CHAPITRE XIV
• La profession militaire est noble en sa cause , car il n'y a utilité plus juste ni plus universelle que la protection du repos et grandeur
de «on pays. »
(Chason, de la Sageêie, livre 1" ehap. 55).
Il n'est ni bonheur parfait , ni bonheur durable , parce que l'homme ne saurait s'absorber dans une pensée unique, au moins pour longtemps ; parce qu'il est impossible qu'il ne soit pas à la merci des événemens généraux
de la société. Vainement voudrait-il s'en tenir éloigné» et n'en serait-il pa* en effet précisément , personnellement atteint : le plus égoïste , le plus impossible ne saurait y vivre tout à fait indifférent.
L'affreux vingt-neuvième bulletin de la campagne de Russie jeta Paris dans la consternation.
Il empoisonna ma vie. J'avais craint parfois . en me scrutant le cœur , de devenir en clin à l'insouciance. Cette fois , je souffrais bien réellement, bien cruellement des malheurs de la patrie, et les étrangers n'auraient pu reconnaître . dans le deuil qui couvrit la France, la légèreté, dont-ils nous accusent non sans raison.
A peine le retour de l'empereur fit-il quelque sensation. Sans doute il valait, à lui seul, une armée ; mais il revenait presque seul aussi. Pauvre France !
« Qu'as-tu , mon Charles ? me dit Hélène. Tu n'as pas ri de ték le jour. Je devine je crois , le motif de ta tristesse. Ce matin , j'ai entendu parler, au théâtre, d'un bulletin, qui avait paru dans le moniteur, et qui a causé unesensation extraordinaire. J'ai pensé de suite que la perte de notre armée te ferait bien de la peine.
— « Oui. J'en ai le cœur navré.
— « Le génie de l'empereur trouvera moyen de réparer un pareil désastre. Il fera sans doute la paix... je suis du moins fort heureuse que tu ne sois plus militaire... Que deviendrais-je si tu étais à l'armée ! Ma mort n'attendrait pas la tienne : mes angoisses m'auraient bientôt tuée , et d'un trépas plus cruel mille fois que celui que donne le fer de l'ennemi.
— « Au nom de Dieu , ne me parle pas ainsi : tu me ferais mourir moi-même. »
Je lui échappai et je courus chez le chambellan.
« Avez-vous , lui dis-je , des nouvelles de M. de Marilly ?
— « Hélas ! non.
— « Combien je regrette de ne l'avoir pas suivi dans cette campagne!... de grâce, soyez assez bon pour me prévenir de son sort ou de son arrivée. . . Je veux retourner à l'armée... Ayez l'obligeance d'en donner avis à madame de Marilly, à Tours.
— « Pourquoi cela ?
— « Ne vous rappelez-vous pas qu'elle m'avait prédit que je me referais militaire... elle apprendra peut-être avec plaisir que son horoscope s'accomplit. »
Je reçus peu après une lettre de Tours.
« Merci . Charles, m'écrivait Fernande. Je suis contente de toi. Fais surtoul en sorte d'être aide-de-camp «le M. de Marilly > et,
à ton départ , je te rappellerai que tu dois verser la dernière goutte de ton sang pour l'homme dont tu as flétri l'existence. Ne crains pas au surplus qu'il te reconnaisse : il n'est pas retourné au spectacle à Tours depuis Zémire et Azor. »
« C'est vraiment chose curieuse, me dis-je. Fernande n'en démordra pas. C'est moi qui ai tous les torts et à qui toutes les obligations sont imposées ; je ferai de mon mieux pour la satisfaire . »
M. de Marilly arriva malade et quasi encore gelé, dans les premiers jours de février. Il s'informa à peine de Fernande et ne parla nullement d'aller la voir à Tours. Elle même m'écrivit que , voulant éviter de se trouver en notre présence à tous les deux , elle ne viendrait pas à Paris.
Le général recouvra bientôt la santé et
toute la gaieté, qui lui était naturelle.
« Mon neveu, lui djt le comte, en me présentant à lui , voilà un soldat d'Eylau , qui veut rentrer dans la carrière , sous vos auspices. Vous devez vous rappeller ce que je vous ai écrit, c'est la meilleure acquisition que vous puissiez faire , c'est l'aide-de-camp que je vous souhaitais depuis longtemps.
— « Ma foi , mon cher , me dit le général , il y a du dévouement de votre part. J'ai perdu successivement trois aides-de-camp dans la campagne : l'un à Smolensk , le second à la Moscowa et le troisième à Wilna. La place est donc vacante etje vous l'accorde de grand cœur.
— « Je ferai tout pour m'en montrer digne, lui dis-je.
— « Il faut que, mon oncle et moi, nous vous fassions capitaine. On doit cela aux no-
blessentiraensqui vous rappellent kl' armée. » Il était plus facile à ces messieurs de me faire capitaine qu'à moi de faire entendre raison à Hélène.
J'avais en effet mon brevet en poche et la réponse de mon oncle à mon faire part , et je n'avais pas encore osé traiter la question avec Hélène. En vérité, j'aurais préféré plaider des 6ns de non recevoir.
Mon oncle , lui , était parfait par continuation.
« Il faut que tu sois bien fou, m'écrivait-il . pour aller faire ainsi le Don Quichotte , lorsque la goutte et la vieillesse du frère de ton père te promettent , t'assurent l'entrée très prochaine en jouissance de ma succession. Je te préviens , mon neveu chéri, que si je suis un mois sans recevoir de tes nouvelles, j'en meurs de chagrin , après t'avoir préalable- ' ment déshérité.
Tomei, 15.
«Vraiment tu me mets dans un embarras dont tout mon savoir faire ne saurait me sortir : tu es le dernier de mon nom et , en dépit que j'en aye,|le seul être qui m'ait jamais inspiré quelque s'y mpathie. Je t'aime, puisque tu me forces à te le dire^ je t'aime plus que mon or , plus que tous ces biens, que j'ai tant désiré et dont la possession ne me flatte plus que parce que je veux te les transmettre.
« Je t'ai laissé vivre à Paris , parce que je t'y savais heureux par cette petite Hélène , qui, selon moi , devait te fixer à jamais.
« Tu trompes toutes mes prévisions.
« Tu as opéré à mon égard un prodige plus merveilleux que ne le serait la réalisation de toutes les absurdités que ce rêveur nommé Jean a consignées dans l'apocalypse: pour toi, par toi , j'ai cessé d'être égoïste. Ton bonheur m'est devenu plus cher que le mien ,
et je te le prouve en deux mots : le songe que je caressais était de t'avoir près de moi pour dissiper l'ennui qui me tue; pour te faire connaître mes prés , mes bois , pour t'en parler ; mais pour t'écouter surtout , à nos repas en tête à tête, me faire le récit de tes peines , de tes plaisirs, me développer enfin le texte de tes lettres . que je trouve toujours trop brèves.
« Le croiras-tu , mon ?. . . neveu Je m'avise in extremis d'adresser parfois des vœux au ciel, et je lni demandais qu'il t'inspirât la pensée de venir passer un mois à Luciennes . . . J'allais peut-être prendre sur moi de t'envoyer ma supplique... et tu m'apprends ton départ pour la Saxe.
^« Cher enfant de la seule femme respectable que je me rappelle , te reverrai-je jamais !
« Et faut-il te l'avouer? Je t'applaudis en même temps que je me désole de ta résolution, Oui, il est bien, il est noble à toi de quitter le boudoir de ta belle cantatrice pour le bruit et les dangers des camps ; il est d'un grand cœur d'aller par patriotisme s'exposer incessamment à la mort quand on se sait héritier d'un oncle millionnaire... Oui , c'est ainsi qu'il faut faire , qu'il faut continuer de faire , mon neveu. Laisse le vieillard se morfondre près de sa tombe et trembler pour tes jours, dans ses insommies. Toi , dont le sang bouillonne aux mots de patrie et de gloire , pars avec le conquérant, triomphe ou tombe avec lui.
« Mais écris moi , fut-ce de la Sibérie. Je consens à payer tes lettres au poids de l'or... fais en sorte encore que ton général m'écrive quelques lignes, s'il te survit... Alors mon vieux cœur se séchera ; j'assurerai ma fortune
à ton petit Fernand , et je fermerai les yeux en bénissant ton souvenir... Adieu Charles. »
« Voilà , me dis-je , de l'amitié qui vaut tout l'amour du monde. Je veux passer par le Poitou pour aller en Saxe, quoique ce ne soit pas précisément la route. Je dois une visite à mon oncle. »