'une dizaine d'années, qui

revenait de l'église. On les y envoie encore quelquefois, même dans les familles du peuple, vous savez. Ma foi, je l'ai arrêté, j'ai ouvert son catéchisme à la page où se trouvait le commandement : « Homicide point ne seras », et, à tout hasard, j'ai marqué le feuillet avec une image donnée par M. le curé.

14 décembre iSç>}.

Le Dilettante

2fc^T7£«s e le connais de longue date, ce pré- > «*J \J?5) tendu « jeune » ; il est, la plupart du j£t£^2>\ temps, au moins quadragénaire.

Je l'ai vu successivement parnassien, naturaliste, brutaliste, psychologue, néo-catholique, décadent, mage, symboliste, etc. Aujourd'hui, à cause de Nietsche, qu'il n'a pas lu, — ni moi non plus, du reste, — le voici « individualiste », en d'autres termes, anarchiste de doctrine.

Car c'est un dilettante. Afin de bien établir qu'il est toujours pour le ce dernier cri », il admire le «geste » de Vaillant et, comme écho de

l'explosion du Palais-Bourbon, il lâche son petit pétard de réclame.

Il n'est pas seul de son espèce. Vous rencontrerez son pareil, à deux ou trois exemplaires, dans chaque brasserie, dans beaucoup de bureaux de rédaction, et même dans quelques salons fantaisistes, où de jeunes détraqués, le col enroulé dans une cravate mil huit cent trente, déclament des vers abscons devant des dames morphinomanes.

N'ayez pas peur. Le dilettante ne fabriquera et ne jettera jamais aucune bombe. La manipulation des substances explosives est trop dangereuse; et l'esthétique de notre jeune homme répugne au « geste » qui consiste à mettre sa tête dans la lunette de la guillotine. La vie, bien qu'empoisonnée par le succès de quelques confrères, semble encore douce à ce littérateur. Quelquefois, il possède même une certaine aisance, détient une partie, pas tout à fait négligeable, de l'infâme capital; ou bien, s'il est encore à la fleur de l'âge, il reçoit de province une pension servie par papa et maman, répugnants propriétaires, qui touchent leurs fermages à la Saint-Michel et détachent avec soin leurs coupons de rentes aux dates d'échéance.

LE DILETTANTE 9

Vous pouvez être tranquilles. L'anarchie du dilettante est purement spéculative.

C'est par dandysme qu'il applaudit aux assassinats. Il juge cette opinion élégante et s'en fait une macabre parure. Il y a en lui du romantique à la façon de Pétrus Borel. Il se met à la boutonnière cette monstrueuse fleur, cette mandragore poussée sous le gibet, et il se regarde dans la glace avec satisfaction, après avoir ainsi parachevé sa toilette.

Tandis que les naïfs et les gens de bonne foi ont besoin de faire un grand effort, en présence des crimes anarchistes, pour garder intacte leur pitié, le dilettante approuve les abominations d'un sourire aristocratique. Il n'a rien de commun, d'ailleurs, n'en doutez pas, au point de vue de la charité, avec François d'Assise ou Vincent de Paul. Autant que possible, il évite les « tapeurs » et il sait très bien refuser un louis à un camarade. Égoïste et vaniteux, il a le cœur sec, et, pour lui tirer une larme, je crois qu'il faudrait le contraindre à éplucher des oignons.

Ne cherchez pas de midi à quatorze heures les causes qui ont amené ce gracieux enfant à souhaiter qu'on nous purge fréquemment à la dynamite. Les coupables sont tout bonnement deux

péchés capitaux — peu rares chez les gens de lettres — qui s'appellent l'orgueil et l'envie. Sa prose ou ses vers étant demeurés sans gloire, l'anarchiste de plume trouve tout naturel que la société s'écroule et qu'on étripe tous ces bourgeois qui n'ont pas reconnu, du premier coup, la précellence de son mérite.

Et il laisse éclater, dans toute son horreur, sa haine de raté.

Entendons-nous bien. Je n'ai pour les vaincus de l'art et de la pensée que respect et compassion, et j'ai écrit jadis sur leur infortune une ballade où j'ai tâché d'exprimer ma sympathie. Tout essor vers un idéal de beauté, même impuissant dès le premier coup d'aile, est honorable et touchant, et l'on doit plaindre celui qui, toute sa vie, reste douloureux et brisé de cette première chute. Puis, que sait-on? La postérité réforme si souvent les jugements contemporains. Notre indifférence et nos sévérités sont si sujettes à l'erreur. Tel méconnu d'aujourd'hui peut devenir l'homme acclamé de demain.

Je vois encore passer, dans la foule des boulevards, — qu'il y a longtemps ! — ce sec, triste et hautain vieillard, au profil d'aigle sous d'épais cheveux blancs, au chapeau fané, à la redingote

LE DILETTANTE

de pauvre. « Raté! » murmurait-on derrière lui. C'était Berlioz !

Celui-ci, du moins, était soutenu par la certitude de sa valeur; et ils font peut-être encore plus mal à voir, ceux qui, ayant échoué par manque manifeste de talent, s'attardent et finissent piteusement dans leur art avili en métier. Honneur au courage malheureux ! Qu'on me coupe le poing avant que j'abaisse mon pouce pour demander la mort du gladiateur abattu !

Je plains donc sincèrement le raté, car il est très malheureux. Je le plains encore plus, s'il est méchant, et mon indulgence comprend, va même jusqu'à excuser sa rancune, son envie, tous les mauvais sentiments que peut lui inspirer la marche en avant de ses camarades plus méritants ou plus favorisés; car alors il souffre encore davantage. Mais, au nom du ciel! qu'il se borne à haïr ses confrères, comme un Trissotin qu'il est. Auteur dramatique, qu'il demande la tête du bon Sarcey ; poète, celle d'un poète plus heureux, la mienne, par exemple. Mais qu'il ne rende pas la société tout entière responsable de son échec. Car elle n'y est pour rien. Et que le diable emporte l'auteur fieffé!

Si la délicieuse époque, dont nous avons bien

raison de ne pas célébrer les centenaires, devait se reproduire en cette fin de siècle, — ce qu'à Dieu ne plaise! — et si, comparaissant devant le tribunal révolutionnaire, je reconnaissais, dans l'accusateur public, certain rimeur de ma connaissance, je sais bien que mon affaire serait claire et que je n'aurais plus qu'à me dépécher d'écrire un morceau dans le genre de la Jeune Captive, en admettant que j'en sois capable.

Cependant, si ce nouveau Fouquier-Tinville me faisait passer des cigarettes dans ma prison jusqu'au moment de l'appel des condamnés, j'ai idée que je lui pardonnerais, et, dans tous les cas, je m'expliquerais très bien son acharnement à me perdre.

Mais applaudir aux explosions et trouver que Ravachol était dans le vrai, parce que les journaux où l'on paye refusent d'insérer votre « copie », ou parce que toute l'édition d'un volume de vers est encore en magasin, cela n'est vraiment pas du tout raisonnable et passe la limite de fureur et de vengeance permise au plus exaspéré des fruits secs.

Les ratés ! Mais j'en ai connu de charmants. Il est vrai que c'était autrefois, quand, je vous assure, nous avions des mœurs plus douces. Pa-

LE DILETTANTE

reils aux soldats qui, leur congé fini, comprenant qu'ils n'ont point le bâton de maréchal dans leur giberne, rentrent dans leurs foyers, les braves gens dont je vous parle se décourageaient, se résignaient et retournaient chez eux. Ils y devenaient n'importe quoi, notaires, pharmaciens, petits rentiers, mais, presque toujours, des hommes très aimables. Ils avaient du goût, achetaient quelques meubles anciens, possédaient une bibliothèque choisie. Ils causaient de choses intéressantes, évoquaient les souvenirs de leurs années de Paris. Ils faisaient les délices de leur cercle, l'orgueil de leur petite ville, et, trouvant dans cette célébrité locale quelques satisfactions d'amour-propre, ils étaient à peu près heureux et — je le répète — de fort agréable compagnie. Tandis que les ratés d'à présent restent à Paris et s'acharnent à une lutte épuisante et vaine. Ils travaillent toujours de moins en moins, — car la fatigue se fait sentir quand même, — mais ils continuent à se surchauffer l'imagination, à se baratter la cervelle dans des cénacles où, à force de théories sur l'art, la littérature, la politique, la sociologie, on finit par dire des choses incompréhensibles pour les autres poètes et les autres hommes d'Etat du café d'en face. Ils forment des

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