‹ Mon général, sa femme, et moiChapitre 14 sur 31 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

« Comme mon cœur bat et palpite « Ln ce moment cruel et doux !

« 0 auit , protège notre fuite ; « Amour, daigne veiller sur nous. »

( Marsolier , Adolphe et Clara , opéra-comique. )

Ma tante rentra en habit de voyage et me dit que sa chaise de poste nous attendait.

« Le style de cette jeune femme , si tranchant qu'il soit , me plait, me dit madame Delmar. Sa confiance me touche : Elle te

connaît bien. J'approuve aussi son projet, sa délicatesse. Oui , c'est ainsi qu'il faut agir. J'ai besoin d'autres détails encore : Dis-moi comment tu l'as connue; explique-moi ce qu'elle nomme ton inconcevable audace, etc. »

Je contai à ma tante ce qu'elle pouvait désirer savoir sur mon séjour à Tours et mon amour ponr Fernande : par fois des larmes mouillaient ses paupières ; puis elle ne pouvait retenir un sourire ; puis elle se récriait.

« Oh! me dit-elle, c'est-là , si je ne me trompe, ce que les hommes appellent du bonheur, du plaisir. Pas un, je gage , ne se refuserait à pareilles aventures. Nous verrons, à la fin , s'ils s'y connaissent.

« Le jeu n'est toutefois pas égal des deux côtés. Le bonheur de madame de Mariliy doit lui sembler un peu trop agité. Tachons qu'elle s'en repose : Elle doit en éprouver le

besoin... Vraiment mon mari, qui en est mort à la peine , n'était qu'un écolier auprès de toi. Le siècle est par trop au progrès à certains égards. Si ton enfant est une fille, je ne me charge pas de l'élever. Avec des hommes tels que toi , la mère qui veut remplir strictement ses devoirs, ne saurait dormir sur les deux oreilles. »

Le trente , nous étions à Sillery avant la nuit.

Je reconnus facilement la ville indiquée dans la lettre et nous ne descendîmes de voilure qu'à la porte. Le jardinier nous ouvrit et nous fit tout voir. C'était vraiment très beau. Plusieurs personnes s'étaient présentées pour succéder à la marquise de Torres ; mais, rien n'ayant été conclu définitivement, je levai toute difficulté à coups d'argent. Je retins la maison et le jardin au prix de deux mille francs par mois avec fa-

culte de continuer, si je m'y plaisais, et je payai d'avance.

J'ajoutai une gratification pour le jardinier et sa femme , et ces bonnes gens me furent tout acquis. Ils ne me demandèrent pas même mon nom. Le propriétaire était à Paris.

A huit heures, notre chaise de poste était sous la remise et nous soupions dans notre château.

Ma tante avait apporté l'argenterie et tout ce qui est indispensable aux gens riches. Elle voulait que Fernande ne prit pas mauvaise opinion de la famille de son amant. Elle riait en me voyant prodiguer l'or du cher oncle.

« Tu es né pour les grandes choses , me disait-elle. Je conçois très bien que tu te sois plû à jouer la comédie. Les beaux habits, le clinquant du théâtre faisaient de loi un personnage, au moins pour quelques heures ; lu es de nouveau en scène en ce moment... Le

rideau tombera quand tu te retrouveras simple étudiant en droit, rue deTournon.

— « Vous êtes trop positive, vous voyez trop loin , ma bonne tante.

— « J'ai cinquante quatre ans.

— « Qui peut prétendre à un plaisir continu? Je suis moins exigeant envers la fortune. J'espère passer un mois ici avec vous qui m'êtes si chère...

— « Avec madame de Marilly, que tu n'aimes pas moins...

— « Oh ! vous verrez si elle est adorable en effet !

— « Femme jolie et qui n'est pas à soi. . . dit madame Delmar, en soupirant. »

Je ne me couchai pas avant que Pierre le jardinier m'eut assuré que j'aurais, le lendemain à midi , les deux chevaux , doux et faciles à conduire, qui servaient à madame de Torres.

f J'étais le postillon d& madame la marquise, me dit-il , et si vous voulez...

— «Merci, mon cher Pierre, lui répondis-je.- C'est à moi seul que ma sœur veut se confier. Elle a la manie , tant elle est craintive, de ne s'en rapporter qu'à moi à cet égard. »

La matinée du lendemain se passa à tout préparer, tout mettre en ordre dans l'appartement de Fernande. Ma tante avait la délicatesse de lui laisser le plus beau, avec un cabinet pour Marguerite.

Les chevaux arrivés , je les attelai moimême à notre voilure pour m'exercer et les éprouver dans la grande cour.

Mes coursiers étaient dociles au possible ; je les tournais à gauche , à droite aussi bien qu'aurait pu faire le cocher de l'empereur.

J'avais reconnu un bas-chemin par lequel je pouvais gagner la grande roule de Tonneins sans traverser le village; je résolus de

passer par-là, ;illeret retour. Le plus sûr est d'éviter les témoins.

J'avais acheté une espèce de plaque de courrier pour me mettre au bras , et le galon de rigueur pour le chapeau , sauf à ne rendre tout cela apparent qu'à la porte de l'hôtel de Marilly.

Je voulus me montrer à ma tante dans mon costume de postillon, avec la fine culotte de peau et les bottes à revers.

« Mon neveu, me dit-elle , vous sentez le jeune premier d'une lieue. C'est là un costume de fantaisie , fait pour aller en bonnes fortunes , et l'on voit que vous ne couchez ni dans l'écurie ni sur le foin. Prenez garde à vous.

— « Je jurerai, je me ferai une grosse voix* et les plus fins s'y tromperont.

— « Je vous voudrais déjà de retour.

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