‹ Mon franc-parlerChapitre 9 sur 56 · BIBLIOTHECA J · texte numérisé non relu

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groupes, ne se quittent plus, toujours s'excitant, se détestant — car, entre eux, ils se détestent; — et, au bout de dix, quinze, vingt ans, — cela dépend des natures, — ces malheureux Tantales des fruits d'or du succès, aigris, névrosés, pleins de bile et de rage, rêvent d'un cataclysme, ont les cauchemars d'un Érostrate et se transforment tout doucement en petits Néron s en chambre.

Bien entendu , il serait ridicule de prendre leurs manifestations au tragique et de ne pas faire chez eux la part du paradoxe, de la pose et de la mystification. Encore une fois, il faut surtout les plaindre, mais, à coup sûr, sans espoir de les apaiser.

Hélas! A quiconque gémit : « J'ai faim! » on pourrait, je le crois fermement, par un effort de toutes les bonnes volontés, répondre toujours : « Voici du pain! » Mais que dire à cet insensé qui court sur vous, les yeux hors de la tête, et vous jette en pleine figure : « J'ai du génie! Je veux de la gloire! »

21 décembre iSyj.

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Les Goélands

-^r^V^ robablement chassés par la violence *^C des tempêtes qui ont sévi, dans ces 4^(13! temps derniers, sur nos côtes de l'Ouest, des goélands, par bandes assez nombreuses, ont franchi, en quelques coups d'ailes, la distance qui sépare Paris de la mer, et ils planent en ce moment sur la Seine, devant Bercy.

Pour eux, ce n'est qu'un petit déplacement, un insignifiant voyage. Ceux de la mer du Nord viennent, chaque année, après les marées d'équinoxe, prendre leurs quartiers d'hiver sur le Léman, et ce n'est pas un des moindres charmes de

Genève, en hiver, — je m'y suis trouvé plusieurs fois, — que de suivre le large et puissant essor de ces admirables oiseaux dans le bleu froid du ciel, ou de les voir, presque familiers, se poser sur l'eau et cribler de taches blanches l'azur tendre du lac, ou même, en pleine ville, le saphir profond du Rhône torrentueux.

Exceptionnellement, les Parisiens peuvent aujourd'hui jouir d'un semblable spectacle, en allant faire un tour de promenade devant les rangées de tonneaux du quai de la Râpée. Qu'ils se hâtent d'en profiter.

Cette nouvelle, que j'ai lue ce matin dans un journal, vient d'évoquer dans ma mémoire de vifs souvenirs; car, en 18S4, j'ai vécu, pendant plusieurs semaines, dans l'intimité des oiseaux de mer.

La plage de Cou tain ville, dans la Manche, en face des îles Chausey, est connue, dans la contrée, sous le nom de « plage des Libraires ». Explique qui pourra cette particularité; mais plusieurs éditeurs et marchands de papier imprimé, voire même pas mal de bouquinistes, sont originaires de Basse-Normandie et ont adopté ce coin de leur pays natal pour s'y reposer un peu, chaque été, avec leur famille, et prendre les bains de mer.

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Ces libraires parisiens et aussi quelques bourgeois de Coucances, la ville voisine, ont donc construit là une centaine de cabanes, ayant pour centre une sorte de restaurant, minimum de casino, orné d'un vieux billard sur lequel on doit ranger des pommes, en hiver. Les baigneurs viennent, dans ce cabaret, jouer des consommations au piquet; et, parfois, rare distraction, un escamoteur ambulant, en habit râpé et en cravate sale, y exécute d'innocents tours de cartes et extrait classiquement de son chapeau un boulet de canon ou un lapin vivant.

Le lieu est, on le voit, peu mondain, même assez farouche. Mais la plage, — une dune de plusieurs lieues de longueur, — en pente douce, est très commode pour le bain. De plus, les enfants ont le plaisir d'y bâtir des citadelles de sable, démolies à chaque marée.

Mon ami Alphonse Lemerre, en sa qualité de libraire et de Bas-Normand, possède sa cabane à Coutainville, et il me l'avait obligeamment prêtée, à cette époque, pour une retraite de travail. Je m'installai là, en septembre, quand les baigneurs commençaient à déguerpir, et j'y restai bientôt dans une solitude à peu près absolue.

J'ai vécu alors quelques-uns des meilleurs jours de ma vie, à faire des vers — ceux de mon drame, Les Jacob ires — et à me promener devant l'Océan, dans ce désert, à peine fleuri çà et là de chardons marins, où les mouettes, les macreuses et les hirondelles de mer, en quantités innombrables, s'étaient habituées à ma présence, n'avaient plus peur de ma vareuse rouge et se laissaient approcher à quelques pas. Ces charmantes hirondelles de mer, surtout, s'inquiétaient si peu de moi que, lorsque je passais, elles se contentaient de s'éloigner un peu en sautillant, et, sur le sable, leurs pattes menues imprimaient des milliers de petites étoiles, aussitôt effacées par l'âpre haleine du large.

Car je sortais par tous les temps, même par ces vents furieux qui vous brûlent la peau, vous salent les lèvres et semblent vouloir vous arracher vos habits, et j'avais alors la joie de voir de près les mouettes de la grande espèce, les goélands, qui, comme vous le savez, ne se montrent que par les jours de brise carabinée.

Si jamais on découvre le moyen de diriger les aérostats, ce sera, je le crois bien, à l'aide d'un mécanisme qui ressemblera aux ailes de cet oiseau prodigieux. Rien de plus léger, de plus

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gracieux que son vol. Ainsi doivent planer les anges. Rien de plus puissant aussi. Aucun spectacle ne m'a donné la sensation de la force comme celui d'un goéland qui va contre la tempête. Sur la côte, le noroît déchaîné courbe les arbres, arrête un homme en marche; sur la mer démontée les navires se cabrent devant la face de Borée gonflant ses joues monstrueuses. Seul, l'intrépide oiseau, ramant énergiquement des deux ailes, résiste à l'ouragan, avance même par rudes secousses. On n'ignore pas que, comme tous les animaux sauvages, — et comme tant d'hommes, hélas ! — il ne fait de si terribles efforts que par nécessité, pour atteindre ou guetter quelque proie. N'importe! L'imagination veut croire, quand même, qu'il lutte contre les éléments, qu'il les provoque, qu'il les brave, et qu'il éprouve, à se sentir plus fort qu'eux, on ne sait quelle héroïque ivresse.

J'irai revoir, dans le ciel parisien, — si ces infatigables migrateurs veulent bien y rester, — les anciens compagnons de mes rêveries, là-bas, sur la côte solitaire. Ils me rappelleront de nobles heures, entièrement données au travail et à la poésie.

Cependant, à la veille d'une année nouvelle, à

cette date où, instinctivement, tout homme qui pense ne peut s'empêcher de récapituler le passé et d'interroger l'avenir, l'arrivée extraordinaire de ces oiseaux, précurseurs de la tempête, m'apparaît — j'avoue ma faiblesse — comme un présage sinistre.

C'est un grand ridicule, je le sais, de faire le prophète, et nous ne sommes plus au temps où le peuple crédule était rempli d'épouvante quand un illuminé lui annonçait d'horribles cataclysmes, parce qu'il avait vu des chocs de cavaliers dans les nuages, ou bien une main, tenant une épée, au milieu du soleil.

Par malheur, nos sujets d'inquiétude ne sont point si chimériques. Nous avons tous le sentiment qu'un orage effroyable s'amoncelle sur nos têtes, et nous étouffons dans une atmosphère surchargée d'électricité révolutionnaire. Pour le nier, il faut être bien borné ou de bien mauvaise foi, surtout devant l'éclosion du fanatisme nouveau qu'on appelle l'anarchie. Je consens à flétrir tant que vous voudrez de tels forfaits; il ne manque pas d'épithètes dans le dictionnaire. Mais ces attentats n'en sont pas moins la preuve de l'exaspération des misérables; et je dois convenir, en honnête homme, qu'elle est excusable, car, depuis

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cent ans, on leur promet ce qu'on ne peut pas leur donner.

Les seules réformes qui ne seraient pas impossibles, si large que fût le sacrifice obtenu de ceux qui possèdent, si complètes que fussent les lois d'assistance et de prévoyance en faveur de ceux qui souffrent, ces réformes pacifiques, — qu'il faut quand même demander de toutes nos forces, — paraîtraient aujourd'hui insuffisantes aux prolétaires, j'en ai peur. On les a trop bernés, on leur a trop menti. Ils ont perdu leurs illusions.

Ils commencent même à se dégoûter du dernier joujou — le suffrage universel — inventé pour les distraire. Les anarchistes — je dois ce témoignage à leur esprit de logique — ne votent point.

Or, la misère sans illusion, c'est l'enfer. On a tout fait, depuis vingt ans, pour détruire ce qui restait d'espérance en un autre monde; et ici-bas, les rêves d'égalité, de fraternité, de progrès dans le bonheur parla science, sont en train de s'évanouir. En vérité, l'état moral de ce pays — et de presque toute l' Europe, d'ailleurs — est effrayant !

Mais un optimiste, peu nerveux et qui vient de lire un journal subventionné par les fonds se-

crets, me prend par le bouton de ma redingote et me dit :

« Vous rêvez, cher monsieur!... Les tramways circulent, la rente monte, et le ministère actuel est soutenu par une majorité solide... Vous savez aussi bien que moi qu'il y aura toujours des pauvres et que demain est fait pour ressembler à aujourd'hui... Et, vraiment, vous sentez de l'orage dans l'air?... Ce n'est pas possible. »

Soit. Je me trompe. Mer d'huile, comme on dit à Marseille. Seulement, dans le ciel, tout làbas, quelques petites nuées... Mais voici les goélands!

2S décembre iSç].

mn

Saint François d'Assise

\ 'abord, il esc mon patron, et puis il l)v est adorable. Mais je ne le connaissais X* que par la magnifique page de Bosstiet et par les Fioreiti.

Avez-vous lu les Fioreiti? Non. Alors, courez tout de suite du coté de Saint-Sulpice, entrez dans une librairie catholique, achetez le petit volume, et, si vous avez pour deux sous de poésie dans l'imagination, vous serez ravis. C'est le bijou littéraire du XIVe siècle. Jamais on n'a cueilli, dans le jardin de la légende, une gerbe

plus fraîche ; et de ces fleurs de rêve, poussées sur la tombe du pauvre François, émane la plus suave odeur de sainteté.

Oui, c'est là d'abord, c'est dans les Fioretti que vous apprendrez à connaître et à aimer la plus délicieuse personne que le monde ait connue depuis Jésus. C'est là que vous le verrez, si pieux et si bon, le Petit Frère, qu'en lavant les plaies d'un lépreux impie, il guérissait en même temps le corps et l'âme de cet infortuné; si paisible pendant sa prière, que les petits oiseaux se posaient sur lui sans effroi; si charmeur, qu'une de ses douces paroles faisait ramper à ses pieds, comme un chien, le terrible loup de Gubbio. C'est là que vous l'entendrez pousser un grand cri de douleur et d'ivresse, en apercevant tout à coup sur ses mains, sur ses pieds, sur son flanc, les stigmates du Crucifié. C'est dans les Fioretti que vous trouverez ce poème exquis, que, pour ma part, je n'ai jamais pu lire sans que des larmes de tendresse me vinssent aux yeux, et dont voici la substance.

Par humilité, saint François n'avait pas voulu devenir prêtre et était resté simple diacre. Un jour de printemps, comme il servait la messe, en cette qualité, dans une église en ruines et

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