‹ Mon général, sa femme, et moiChapitre 13 sur 31 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

culque suum.

Fernande m'écrivait :

« À moi Charles.

« Il faut que tu sois à Tonneins , le pre-* mier octobre, à trois heures après midi, te promenant sur la grande place.

« Je te verrai.

« Tu auras amené dans une aubeTge du faubourg de Bordeaux deux forts chevaux , capables de conduire une chaise de poste bien chargée. Tu feras en sorte de savoir les atteler et les diriger toi même, en costume Uniforme de courrier, car, tu le concevras, je ne puis me confier qu'à toi seul.

« Tu les amèneras , à nuit close , à sept heures, à l'hôtel d'où tu auras vu sortir ma fidèle Marguerite, au nord de la place. Tout sera prêt et en ordre. J'aurai éloigné une partie des domestiques.

« Tu ne témoigneras ni joie ni surprise en me voyant monter en voiture avec ma bonne, et tu prendras la route de Bordeaux, ainsi que je t'en donnerai l'ordre. Ne va pas te tromper. Tu devras tourner à droite, en sortant de la cour de l'hôtel.

« D'après ce que tu m'as dit de la bonté de ta respectable tante, madame Delmar, il est impossible qu'elle refuse de Raccompagner ; insiste en tout cas : elle nous est indispensable.

« Je sais que, quelque part que tu sois et quelque métier que tu fasses, tu quitteras tout pour accourir à mon appel. Quelque retard que ma lettre puisse éprouver à te parvenir, tu ne peux manquer d'arriver le trente septembre.

« Tu t'arrêteras à une lieue de Tonneins, au joli village de Sillery, remarquable par ses délicieuses maisons de campagne.

« Il en est une que va qnitter, le vingtsix, une famille espagnole. Tu la reconnaîtras à sa t< rrasse à l'italienne, a l'entrée du village. Le vieux jardinier, que lu y trouveras seul avec sa femme, est autorisé à l'af-

fermer. Elle est parfaitement meublée. Tu la retiendras, coûte qui coûte, pour un mois.

« Tu t'y installeras avec ta tante, et n'accepteras d'autres services que ceux de la femme du jardinier. Elle est fort intelligente. Madame de Las Torfes m'en a dit beaucoup de bien. C'est elle qui te procurera les che~ vaux dont tu auras besoin. Tu demanderas ceux qui servaient à la marquise pour ses promenades, et annonceras, pour le lendemain, l'arrivée de ta sœur, qui vient passer avec toi la fin de la belle saison.

« Je n'ai pas besoin de te dire de cacher sous une redingotte, en partant de Siîlery et en y rentrant le soir, ton uniforme de postillon, indispensable ici à l'hôtel de Marilly, où j'annoncerai que je vais retrouver madame de Ligny, ma tante, maintenant chez saûile madame Dolbreuze à Bordeaux.

« D'après le dévouement que tu m'as juré et que tu me dois, je pourrais me dispenser d'autres explications, d'autant plus que, quand je te dis à notre dernière entrevue au bal, de me donner ton adresse, tu dus penser que je prévoyais pouvoir avoir besoin de toi. T'en dire d'avantage aujourd'hui pourra sembler craindre que tu hésites à accourir.... Non, mon ami, je ne te fais pas cette injure. Si je continue ma lettre , c'est uniquement pour que tu puisses prendre à l'avance tes mesures pour accomplir mes projets dans toute leur étendue.

« Ton inconcevable audace, ou plutôt ton amour et mon inexpérience avaient décidé de mon sort. Rien au monde ne pouvait plus excuser mon mariage avec M. dé Marilly. Mon inexorable père « l'exigea et , faible enfant, j'obéis.

« Cependant je ne devais plus avoir de doutes sur mon élat : j'étais mère.

« Mon supplice ne se fit pas attendre et fut bientôt doublé par le malheur de monsieur de Marilly lui-même.

« Il ne m'aimait pas de passion ; mais son amour-propre était humilié, furieux, et d'autant plus qu'il n'osait épancher, avouer son dépit.

« Ce que disait mon père, de l'excellence de l'éducation que j'avais reçue, l'exaspérait, et, dans le peu de temps que nous passâmes à Tours , je le vis vingt fois sur le point d'éclater.

« Dans nos tête-à-tète, mon impassibilité, ma douceur et l'ensemble de mes manières le- rejetaient le plus souvent dans l'incertitude.

« Il finit par se brouiller avec mon père j Tomei. (0;

sous un prétexte d'intérêts, et nous partîmes pour Tonneins.

« Monsieur de Marilly me surprit en larmes. » Ecoutez, Fernande, me dit-il : je ne vous demanderai pas la cause de vos pleurs, vous ne pourriez ou ne voudriez pas me la dire ; je crains d'ailleurs de l'être moimême... J'en ai grand regret, et pour vous et pour moi.... Quoiqu'il en soft, nous ne sommes heureux ni l'un ni l'autre, et je n'y vois pas d'autre remède que de re-ourner à mon régiment. Là , nous pourrons espérer que quelque balle anglaise ou espagnole....

— Ah ! monsieur...

— Pardon, je n'ai pas voulu vous offenser. Je voulais dire simplement que je m'y prendrais de manière à avoir d.j l'avancement ou... pardon, encore une fols; mais nous arrivons chez ma mère.

« En proie à une maladie qui ne pardonne

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pas, ses inslanssont comptés. Ne. V afflige pas , vous-, de vos souvenirs , moi , de mes inquiétudes. Vivons ici, pour quelques jours* comme frère et sœur , de bonne amitié. Je n'ai pas besoin de vous recommander des égards pour une mourante : sa bonté , sa résignation vous toucheront, et vous me pardonnerez de vous avoir enlevée aux ba's masqués de Tours , pour vous condamner à être garde-malade... Que voulez-vous? Ces scènes de voleurs , si inexplicables ou du moins si compliquées de l'hôtel de votre père; l'audace incroyable de ces coquins-là; votre froideur, vos larmes; quelque chos-3 encore que je ne puis dire... Tout cela m'a fait prendre Tours en antipathie, et je n'ai pas pu vous y laisser. Et puis ma mère vous aime comme son enfant... Vous serez généreuse pour tous les deux. »

« Madame de Meriliy ne quittai! pins son

lit. Son existence était un long supplice. Notre présence la ranima pour quelques jours ; mais bientôt le départ précipité de son fils lui enleva le reste de ses forces.

« Une lettre de Tours , écrite par un avoué, ehargé de nous rendre compte de la marche de la procédure criminelle, nous apprit que le voleur , que l'on tenait en prison, venait de mourir d'une fièvre cérébrale , et que , dans ses accès de délire, il riait, d'un rire de damné , de la sottise des juges , qui prétendaient qu'il avait plus de deux complices et que c'était l'un de ceux-ci qui l'avait blessé... il est évident que c'est le diable, ou plutôt un' amoureux , qui nous a frappés , moi et mes camarades, disait-il...

«M. de Marilly vint me lire cette lettre. « Eh bien, me dit-il, en riant lui-même à la manière du voleur, vous seriez-vous doutée quetofAr respectable gouvernante, cette fille si

dévouée eut un amoureux? Elle a la mine furieusement trompeuse, et vraiment, malgré toute ma bonne volonté, je crains qu'on ne la calomnie... arrangez cela avec elle... Quant à moi...

— « Marguerite est une ûlle irréprochable.

— « Je vous dis que j'en ai peur... Adieu Fernande... dans deux jours, je serai en Espagne. »

« Je m'établis au chevet de madame de Marillyetnelaquittaiplus. J'écrivais , chaque jour, soussa dictée à son fils, et j'aurais appris d'elle , si je ne l'avais déjà su parce que tu m'as dit, combien il y a d'amour dans le cœur d'une mère. M. de Marilly écrivait souvent luimême, du fond de l'Espagne, et me remerciait de mes soins.

« Ma belle-mére cessa de souffrir, il y a huit jours.

« Cependant, incertaine , irrésolue sur le

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parti que je prendrais, je n'avais rien dit de mon état, et tout me porte à penser que Mar^ guérite en est seule instruite.

« Je pourrais, en gagnant un médecin, à prix d'or, loi:t arranger, tout justiGer, surtout en l'absence de M. de Marilly; mais je ne tromperais ni Dieu ni ma conscience, et mon crime empoisonnerait à jamais ma vie. J'exposerais aussi mon enfant aux violences, aux effets d'une haine implacable.

« Et puis, Charles, cet enfant est à toi, c'est toi qu'il doit connaître et aimer. De quel droit te l'enleverais-je ? Déjà coupable envers toi, je le deviendrais plus encore.

« Je nuls lui laisser, ou plutôt je puis voler pour lui un grand nom : je ne te dirai pas que je n'y attache aucune importance ; mais le lien n'est pas sans gloire, puisque tu as versé ton sang pour ton pays, et tu feras en sorte de le (• sser ; ton 01s,

« Viens donc le chercher cet enfant adoré: je te le ddnne, à toi qui m'as tant aimée. Je te venge de mon abandon). C'est bien plus que ma vie que je te livre ainsi , Charles, et tu concevras l'étendue du sacrifice ; tu en es digne et je te le dois.

« Il est possible qn'il y ait quelques dangers dans l'exécution de mon plan. Qu'importe? il s'agit ^de conserver notre enfant à notre amour. Je t'attends. »

Une pareille lettre m'aurait fait braver l'enfer. Je ne reculai nullement devant les articles 3i5 etsuivansdunouvau code pénal, alors tout récemment promulgué, et dont j'avais eu occasion de prendre connaissance pour mes études en droit.

J'écrivis à Thiais à madame de Clarence, pour la prévenir que j'étais obligé de partir à la hâte pour Poitiers, et je me mis en route une heure après. Je n'avais pas un moment

à perdre: nous étions au vingt-six sep-, tembre.

J'allais chercher ma tante, ainsi que le désirait Fernande. Madame Delmar nous était indispensable.

Je la trouvai dînant seule avec mon oncle.

La présence de M. Germond m'embarrassa.

Je balbutiais et ne pouvais répondre à leurs obligeantes questions réciproques.

Je remis à madame Delmar la lettre de Fernande, en la priant de la lire de suite.

Ma tante sortit pour me satisfaire, et je restai seul avec M. Germond.

« Conte moi vite le motif de ton arrivée inattendue, me dit— il. Je n'espérais. pas te voir, à ces vacances. Tu m'écrivais monts et merveilles de la vie de château aux environs de Paris... mais tu es disirait, impatient... ("est à madame Delmar seule que lu as affaire,

à ce qu'il paraît. Je brille surtout par la discrétion, mon neveu, et je me retire.

— a Vous saurez tout, mon bon oncle, je vous le promets, je vous le jure... Rien de plus grave.

— « Serait-ce quelque chose de fâcheux pour toi? il faudrait me le dire pour que j'y portasse le remède possible.

— « Je suis extrêmement pressé. Sans cela, je vous dirais tout dès aujourd'hui.

— « Je me retire , mon ami... j'y pense : tu as peut-être besoin du semestre de ta pension. L'échéance en est prochaine, et j'ai par hasard la somme en or dans ma poche. Prends mon garçon , et bon voyage. N'oublie pas surtout de m'écrire. Je vais être inquiet, quoique tu me dises , jusqu'à réception de ta première lettre.

— « Oh ! merci , merci , mon second père. Je n'ai plus d'expression pour ma reconnaissance de vos bontés.

— « Ne tarde donc pas à m'écrire.

— « Je vous le promets. »

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