‹ Mon général, sa femme, et moiChapitre 11 sur 31 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

« On donne sa main sans ion cœur, « Au lieu de l'unir on l'enchaîne. »

(De Chazet. La tctuc de l'an VI , -vaudeville. )

Ce que Dorville m'avait dit des comédiens en général n'était que la vérité à son égard. Il était bien le plus aimable des hommes et, pour moi, l'ami le plus obligeant, le plus déVoué-

Le soir, il se munit, à tout événement de son échelle de corde , et la précaution était excellente et fort à propos : Je voulus vainement ouvrir la porte du jardin avec la clé que je tenais de Fernande. Les verroux intérieurs étaient pousses.

« A l'escalade me dit Dorville ; mais j'exige, Charles, votre parole d'honneur que vous ne sauterez pas dans le jardin, avant que je vous aye rejoint sur le haut du mur. Je veux descendre avec vons. Je ne vous quitterai qu'à la porte de votre Fernande , et j'y resterai aussi longtemps qu'il vons plaira. Arrivé sur le mur, vous allez vous ranger de côté pour me laisser placer moi-même; nous jetterons ensuite l'échelle en dedans... Mieux vaut encore que vous me laissiez monter le premier, car vous ne pourriez vous retenir. »

Fort heureusemeut je ne consentis pas à la

demande de Dorville; mais il était , à la lettre sur mes talons.

A peine avais-je les mains sur le haut du mur, qu'un gros chien se mita aboyer. Je n'en continuais pas moins mon ascension , lorsqu'un coup de fusil fnt tiré sur moi, et m'atteignit à la main.

« Ahie ! Ahie ! Dis-je en me secouant les doigts. Descendez vite, Dorville, force est de battre en retraite. Je suis blessé , et voilà toute la maison en mouvement. »

Je détachai l'échelle à la hâte et j'entraînai Dorville vers la campagne. Il était temps. On se mettait aux fenêtres et bientôt on sortit du jardin de l'hôtel.

« Où êtes-vous donc blessé ? me dit Dorville. Vous courez comme un cerf.

— « J'ai la main toute déchirée. Ce n'est

— tl3 —

)pas une balle qui m'a frappé, la plaie serait plus profonde.

— « Le gentilhomme traite les galans comme des renards. Ce sera une chevrotine qui vous aura touché... je ne vois plus personne. Retournons sur nos pas.

— « Oui , retournons à l'hôtel de Marilly. Tout le monde s'y sera remis au lit. On ne se doute pas que nous puissions aller de nouveau...

— « Par ma foi, je ne m'en doutais pas moimême ; mais je vais mettre bon ordre à vos folies. »

Nous étions près de la Loire. Il y jeta l'échelle de corde.

Je voulus sauter, pour la reprendre, dans le fleuve.

« C'est trop fort, me dit Dorville. Différez Tome i. 8,

mon ami , il lait froid. Vous gagneriez au moins un rhume et comment feriez- vons pour chanter demain ? Notre directeur serait en droit de poursuivre votre Fernande en dommages et intérêts. Votre désespoir va trop loin : vous me ferez regretter de vous avoir lancé dans la carrière. Vous y courez en vrai cheval échappé. »

Il passa une partie de la nuit près de moi à me calmer, me consoler et pansa ma main.

Ce n'était presque rien, me dit- il. Il suffisait d'y mettre de la charpie.

Je le laissai faire et m'en trouvai bien. Au moyen de gants très larges et que je ne quittai pas, personne ne se douta de ma blessure.

Le moindre indice eut suffi pour mettre sur la voie de la vérité, tant la police était en émoi.

« Je vous fais grâce d'un beau sermon sur

— us —

le danger des passions portées à l'excès , me dit Dorville, le soir au théâtre. Que je meure si votre exemple ne me sert de leçon. Je vais me marier, afin de ne plus aimer que reisonnablement. Le coeur entraîne la tête et l'esprif, et l'on divague en véritable pensionnaire de Charenton. Oh! vous n'êtes pas de ces hommes qui savent conserver ce qu'on appelle le juste-milieu. Chez vous, famour est un véritable dévergondage... Si vous approchez de deux cents pas de la petite comtesse...

— « Eh ! Je n'ai garde et j'en deviendrai fou. Tenez : voilà de ses nouvelles. Cela m'est arrivé , je ne sais comment , par la poste, il y a quelques instans. Vous allez voir si je dois me réjouir ou m'attrister. »

Fernande m'écrivait : « Je ne suis pas en droit de me plaindre de toi. Tu ne m'as réellement pas trompée en prenant un faux

nom, en te disant d'un état qui n'ait pas été le tient. Tu as été militaire et blessé à l'armée, cela est public à Tours, et ma tante, à qui tu plais et qui t'aime, me l'a dit elle-même; mais comment te Irouves-lu où tu est Voilà ce que je ne saurais concevoir.

« Tu prends sans doute grand plaisir à chanter, aux applaudissemens de tout un public; cependant tu n'as pas voulu te montrer ainsi à visage découvert devant ton amie* tu t'es fait remplacer... Merci, Charles : j'ai moins souffert. Tu comprends mon cœur dans tous ses replis. Moi aussi, je comprends le tien, tu le vois.

« Tu n'as pas craint de venir ensuite affronter le courroux de Fernande, et tu as encore rendu justice à ses sentimens : mon orgueil est impuissant contre ton amour. Jamais tu ne me seras odieux ou méprisable.

« Tu as sauvé une forte pariie de la for-

tune de mon père. J'y attache peu d'importance; mais je te bénis pour ta conduite envers ma bonne.

« Vois si la digne fille le mérite. Elle t'a reconnu pour le beau monsieur, qui l'aborda si follement dans la rue, alors que, comme tu me l'as dit, tu ne savais comment parvenir jusqu'à moi.

« La possibilité, incroyable pour elle, de nos rapports s'est présentée à son esprit, et voilà le motif de sa version sur la querelle des voleurs entre eux, leurs violences à son égard , etc.

« Et ne crois pas qu'elle m'ait fait part de ses soupçons. Loin d'elle la pensée de m'humilier. » Cela doit avoir été ainsi, m'at-elle dit simplement en me racontant la scène, sans me fixer, sans chercher mon regard...

« Mon ami, je t'écrirai de nouveau et sans

dcule plus d'une fois ; mais garde toi bien de me répondre, et surtout n'expose plus tes jours, comme tu l'as fait. C'est nécessaire-r ment sur loi que le nouveau jardinier de mon père a tiré, il y a quelques instans. Tout mon sang s'est glacé , et j'ai voulu courir. Mon effroi m'aurait perdue : ma bonne m'a em-r portée dans ses bras et enfermée dans ma chambre.

« Sois en sûr, si lu avais été frappé, rien ne m'aurait relenue : j'aurais tout avoué à mon père, cut-îl dû me donner la mort.

« Hélas ! son retour inattendu et la présence de mon cousin ; son offre même de me conduire au spectacle, hier, avec ma tante ; tout me présageait la réalisation de ce que je redoutais.

« Charles, je t'aime de toute men âme, et i! me faut aller jurer d'en aimer un autre.

Oh ! rappelle toi ce que tu m'as dit de la mère : dans ma famille aussi, on se soumet, on obéit à la loi du devoir, abstraction faite du bonheur.

« Respecte mon repos , mon bonheur ; quitte Tours le plus tôt possible ; oublie moi. J'espère te revoir cependant, et tu devineras où ; ne crains pas que j'aille te voir jouer la comédie. Je me perdrais et sans fruit pour toi, car il est impossible...

« Adieu, mon ami.

« P. S. J'espère pouvoir jeter ma lettre dans la boîte de la poste, en sortant demain avec Marguerite. »

« Eh bien, mon cher Dorville ?

— « Eh bien... Fernande va épouser son cousin, et elle a raison.

— « C'est admirable. Elle a raison !

— « Cela n'est pas douteux. Vous ne pou-

vez lui offrir une fortune, un nom, comparables à ce que son père lui présente dans une union avec le brillant hussard. Elle ne doit pas hésiter. J'ajoute qu'il serait affreux à vous d'y mettre le moindre obstacle. J'en suis bien fâché ; mais, encore une fois, l'artiste nomade , adorable , j'en conviens , plein d'honneur et de bons sentimens, ne vaut pas le chef d'escadron monsieur de Marilly, plus riche que vous et ce que l'on appelle plus considère,...

« Cela est désolant pour la gent dramatique et lyrique, et j'en suis furieux, quant à moi; mais relisez la douce épitre : » je me perdrais sans fruit pour toi , car il est impossible... »

«Vous devez lui savoir gré de la réticence. La demoiselle est trop bien élevée pour avoir écrit toute sa pensée. La voici, *i vous

la voulez complète : » il est impossible que j'épouse un comédien... »

« C'est dur; mais c'est rationnel, et je vais vous achever cet épisode de votre histoire : vous penserez longtemps à votre Fernande , elle est charmante et je conçois l'intensité de vos regrets ; elle pensera elle-même beaucoup à vous ; le jour de la noce vous serez d'une humeur détestable; vous menacerez de quelque extravagance, que j'empêcherai; mademoiselle de Marilly versera elle-même quelques larmes ( les femmes pleurent de plaisir, de chagrin, de résignation , de souvenir, atout propos enfln), et votre Fernande n'en sera pas moins madame de Marilly... Que voulez- vous? Ce n'est pas là un malheur inoui, nouveau, fait exprès pour vous, cela est arrivé bien des fois. Le monde est si vieux !... et tenez : la sagesse des nations ou des chansons vient à mon aide. Écoutez notre

Dugazon. Elle repète son air des trois sultanes :

t Tout finît , tout se renouvelle ,

« La peine ainsi que le plaisir,

t Et l'amour, passager comme elle ,

« N'est plus qu'un souvenir.

« Florestine a perdu son amant , ce beau, général, parti ce matin pour l'Allemagne, et elle chante son malheur, comme vous voyez; elle épanche sa philosophie, à sa manière, et j'espère la consoler, ce soir môme... Allons , habillez-vous, mon ami.

— « Oui, jouons la comédie. J'y suis sin^ gulièrement disposé !

— « Eh ! la vie n'est le plus souvent qu'undrame mal fait. Je ne sais qui l'a dit : c'est une mauvaise plaisanterie du bon Dieu. »

Je fus malade à garder la chambre.

Pendant ce temps là, Fernande faisait plus ou moins paisiblement les apprêts de sa noco

J'en reçus une lettre de faire part qui mè désespéra peut-être plus que tout le reste.

« Suivant un usage, consacré dans ma famille , m'écrivait mademoiselle de Marilly, mon père vient de me compter, malgré ma minorité, toute la fortune mobilière dé ma mère, pour que je la remette moi-même aux mains de..*.

« Je suis fort riche... Je ne sais pas à quel point lu l'es, toi, mon ami,... permets moi de t'offrir ces vingt mille francs en billets de banque , dont je puis disposer sans aucune difficulté.

* Tu ne saurais me refuser; tu ne saurais te fâcher et croire à la possibilité que je veuille affecter à ton égard une supériorité de rang ou de fortune... C'est un présent , un souvenir, comme ces beaux bouquets de fleurs rares et précieuses, que tu m'as apporter, chaque nuit, pendant plus d'un mois.

Plus d'un mois, Charles ! plus d'un mois d'a-mour!...

« Songe qu'il est impossible que tu me renvoies mon présent. Marguerite elle-même ne se doute pas de tout ce qui te concerne, etc. »

« C'est fort bien ! me dis-je, Marguerite ne sait pas ou ne se doute pas que je joue la comédie. Si je lui parlais , on pourrait lui dire mon métier ou elle pourrait s'en informer, et la bonne vieille s'en scandaliserait fort. L'on prétend me forcer ainsi à garder le cadeau de noce... Ah ! je veux bien que le diable!... »

Dorville fut, cette fois, de mon avis.

« Si la petite comtesse était plus familière avec nos classiques, avec le théâtre, me ditil, elle aurait mis pour épigraphe à sa lettre, le couplet de Fanchon la Vielleuse :

« De la main que le cœur préfère , t Les dons peuvent-ils outrager ! > « Vous n'avez pas eu le temps de lui enseigner tout le répertoire... Je me rappelle que ma baronne de Strasbourg s'avisa de me chanter ce couplet, en me priant d'accepter cent louis de sa main, en manière d'indem* nité pour certaine catastrophe que m'avait attirée ma belle passion pour elle... Son accent me rendit les vers de MM. Pain et Bouilly si détestables ou inintelligibles, et elle grimaçait tellement, que je lui jetai son or à la tête et m'en fuis indigné, avant qu'elle eut fini. Oncques ne l'ai revue... Nous pouvons donner de l'argent aux femmes, parce que nous sommes leurs protecteurs naturels ; mais, sous aucun prétexte, nous ne pouvons en recevoir d'elles : maxime absolue comme l'existence de Dieu ou une vérité mathéma* tique.

« Le fait de votre Fernande montre par trop le bout de l'oreille. Puisque vous n'êtes ni comte ni baron, fut-ce de fabrique impériale, n'enviez pas le sort de son mari : rappelez-vous le Georges Dandin de Molière.

— « Oh ! je trouverai moyen de lui rendre son argent. J'espère la voir à notre bal masqué de la mi-carême.

— « Je ne vous y perdrai pas de vue* et j'occuperai le hussard; je le féliciterai sur sa dernière campagne : cette fois l'infanterie est arrivée avant la cavalerie légère, et celle-ci n'a pas eu les honneurs de la guerre,

— « Ah ! de grâce , pas un mot semblable. »

Fernande vint en effet au bal.

Elle me reconnut, dès son entrée, au milieu de deux cents masques Un coup d'œil.

imperceptible pour tout autre que pour moi, me le prouva.

Dorville, vêtu d'un de mes dominos, s'empara du chef d'escadron, aussitôt que Fernande fut assise, et je pus solliciter une contredanse. L'orchestre en commençait une.

Fernande prit ma main, sans me répondre, et la serra convulsivement, en se levant.

« Du moins es-tu heureuse? lui dis-je, en l'entraînant.

— « Comme l'était ta mère, d'après ce que tu m'as dit, me repondit-elle. M. de Marilly semble inquiet , chagrin; je ne l'aime pas, dit-il, et il se plaint d'une manière inintelligible pour moi : il va me conduire chez sa mère et retourner en Espagne; il s'est fâché avec mon père, qui désirait que je restasse près de lui à Tours.

— « Reprends tes vingt mille francs, ma Fernande, je ne puis les accepter.

— a Je m'en doutais... cependant, mon ami, dans ton état...

— « Je ne suis comédien que pouf bien peu de jours encore. J'ai un oncle millionnaire et qui n'aime que moi.

— « Tu vas donc quitter Tours? Où te trouverais-je , si j'avais besoin de toi?

— « Rue de Tournon n. 13, à Paris. En toutes circonstances, ma bien-aimée, toute ma vie, je serai à tes ordres, à tes pieds, au premier mot, au premier signal.

— » « Oui, je te crois. . . mais j'exige que tu quittes à l'instant le bal : je vois M. de Ma-

rilly nous regarder Au nom de notre

amour , va-t-en , me répéta-t-elle, au mo-

ment où je la reconduisais à sa place, près de sa tante, à la fin de la contredanse. »

Dorville m'attendait et m'emmena de suite.

J'appris, le lendemain, que Fernande était partie pour Tonneins.

Page 1