‹ Mon général, sa femme, et moiChapitre 15 sur 31 · Tome i . Hi · texte numérisé non relu

Tome i . Hi

— c Et moi aussi , j'en conviens. »

Je remis le galon dans ma poche , j'endossai ma redingotle sur ma veste, et j'arrivai a Tonneins, à l'auberge du Lion. J'y laissai mes chevaux.

Je fus bientôt sur la grande place. J'aper* çus nne jolie main entr'ouvrir le rideau d'une fenêtre au premier étage de l'hôtel de Mariily; je reconnus Fernande, et j'eus la force de rester impassible.

Marguerite sortit. Je la suivis de loin et je devinai que sa sortie avait pour but de faire croire qu'elle avait é'é demander des chevaux de poste, car elle rentra bientôt sans avoir adressé la parole à qui que ce soit.

La digne fille m'avait reconnu et avait levé les yeux au ciel ; elle ne me haïssait pas ; mais j'avais, se disait- n du mal à son

enfant chéri.

Je concevais ane Fernande avait eu besoin

de s'assurer de in a présence avant de faire ses préparatifs de départ, et que dès-lors il lui fallait quelques heures ; la difficulté pour moi était de les employer : j'en étais fort embarrassé.

On a bientôt vu Tonneins, et je devais d'ailleurs éviter d'être remarqué. J'allai flâner hors de la ville sur la route de Condom. Je suivais la marche descendante du soleil et la hâtais de tous mes vœux; enfin son disque disparut à l'horizon, et je retournai vers mes chevaux.

« Vous vous mettez bien tard en route, me dit le garçon d'écurie. Vous serez mouillé ou je ne m'y connais pas , si vous n'arrivez chez vous avant huit heures. De quel côté al:ez vous donc?

— >- Ces gens d'affaires ne sont jamais prêts. Il m'a fallu attendre pendant trois

heures chez ce notaire de la grande rue, lui dis— je, sans répondre à sa question. »

lit je m'éloignai.

Sept heures sonnaient , au moment où je plaçais mon large galon autour de mon chapeau et attachais ma redingotte sur la croupe de mon porteur, près de l'hôtel de Marilly. Je lâchai un gros juron de bassetaille après mes chevaux , lorsque j'entendis ouvrir la porte cochère.

Toute ma résolution m'abandonna, et je ne pus continu ir à faire le luron. Sans dire un mot, je m'empressai d'atteler.

Fernande, avec beaucoup plus de fermeté et de présence d'esprit, rassurait les deux vieux domestiques, qui lui exprimaient leurs regrets de son départ et leurs craintes en la voyant se mettre en route la nuit.

« Ma taule et ma cousine m'attendent à

Bordeaux, répondit-elle, et j'y serai demain au matin. En voyageant la nuit, j'évite l'extrême chaleur. J'en aurais trop souffert pendant le jour... N'oubliez pas de m'envoyer chez madame Dolbreuze les lettres qui viendront pour moi, surtout celles de l'armée d'Espagne. J'ai du reste reçu, ce matin, des nouvelles de M. de Marilly et d'une date toute récente : il est fort tranquille à Séville . . . à vous revoir, mes bons amis. Partez, postillon. Route de Bordeaux. »

Le postillon partait en effet, mais le cœur lui battait fort.

Courbé sur le dos de mon porteur, le caressant, lui parlant, l'excitant ainsi que son compagnon, je n'osais tourner la tête en arrière, et cependant j'avais entendu la plus douce voix me dire : mon ami ! »

Notre voiture se croisa avec tant d'autres sans les heurter ; la pluie allait tomber au

loin ; je pris courageusement le bas-chemin, qui tournait le village de Siliery ; je réendossai ma redingotte , et bientôt j'ouvris la portière.

Marguerite descendit la première et poussa un gros soupir en s'appuyant sur moi.

Je pris Fernande dans mes bras et la portai jusqu'à ma tante qui accourait au-devant de nous.

« Ma mère , pardonnez-moi la peine que je vous cause , dit Fernande à madame Dolmar.

— « Je fais mon devoir , répondit celleci. J'approuve votre manière de voir, vos projets; j'aime Charles comme mon fils, et je veillerai à jamais à votre bonheur, à votre repos, ma chère enfant. »

Elles se regardaient beaucoup réciproquement et je voyais avec plaisir qu'elles se

Marguerite avait la sur-intendance du service et suffisait à tout, aidée par Ferretto la jardinière et son mari. Jamais prise de possession ne fut plus prompte ; jamais emménagement ne fut aussi rapidement terminé.

Le soir même et par le ciel le plus doux, Fernande se promenait dans notre beau jardin , appuyée sur mon bras et m'accabiant de questions.

« Que faisais-tu à Paris? me dit-elle.

— « Je (misais mes études en droit.

— « Mon ami, il n'y a que l'état militaire pour tfn homme comme toi, pour un homme comme il faut... Conçois mes sentimens : je ne hais, je ne dédaigne ni les artistes, ni les avocats; mais mon père ne m'aurait jamais mariée à quelqu'un du théâtre ou du barreau... et j'aurais désiré que mon amant put devenir mon mari. Nos inîére's ne foafr-i's

pas presque seuls nos opinions, ne dictent-ils pas le plus souvent nos jugemens? Sois en sûr, si tu eusses été sous-lieutenant, je résistais à mon père et , que tu fusses riche ou sans fortune, j'étais ta femme... Comédien, il n'en pouvait être ainsi. Et vois ce que sera mon existence : j'ai épousé M. de Marilly ; je ne saurais l'aimer , et les doutes affreux qu'il éprouve à mon égard attristent à jamais sa vie. Sa légèreté est extrême ; mais il a beau faire, il y revient sans cesse, et ses plaisanteries forcées me mettent au supplice, il faut me séparer de mon enfant, renoncer à ses caresses, à son amour...

— « Ma Fernande, pardonne...

— « Eh ! je t'aime, et peut-être d'autant plus que tu m'as perdue. Excuse mes reproches, mes plaintes : ils ne sont que l'expression du regret de n'être pas à loi.

— ■ Ma bien-aimée , je vais viser aux

grandeurs, à la fortune. Le hasard m'a procuré une protection puissante. Je la ménagerai pour arriver aux hauts emplois. Le comte d'Arbois est chambellan de l'empereur, 6a femme me veut du bien.. .

— « D'où connais-tu la comtesse?

— « Je lui ai été présenté à la campagne, à Thiais , et je suis invité à aller chez elle, l'hiver prochain, à Paris.

— « Je te fais grâce des grandeurs. Je ne sais pourquoi, je ne me soucie pas que tu y arrives par la protection de la comtesse. J'aimerais autant que tu reprisses la carrière du théâtre. »

Marguerite vint rappeler à Fernande qu'il était temps d'aller se reposer.

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