CHAPITRE XIII
t L'avocat se débattant au milieu des cris et du mensonge- » (Joseph Bernard, Charles, 1" volume.)
J'avais prêté le serment de rigueur ; j'avais le droit de plaider le pour et le contre, abstraction laite de conviction.
Impatient d'en user, j'entrai de suite au greffe de la cour impériale et je réclamai le
privilège de défendre les bandits qui, n'ayant pas d'argent pour exciter le zèle ou la faconde des aigles de l'ordre, sont obligés de s'en rapporter au hasard et d'accepter le secours du jeune licencié, que leur nomme pour défenseur le magistrat qui les interroge.
La population du palais était, sans exagération , moins forte de* trois quarts qu'elle ne l'est aujourd'hui, tant le gouvernement impérial subordonnait la puissance de la parole à celle des baïonnettes.
Ma requête fut accueillie et, le jour même, j'eus un. client.
Je courus le voir à la conciergerie. Quel séjour !
Mon criminel était accusé de vol dans un cabaret, et protestait de son innocence, bien qu'il eut été trouvé nanti des objets volés.
Il me persuada entièrement , et je lui promis de foudroyer l'accusation.
Tomei. 13.
J'aurais préféré avoir à défendre la veuve et l'orphelin , classiquement persécutés, suivant les traditions du palais. On me répondit qu'on n'en connaissait pas, pour le moment, qui eussent besoin de mon éloquence.
Je laissaj pour l'occasion mon nom et mon adresse au concierge de la prison et me recommandai à lui. Noble dévouement au malheur !
Un début est toujours solennel, si obscur qu'il soit , et, bien que mon procès n'eut rien de grandiose, j'aurais préféré, je crois, chanter l'opéra devant tout Paris.
Les grands mots ne me manquèrent pas, à défaut de bonnes raisons, et je trouvai moyen de parler pendant une heure comme un fiévreux.
« Allons , allons , cela promet me dit un vieux confrère. »
Si cela promettait l'acquittement de mon client, ïce n'était pas de la part du jury, car il apporta un verdict de culpabilité, après cinq minutes de délibération.
Je pris ma revanche, le lendemain, et 6s acquitter une jeune voleuse domestique; puis j'obtins quinze ans de galères pour chacun desdeux chefs d'une bande de voleurs dont on m'avait confié les intérêts.
Je passais ma vie au palais, faisant l'homme affairé, important, et courant d'un tribunal à l'autre avec des rouleaux de papier blanc sous le bras pour qu'on me crut très occupé, faisant ma cour aux avoués pour en obtenir un procès, fut-ce le plus insoutenable, prêt à plaider pour le premier vaurien. Quel singulier métier !
Je rendais compte de mes espérances , de mes désappointemens et de mes tribulations à mon oncle, qui m'engageait à persister et
à m'aguerrir, afin d'aller bientôt éblouir notre province de mes talens. Il prétendait reconnaître, en moi le germe d'un grand avocat.
J'étais avide d'essayer mes forces au civil. Il y faut autre chose que de grands mots , et j'ai toujours eu la fantaisie de mettre ma capacité à l'épreuve, sauf désappointemens d'amour-propre.
Ce fut à mes plus hautes relations que je dus un procès et un cljent dignes de mes mérites... ou de ma bonne volonté.
J'avais pris au sérieux l'invitation de la comtesse, à Thiais, et j'étais devenu l'un des habitués les plus assidus de son hôtel à Paris.
Le chambellan m'accueillait avec une bienveillance parfaite.
Il faisait profession d'être exclusivement dévoué à l'homme du siècie, ainsi qu'il nom-
niait l'empereur. Il me savait bon gré , disait-il , d'avoir été blessé à Eylau et m'offrait incessamment sa protection pour rentrer au service du héro§ de notre âge.
il me priait avec instances d'accepter la place d'aide-de-camp de M. de Marilly , qui venait d'être nommé général de brigade et allait partir pour la campagne de Russie. Il se faisait fort de ma promotion au grade de capitaine et me promettait un avancement rapide. .
Je l'aurais fort scandalisé si je lui avais dit que , loin de penser à retourner à l'armée, j'étais tenté de rentrer au théâtre. Mes études en droit et mes essais au barreau étaient loin de me présenter le même attrait que la vie d'artiste , dont mes rapports , de plus en plus étroits avec Hélène, me montraient, chaque jour , le charme infini. La succession d'Elleviou , qui venait de se retirer du théâtre , me
faisait rêver beaucoup plus que les honneurs, la gloire et la fortune.
Un parent de la comtesse , gentilhomme champenois et campagnard renforcé , marié à une femme douce , paisible et très riche , avait abusé du privilège que Sgnanarelle prétend qu'ont les maris. Les procédés du hobereau en étaient venus au point que la malheureuse épouse s'enfuit chez ses parens et demanda la séparation de corps , ses sentimens religieux ne lui permettant pas de recourir au divorce. Une enquête avait été ordonnée par le tribunal d'Epernay sur les faits, éminemment pertinens, allégués par la pauvre dame.
Le campagnard furieux était accouru chez la comtesse , son dossier sous le bras , invoquant le crédit de sa parente pour faire réformer un jugement monstrueux, selon lui. Il tremblait d'avoir à restituer une dot ma-
gnifique , si l'enquête faisait prononcer la séparation .
La comtesse m'envoya chercher et me signala comme l'homme unique pour le savoir et l'éloquence. Il me fallut écouter le plaideur champenois épancher sa bile contre sa femme, avec une admirable facilité d'élocution haineuse.
J'emportai le dossier et me donnai carrière pour la composition du libelle d'appel , après m'ètre entendu avec un avoué.
J'écrivais , argumentais et raisonnais avec une abondance merveilleuse. Mon campagnard était enchanté , d'autant qu'il avait d'abord pensé que je n'étais pas à la hauteur des éloges que me prodiguait la comtesse. Mon travail le rassurait.
« J'en conviens , me disait-il dans son enthousiasme : je n'aurais pas trouvé le premier mot de toutes ces raisons-là. Il est clair
que c est ma iernme qui a tort; moi seul suis en droit de demander la séparation. »
Je ne me dissimulais pas que des moyens de droit auraient mieux valu auprès des magistrats que tout mon dévergondage d'imagination , et je m'évertuais à trouver des fins de non recevoir.
J'en découvre , j'en distingue , j'en étudie , j'en approfondis deux. Heureux esprit que le mien!
« Victoire ! me dis-je. La pauvre dame est perdue : je la condamne à vivre avec le brutal , qu'elle a eu la sottise d'épouser ; quelle s'y résigne. »
Nous en vînmes au grand jour devant la cour, et j'aperçus d'assez loin la comtesse avec plusieurs autres dames.
Un exorde sur l'autorité maritale, où je remontai à peu près jusqu'à la naissance du monde , mitigeant par le sentiment le plus
— toi —
exquis la sévérité de la morale , pour complaire à mes auditeurs féminins , prépara la discussion du fond.
Là, je me livrai à toute la faconde en usage.
« Messieurs, ajoutai-je ensuite, c'est par ces moyens que je veux obtenir la réformation du jugement que je dénonce à vos lumières , toutefois l'intérêt de mon client m'ordonne de finir en vous soumettant deux fins de non recevoir. Vous apprécierez le motif qui m'a porté à intervertir l'ordre naturel de mon plaidoyer.
Là dessus je développai méthodiquement mes moyens de droit , et je finis par une péroraison , qui arracha des larmes â la comtesse.
il fallait que la robe fit de moi un tout autre homme pour que je pusse plaider un tas de faussetés absurdes ou de subtilités de
chicanes contre la faible et douce créature, qui n'avait d'autre tort rque d'avoir épousé mon client.
Elle était assise près de son avocat, et semblait consternée de l'astuce avec laquelle je retournais contre elle les faits les plus graves, imputés à son mari : aussi évitais-je de la regarder, dans la crainte de perdre tout mon courage.
Je gagnai mon procès. La cour rejeta la demande d'enquête.
La jeune dame s'évanouit.
Mon client me portait aux nues et voulait m'emmener dans la voiture de la comtesse , ajoutant qu'il m'apporterait , le lendemain , deux mille écus , sans prétendre par-là s'acquitter de ses obligations à mon égard.
Je le priai d'un ton fort sec de ne pas me parler d'argent, n'en voulant accepter en aucune façon.
Je lui échappai et m'esquivai tout honteux... J'avais reconnu Fernande dans l'une des dames qui accompagnaient la comtesse.
Je rentrai chez moi et m'y promenai de long en large , fort en peine de mon succès, et ne sachant comment me présenter à Fernande , que je ne pouvais manquer de rencontrer, à dîner chez la comtesse , où j'étais invité moi-même.
Depuis deux ans bientôt que je l'avais quittée à Bordeaux , j'aspirais à la revoir à Paris : elle y était, et je craignais maintenant l'entrevue. Combien il allait m'être pénible de la traiter en étrangère , et combien ses reproches sur l'état que j'avais embrassé me seraient-ils plus pénibles encore !
J'allais écrire à la comtesse qu'il m'était impossible d'aller diner chez elle, lorsque M. Lebert , le vieil avocat , mon adversaire , se présenta avec sa cliente. Mon premier
mouvement fut pour me jeter aux pieds.de cette infortunée , et je ne sais ce qu'elle put penser de la vivacité avec laquelle je m'avançai pour lui donner la main. Je ne savais qu'elle contenance prendre et j'allais balbutier des excuses, lorsque le confrère vint, sans préambule, au sujet de sa visite.
« Vous avez gagné votre procès , me ditil. Vous pouvez avoir raison dans la forme... vous savez, comme moi, à quoi vous en tenir sur le fond.
« Quoiqu'il en soit, madame est désespérée: la mort lui serait , dit-elle , préférable à une nouvelle cohabitation avec son mari.
« Elle prétend s'être aperçue que vous ne jouissiez que jusqu'à un certain point de votre triomphe : elle a donc pensé que vous vous prêteriez à un arrangement qui satisferait les deux parties.
«M. de Valéry n'aime de sa femme que
sa fortune: toute sa conduite le prouve... Voici un engagement signé de madame , par lequel elle abandonne à votre client tout son revenu, à l'exception d'une somme modique, suffisante pour payer pension dans une maison religieuse.
<t Sur ses vingt mille francs de jœnte, madame consent à en abandonner dix-huit à son mari.
« Cependant, vous le concevrez, j'ai laissé la somme en blanc pour que vous obteniez , s'il est possible , des conditions moins dures. Madame s'en rapporte entièrement à vous , et ne sollicite que l'autorisation d'habiter !a maison respectable' tenue par ses tantes et
qu'elle s'engage à ne jamais quitter. . .
« Cet arrangement , me direz- vous , n'est pas légal ; mieux que cela , c'est une affaire d'honneur et de paix , et votre client n'y verra que par vos yeux. Le dossier vous a
fait connaître les deux époux : c'est, je crois, travailler à leur bonheur réciproque que d'assurer à l'un la fortune qu'il désire uniquement, et à l'autre le repos qu'il achète par un sacrifice inoui.
— « Madame a rendu justice à mes sentimens , répondis-je : mes relations avec M. Darbois m'ont engagé à soutenir l'affreux procès de son parent ; mais , j'en proteste en toute sincérité , ce n'est que comme avocat que j'ai pu faire valoir les moyens de droit qui me l'ont fait gagner. Comme homme, j'en ai gémi , et je suis décidé à renoncer à l'exercice d'un état où le cœur condamne les succès de l'esprit, où l'équité succombe sous des formes souvent odieuses.
« Je vais mettre tout mon zèle à obtenir ce que madame désire, et, dans quelques heures , j'espère lui porter ce papier . revêtu de la signature de son mari. »
Je reconduisis le confrère et madame de Valéry jusqu'à la porte cochère.
Je courus à la toilette de la comtesse.
« Mon cousin est très contrarié de votre refus, me dit madame Darbois. Il donnerait tout au monde pour vous prouver sa reconnaisance.
— « Je viens lui en offrir l'occasion , et je sollicite, madame, votre généreuse intervention. »
Je fis part à la comtesse du motif de ma visite.
« Oui , dit-elle, ce que ma petite alliée désire est juste, et la délicatesse ne permet pas à mon cousin de s'y re&iser. Il a dû demander et obtenir la réformation de la sentence des juges d'Épernay ; mais puisqu'en réalité la vie commune est insupportable aux deux époux, il faut faire un partage égal de la fortune: je me charge de la négociation...
M. de Valéry est sins doute au salon... Lucie, sonnez , dit-elle à sa femme de chambre : qu'on dise à mon cousin de passer chez moi. Je vais arranger cela , de suite. »
L'adorable femme ! je la regardai avec une expression passionnée et, pour la première fois, je la trouvai belle encore.
Le cousin fit une grimace diabolique en entendant la proposition de la comtesse ; il protesta qu'il aimait tro^ sa femme pour la laisser vivre loin de lui ; puis il me prit à part et m'avoua le véritable motif de son refus :
« Je serais dupe, me dit-il, de donner la moitié de cette forttpe, lorsque le tout m'est acquis. »
Je fis valoir que l'aigreur entre sa femme et lui ne pourrait manquer de donner lieu à de nouvelles scènes fâcheuses ; Qte madame de Valéry l instruite par Y expérience
réconcilierait plus, qu'un nouveau procès aurait lieu et que la séparation finirait par être obtenue, si ce n'était le divorce môme.
« Laissez moins à madame, lui dis-je. La somme est en blanc... Donnez*-lui cinq mille francs par an : elle vous coûterait cela. Avec le aurplus vous vivrez libre, indépendant. L'aspect d'une femme, toujours en larmes ou de mauvaise humeur, troublerait vos plaisirs . Signez et donnez-mo^ la première année à lui porter. Nous dînerons tous bien mieux à mon retour.
— « C'est pour vous obéir, me dit-il, mais laissons croire à ma cousine que je partage avec ma femme. Il faut un peu de charlatanisme : Vous savez cela, vous autres avocats.»
J'avais le personnage en dégoût ou plutôt en horreur.
« Allons, me dit-il tout haut, en se rapprochant de la comtesse, je m'en rapporte à Tomei. 14.
ma cousine : je signe. Tenez, M. Germond , voilà dix mille francs en billets de banque pour votre protégée. »
Il m'en remit cinq.
Je courus les porter à madame de Valéry, avec l'acte qui assurait son indépendance.
Jamais je n'aireçu autant de bénédictions.
« Je vous dois la tranquillité, la vie, me dit-elle. »
Puis, prenant deux des billets de banque, elle me les présenta avec une grâce parfaite. Je saisis sa main et la baisai , mais en refusant les billets.
« C'est mon pardon seulement que je désire, lui dis-je, et vous me le devez car je suis bien repentant de la peine que je vous ai faite, ce matin. »
Cinq minutes après, j'entrais , tête haute, dans le salon de la comtesse, et j'osais offrir
la main à Fernande pour passer dans la salle à manger.
« Nous avons plus d'un compte à régler , me dit-elle .
— « Vas-tu aussi me parler d'argent ? Tout le monde aujourd'hui veut m'en donner, et il parait que j'y pense moins qu' aucun • je refuse de toutes parts.
— « Je ne t'ai pas fait l'injure de croire que tu en gagnerais au métier que je t'ai vu faire ce matin.
— «'Ma Fernande, je ne plaiderai plus.
— « Je reçois ta parole, Charles : autrement, je te défends de me jamais parler.
— « Diable !
— « Qu'avez-vous donc tous les deux? dit la comtesse.
— « Madame me félicitait ..
— « Sur vos succès de ce matin?
— « Pas précisément ; mais de la générosité de M. de Valéry après la victoire.
— « Mon cousin s'est noblement conduit.
— « Oui, me dit tout bas Fernande, le bourreau dépouille sa victime... Et toi, Charles , quel rôle joues-tu dans ce drame? fais moi le plaisir de reprendre bien vite le masqne d'Azor.
— « Que vous dit donc ma nièce? reprit la comtesse.
— « Madame de Marilly m'engage à retourner à mon ancien état. »
Le chambellan se prit, comme chaque jour, à épancher son enthousiasme impérial, et parla de son regret de ce que j'eusse refusé d'accompagner son neveu en Russie.
« C'était la place de monsieur, dit Fernande, qui ne se possédait nullement, au risque de faire soupçonner nos relations.
— « Serviteur, dit M. de Valéry. La place
d'un avocat est au Palais-de-Justice, et M. Germond y tenait bien la sienne, ce matin. »
Fernande de plus en plus tranchante, reprit: « Il faudra que les choses rentrent dans leur ordre naturel , que monsieur retourne à l'armée. Je suis encore à concevoir qu'on puisse quitter le noble métier des armes pour tout autre, soit plus gai ou plus sérieux. Cela m'étonne surtout de la part de certaines personnes, qui ne sauraient être suspectes de... trop de circonspection. Les périls qu'on court à la guerre ne peuvent effrayer un grand cœur; ils ont même du charme... Dans telle autre carrière , l'honneur , ou tout au moins, l'amour-propre peut avoir parfois cruellement à souffrir, sans aucun moyen de défense, position plus affreuse que la mort même ; et, au barreau, la guerre qu'on fait à coups d'épingles ou de jeux d'esprit, me
semble indigne ou exclusive de la franchise et de la loyauté; c'est la plus triste, la plus déplorable de toutes les guerres... Oh ! monsieur retournera à l'armée.
— « On voit bien que c'est la femme d'un militaire qui parle, dit M. (Je Valéry.
— « La femme! reprit Fernande.., oui, en effet mon père m'a mariée à M. de Marilly »
Elle était exaspérée contre mon plaidoyer et , au train qu'elle avait pris , elle allait se compromettre. J'eus assez de présence d'esprit pour l'interrompre. Il est des gens avec lesquels il n'est pas permis de se fâcher, selon moi, lors même qu'ils vous foulent aux pieds. D'ailleurs Fernande m'avait fait , à Sillery , sa profession de foi sur le sentiment qui la dominait ainsi. Je repris donc bien vite :
« Ce que dit madame de Marilly doit être à tous égards mon horoscope; je crois qu'il est dans ma destinée de retourner à l'armer
— « Merci, rae dit Fernande , en se penchant vers moi. Puis elle ajouta tout haut : le plutôt sera le mieux.
— « A défaut d'honoraires pour l'avocat, dit M. de Valéry, le capitaine me permettra de lui fournir un cheval de bataille. J'en ai un excellent.
— « J'accepte, répondis-je gaiement.
— « Envoyez-le , sitôt votre retour en Champagne, dit Fernande. »
Là-dessus, fort heureusemert pour moi, le chambellan se reprit à vanter le génie sans pareil de l'empereur et la haute sagesse qui le poussait en Russie , pour enlever à l'Angleterre son dernier allié , sauf à marcher ensuite sur Constantinople , etc.
« Quel vaste champ pour étudier la guerre sous notre moderne Alexandre ! de quel nouvel éclat son génie va briller dans^ette cam-
pagne ! C'est une occasion unique de voir à l'apogée de sa gloire le plus grand homme que l'ange de la France ait accordé à l'admiration des siècles ! »
Je me gardai bien de l'interrompre.
Fernande continua dans le môme esprit , jusqu'à son départ pour aller fermer les yeux de son père, à Tours, en octobre mil-huit cent douze, et sa morale à mon égard était bien absolument sans compensation La noble dame avait entièrement absorbé la jeune fille, tendre et aimante , et ne s'oubliait pas un instant.
Le poète a raison quand il professe que le personnage de toute fiction dramatique doit, pour être dans le vrai, rester au dénouement ce qu'il était à la première scène. Le dissipateur , la femme jalouse , le tyran domestique n'ont pas le sens commun. Le joueur, l'irrc-
*uiu sont, au contraire, dans la nature, nuiconque a bu boira.
Je cessai de plaider pour complaire à Fernande ; mais j'acceptai l'offre de M. Lebert de travailler dans son cabinet. J'en eus bientôt la direction, et ce me fut un moyen d'acquérir plus d'instruction qu'au barreau même. La variété de mon travail me le rendait agréable; j'y pris, autant qu'il était en moi, l'esprit des affaires sérieuses. J'en pouvais raisonner dans mes lettres à mon oncle, et il ne m'en fallait pas d'avantage.
Mon style abondant, ma manière plaisaient à M. Lebert; il avait pleine confiance en moi. Il signait sans les lire touttes]mes consultations. Je lui avais gaguéle cœur, disaitil, en le battant au barreau et surtout par ma modestie et ma longanimité après la victoire. Il ne concevait pas que je quittasse
ainsi une carrière , où je pouvais briller et l^.ire une grande fortune.
Il n'était plus en âge de comprendre la toute puissance d'un regard de femme sur ma volonté , et je ne lui disais pas l'horreur, le dégoût, le mépris profond de Fernande pour la profession des hommes d'affaires. Je ne lui parlais pas davantage d'Hélène. Il ne se doutait pas que je me délassais, en faisant de la musique avec elle, du travail que je m'imposais par reconnaissance pour mon oncle, par respect pour ses volontés. Traiter une belle question de droit, la creuser, l'épuiser était le ciel pour le vieux praticien ' Mon ciel à moi était autre : je le trouvais auprès d'Hélène dans la culture des arts.