CHAPITRE XII
• C'est h deux qae l'amour dispense
• Tous les biens qu'uu seul peut avoir. « Il ne met pas de différence ,
« Entre donner et recevoir. »
[Pain et Bouilly, Fanchon la Vielleuse, vaudeville.)
L'esprit humain est volontiers porté, dans ses folles rêveries , à désirer être le héros de grands événemens ; souvent il s'en croit à la veille et en éprouve un certain émoi, qui tient beaucoup plus du plaisir que de
la peine, tant, avant tout, chacun veut être un personnage, un être important.
J'avais bonne part de cette faiblesse.
J'étais si sot du dénouement de ma grande aventure , si étonné de me retrouver gros Jean comme devant, c'est-à-dire, de me voir sans femme et sans enfant, que je n'osai pas m 'arrêter à la terre de mon oncle, qui, avec plus de raison que jamais, aurait pu se moquer de moi.
Je revins à Paris tout d'une traite.
J'y tombai dans une mélancolie profonde, après mètre efforcé de recouvrer quelque énergie en recommençant mes recherches de la famille d'Hélène.
J'appris la mort de M. Duval, sans aucun renseignement sur la retraite de sa femme et de sa fille.
Madame de Clarence était partie pour le midi; la comtesse était à sa campagne; les
salons de la bonne compagnie parisienne étaient encore fermés, aux trois quarts, et je ne pensais pas même à la distraction que les spectacles pouvaient m'offrir.
L'école de droit seule allait m'ouvrir ses portes dans quelques jours ! j'étais en proie au découragement.
« Plus d'amour, partant plus de joie. »
Pour couronner, parachever ma mauvaise position, j'avais dépensé, dans mon voyage à Tonneins, à peu près jusqu'à ma dernière pièce de vingt francs ; je ne voulais pas abuser des bontés de mon oncle en recourant de nouveau à lui , et je ne me voyais d'autre ressource que d'aller vendre mon beau piano, celui qui avait accompagné mes premiers chants avec Hélène et avait été témoin de noire amour, de mon bonheur.
Je ne pouvais m'y résoudre., .l'en étatg
sgalade ; j'avais la fièvre et je venais de me jeter sur mon lit.
Je sommeillais à demi, lorsqu'Hélènc ellemême entra dans ma chambre , vêtue de deuil, mais belle, parée, toute brillante.
. <* Charles, mon ami ! je le retrouve enfin, me dit-elle en se jetant dans mes bras. Ah ! combien j'ai souffert de notre séparation.
« A notre retour à Paris, mon père m'enferrrçait , chaque jour , en allant à son bureau. Il avait fait jurer à ma mère, furieuse elle-même de ma fuite , qu'elle ne me perdrait pas un instant de vue ; il m'était défendu de faire de la musique et je ne pouvais plus m'occuper que de travaux à l'aiguille; aucune confiance , aucun amour peut être n'existait plus entre ma famille et moi ; ma vie s'éteignait dans les larmes et l'ennui, et mes parcns n'étaient pas moins maïhcu-
reux... Mon pauvre père a succombé à une maladie terrible, il y a quelques mois.
« Nous étions réduites, ma mère et moi, aux seules ressources de notre travail en broderie. La misère était menaçante. J'ai obtenu de retourner au conservatoire et mieux que cela, mais non sans peine, de débuter à l'opéra. Le souvenir de ton amour, de nos succès à Orléans, de ce que tu me disais des hautes destinées auxquelles j'étais appelée, m'a soutenue et j'ai réussi au-delà de mes espérances. Les journaux ne parlent d'autre chose, et je suis riche et heureuse.
« Comment n'as-tu pas découvert ma demeure ! n'étais-tu donc pas à Paris!... Le croiras-tu ! je n'ai pu échapper, une seule fois, à ma mère, toujours sévère, non moins vigilenle que mon père... Ce n'est qu'aujourd'hui, parce qu'elle est retenue au lit par une indisposition , que j'ai pu accourir
ici, où j'espérais au moins avoir de tes nouvelles. J'avais le prétexte d'une répétition et de ma visite de chaque mois au caissier du théâtre. Vois les beaux billets de banque.
« Mais je babille, je te conte ma peine et mes plaisirs, et toi, mon ami, tu me semblés malade : ta chaleur est toute fiévreuse. Je te trouve au lit à deux heures après midi, et sans feu, au premier novembre. Au nom de Dieu, Charles, qu'as-tu? Parle-moi donc.
— « Mon Hélène, je suis tout au bonheur de te revoir.
— « Tu souffres, cela est évident.
— « Eh bien, je tcl'avourai, je suis fatigué, mal portant ; j'ai beaucoup dépensé.
— « 0 mon Dieu! tu manquerais d'argent! Prends ces billets, dispose...
— « Non, je ne dois pas.. , '
— « Que dis- tu, Charles! Ta ne dois pasf Te suis-je donc devenue étrangère ! J'ai fait plus pour toi que te prêter de l'argent. Ce n'est qu'un prêt en effet. J'écrirai moi-même à Ion oncle, si tu l'as fâché, et je sais qu'il ne te refusera rien, pourvu que tu ne m'épouses pas... Je m'engagerai à ne pas te demauder en mariage, et M. Germond t'aura bientôt pardonné.
— « Mais ta mère..,
— « Que m'importa? je lui dirai ce qui me viendra à l'esprit. A ton égard , je dois, je veux être libre. Tu es mon premier , mon seul ami, et je ne subirai désormais le joug maternel que pour rester digne de toi, si, ce qui m'étonnerait beaucoup, j'étais tentée de de t'oublier. Accepte donc sans crainte, et sans honte surtout : cet argent n'est que le prix de mes talens, de mes talens, qui sont en partie ion ouvrage
— « J'accepte, mon Hélène. Je vais écrire à mon oncle et j espère le rembourser bientôt .
— « Que rien ne te presse, et viens me voir rue de Richelieu. Oh! que je suis heureuse! Je veux que tu ayes l'entrée de nos coulisses. Tu verras comme je suis belle, comme je suis bonne ! Toi seul manquais à mon bonheur; j'avais besoin que lu fusses témoin de mes succès , et nous allons retrouver nos beaux jours d'Orléans. »
Oui , nos plus beaux jours recommencèrent. Mon oncle m'envoya l'argent dont j'avais besoin et je donnai à l'étude du droit les momens que je ne passais pas auprès d'Hélène.