‹ Mon général, sa femme, et moiChapitre 16 sur 31 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

• De l'or dans \os poches , de l'or... c'est le nerf de l'intrigue- » (Eaumarchais, leBarbier di Séville, comédie).

Je causai maintes fois encore avec Fernande, etle résumé de nosentretiens à Sillery fut qu'il ne devait plus y avoir d'amour entre nous , et que je devais aussi retourner à l'armée. Elledevintméme de plusenpUisexigeante

à cet égard : il me fallait, selon elle , prendre parti dans la cavalerie , arme reconnue plus noble que l'infanterie, me faire officier d'étalmajor, aide-de-camp.

Peut-être pensait-elle déjà que M. de Marilly ne tarderait pas à arriver aux grades les plus élevés et qu'elle pourrait m'attacher à lui.

Le surlendemain de notre réunion , j'étais encore au lit , le matin , lorsque Marguerite accourut, toute joyeuse, et m'embrassa avec effusion.

« Eh ! levez-vous donc, monsieur, me ditelle. Vous êfes-là , relégué à l'extrémité de la maison et vous livrant à vos rêveries , pendant que nous faisons merveille en votre absence. Madame Delmar est incomparable :

avec elle, on n'a pas besoin de docteur, et la femme du jardinier elle-même est fort entendue. Bref, vous pouvez venir embrasser

votre petit Fernand... La mère et l'enfant sont le mieux du monde. »

Je faillis courir en chemise. Marguerite se récria sur le scandale, me dit que j'en avais bien assez fait* et exigea une toilette presque régulière.

Fernande me tenditlamain en me montrant son enfant.

« Il nous sera d'autant plus cher ! N'est-ce pas? me dit-elle. »

Je couvris sa main de mes larmes . de mes baisers. Ma joie, mon bonheur, s'épenchaient en discours sans fin.

« Mon cher neveu, me dit madame Delmar : vous savez que je n'ai pas eu le loisir de consulter M. Germond sur notre position. Je suis forcée de m'en rapporler à la profondeur de vos études. Faites-moi le plaisir de vous occuper des njoyens d'éviter 1 Valise, et la mai-

rie, ou du moins de ne nous brouiller, autant que possible , avec personne. Votre oncle ne serait pas de trop ici , lui si expert en cas pendables ; nous allons voir si vous êtes digne de porter son nom. Perrette a déjà parlé du baptême : je tremble qu'elle ne soit partie pour faire sonner les cloches ; allez traiter avec elle et son mari, »

La prescription , cette patronne du genre humain, comme disent les légistes , a passé sur le crime , si crime il y a ; le temps a couru... je puis parler , je puis écrire.

Je m'inspirai de deux baisers à mon fils et à sa mère , et je fis in petto une invocation à mon génie ou à mon imagination.

J'allai trouver le jardinier.

« Mon cher Pierre, lui dis-je, vous pouvez nous sortir d'un grand embarras... Le mari de ma sœur est d'une religion qui n'admet pas le sacrement du baptême, et il ne rêver-

rait jamais sa femme s'il savait que son enfant l'a reçu : nous y attachons, au contraire , une juste importance , et nous voulons que le cher enfant soit baptisé, fut-ce en dépit de son père.

« Aller à l'église , faire rapporter un acte, ce serait s'exposer au courroux de mon beau frère , qui ne pourrait manquer d'en être instruit. Vous savez qu'en cas d'urgence ou d'empêchement , un bon chrétien comme vous , peut suppléer un ministre des autels. . .

— « Oui , dit Pierre, et cela m'est même arrivé déjà pour un neveu de ma femme.

— « Rendez nous pareil service. Je vous compterai à vous même le petit présent d'usage pour le curé. J'irai d'ailleurs prévenir celui-ci , et je suis sur que , loin de la blâmer , il approuvera notre pieuse supercherie.

— « J'en pense de même , et je n'y vois aucun mal. L'essentiel est que le petit gars

soit bon catholique et j'y vais faire de mon mieux.

— « Perrette n'avait-elle encore rien dit dans le village de l'heureuse délivrance de ma sœur?

— « Ma une , je n'en ai pas encore eu le temps , répondit la grosse paysanne. Je ne suis sortie que pour prendre du lait chez notre voisine , et elle était à la ville. Il m'a fallu traire la vache moi-même, nous ne pouvions nous en passer pour le petit.

— « Eh bien ,sgardez nous le secret jusqu'à cequej'aye vu M. le curé, afin d'éviter les cancans , et acceptez ces cent francs en guise des dragées du baptême.

— « Je f'rons tout ce que vous voudrez. Vous êtes trop généreux, trop bon pour nous, pour que nous ne vous obéissions pas en tout et pour tout. . . Et puis il est ben facile de voir

que vous êtes d'honnêtes gens et fameusement riches encore...

— « Et la mairie?....

f€ — « Dame ! Vous ne trouverez pas monsieur le maire au bourg avant dimanche , et nous ne sommes qu'au mardi... il est à la ville pour son commerce. Ce n'est que le dimanche qu'il reçoit les déclarations pour les décès, les naissances... il ne vient sur la semaine que pour faire les mariages, et il n'y en a pas, cette fois; on n'a rien publié avanthier à la grand'messe... Quant aux témoins, il est dans l'usage de faire signer par le bedeau et le sacriste ; j'irai d'ailleurs avec vous, si vous le désirez.

— « Non, mes amis ; je vons prierai même de vous priver de messe , dimanche , parce que vous sentez que ma sœur . dans sa position , peut avoir besoin de vos soins d'un momemi à l'autre. Je vous supplie de ne pas

quitter la maison d'ici quelques jours. Fort heureusement vous avez fait hier des provisions pour toute la semaine.

— « Soyez tranquille : je nous tairons ben d'ici lundi.

— « Grand merci. Je pourrai ainsi ne faire ma visite à M. le curé qu'en même temps que celle au maire , et cela me convient fort, désirant ne pas quitter ma sœur, ces jours-ci... Vous m'avez dit qu'il y a une lieue d'ici le bourg.

— « Uns forte lieue. »

Le bon jardinier prit son livre de prières et procéda avec toute la gravité et la régularité désirables au baptême du cher Fernand, qui s'en souvient et s'en ressent plus ou moins.

Lorsque j'appris à ma tante que toute difficulté était levée et que je lui eus expliqué comment je comptais m'exempter des décté- Tome i. 12*

rations au maire et au curé , madame Delmar me dit qu'elle ne doutait pas que monsieur Germond ne me fît présent d'une charge d'avoué, à mon retour à Poitiers.

Cette mention d'une charge d'avoué fit faire à Fernande, dans son lit, un bond si prononcé que ma tante la crut atteinte de tranchées.

Le dimanche au matin, Fernande déjeuna à table avec nous. Lorsque je parlai de mon voyage au bourg pour l'après-midi , elle me dit:

« Nous serions imprudens de prolonger notre séjour ici, quand, à la rigueur, je puis gagner Bordeaux, en raison du peu de distance. Ma cousine et ma tante attribueront ma pâleur et ma faiblesse à la fatigue que j'ai éprouvée auprès de ma belle-mère.

M. de Marilly peut avoir écrit... La nouvelle de la mort de sa mère peut le rappeler en

France... je dois partir. Charles, va toi môme demander des chevaux de poste pour demain au matin. »

Je m'aperçus que cette résolution contenait à madame Delmar.

Je risquai quelques observations sur le

danger pour Fernande On n'en tint

Compte. J'aurais voulu, moi, passer le mois entier à Sillery.

J'appris, en arrivant au bourg, que M. le maire avait grande compagnie à son château, et qu'il était bien tard pour aller l'entretenir d'affaires.

C'était ce que je désirais et je fis en sorte de me présenter pendant le diner.

Les domestiques refusèrent tout net de me laisser entrer.

C'était me servir à souhait , tant j'étais peu fixé sur ce que je devais dire à l'honora-

ble administrateur. Il me suffisait de ni'êlro présenté et de pouvoir invoquer à cet -égard le témoignage des domestiques afln d'atténuer, au besoin, mon crime. Mieux valait aussi l'absence que la fausseté d'une déclaration. .

J'ai appris depuis que, nonobstant ie code pénal, toutes les naissances n'étaient pas enregistrées à la mairie ou ne l'étaient pas toujours régulièrement. Ma tricherie, dont le motif était naturel et louable, n'est pas un crime nouveau et unique.

Je m'exemptai de la visite au curé.

J'étais à cheval, peut-être pour m'exercer f à l'arme de la cavalerie, suivant le désir de Fernande , ou pour pouvoir aller jusqu'au relais de poste du côté de Marmande, bien qu'il y eut plus loin qu'en allant à Tonneins. A sept heures, j'étais de retour à Sillery.

'< Hh bien ? me dit Pierre.

— « Tout est arrangé; mais M. le curé pense que le plus sur sera de garder le secret sur notre baptême clandestin.

— « Qu'à cela ne tienne. M. le curé sait bien ce qu'il faut faire : c'est un homme prudent. Rapportons nous en à lui.

— « C'est bien mon avis. »

Les bonnes gens ne furent pas peu surpris de voir arriver les chevaux de poste, le lendemain au peint du jour. Je leur dis que j'avais trouvé au bourg une lettre qui nous forçait à retourner à Lyon, à mon régiment, qui y tenait garnison.

Je leur payai fort généreusement leurs services, et nous partîmes comblés de leurs remercîemens , de leurs bénédictions, leur importait que nous ne fussions restés que neuf jours , puisque j'avais payé à l'avance le mois entier de loyer ?

Nous montâmes tous ensemble da:

yoiiurc de Fernande, au moins jusqu'au dernier rebis vers Bordeaux. La chaise de poste de ma tanle n'était chargée que des malles de madame Delmaretde la mienne.

J'étais tellement persuadé que j'emmenais mon petit Fernand avec moi à Paris que je n'en avais pas môme parlé.

« Tu me donnes Marguerite pour élever notre enfant, n'est-il pas vrai? dis-je à madame de Marilly. Ta bonne peut compter sur tous les égards auxquels elle a droit à tant de titres.

— «Mon ami, j'y avais pensé, et j'étais résignée au sacrifice ; la bonté de madame Delmàr lait mieux encore. J'ai obtenu qu'elle se chargeât de ton ûls.

— « Mais...

— « Tu n'y as pas pensé, me dit ma tante en souriant. Quel / e habile que lu sois, tu serais 1- eniôt embarrassé de ton bonheur.

Ceci est une affaire de femme : je jouerai mon rôle jusqu'à la fin. »

Madame de Marilly acheva de me désespérer en me balbutiant à l'oreille, au moment de notre séparation.

« Mon ami , tu viens de dépenser pour moi un argent fou. . . si tu voulais permettre . .

— « Madame la comtesse , je n'ai nullement besoin de vos secours, lui dis-je. Encore une fois, ma famille est fort riche.

— « Je t'en supplie, Charles , pense sérieusement à retourner à l'armée. C'est là, là seulement qu'est ta place. »

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