CHAPITRE XVI
« Français, ressaississez le char de la victoire !
• Aux armes , citoyens ! il faut tenter le sort.
« 11 n'est que deux sentiers dans Us champs de la gloire,
« Le triomphe ou la mort.
(LE Mil* ).
La connaissance devient bientôt intime dans un voyage de deux cents lieues en tête à tête. Avant d'arriver à Mayence, je savais de M. de Marilly lui-même ce que Fernande
n'avait pu me dire : mon général était par excellence le typa du hussard français.
L'ascendant de Fernande sur moi était tel qu'elle avait fini par me persuader tout ce qu'elle avait voulu à l'égard de son mari. J'écoutais mon général comme un oracle, et me serais jeté au feu ou à l'eau à son premier ordre. Ceci explique ma tolérance et mon dévouement dans toutes les circonstances de cette campagne.
De son côté , M. D'Arbois m'avait donné à son neveu comme un seïde, dévoué aveuglément à lui et aux siens , de sorte que M. de Marilly me témoignait une confiance entière et m'entretenait, môme de ce qu'il saurait me taire.
Ce fut ainsi qu'il m'entretint de Fernande.
« Vous êtes sans doute étonné, me dit-il,
que je ne sois pas allé voir madame de Marilly, après une campagne où j'ai failli succomber maintes fois. Ma conduite peut vous sembler d'autant plus bizarre, que vous avez connu ma femme chez M. D'Arbois et qu'elle est réellement fort bien. Que voulezvous ? il y a entre elle et moi quelque chose, que je ne sais comment nommer , mais qui est exclusif de toute confiance , de tout amour, même conjugal, c'est à dire, d'un sentiment bien tiède, si ce n'est froid, mais enfin d'un sentiment qui permet encore la vie commuue... Fernande m'a épousé sans amour , par crainte , par obéissance pour son père , et je n'ai serré dans mes bras qu'une statue et probablement même une victime.
— « Mon général, parlons d'autre chose. -** « Elle ne m'en veut pas moins beaucoup de bien, M c'est ainsi que voiw l'avo/
entendue, dès votre première entrevue, «/fîrmeir que vous deviez reprendre 1 état militaire.
— « Madame de Marilly ne supporte pas les avocats.
— « Non , ce n'est pas cela ; mais , sur le bien que ma famille lui avait dit de vous, elle désirait que vous devinssiez mon aidede-camp, parce qu'elle sait qu'un aide-decamp est une espèce de garde du corps, un aller ego, comme vous dites, vous autres savans. . . il faut qu'elle ait quelque chose à se reprocher à mon égard. Il y eut une diable d'affaire à l'hôtel de son père , peu avant notre union...
— « Mon général , nous arrivons à Erfurth. N'est-ce pas ici que nous devons trouver nos chevaux ?
— « Oui , et ma brigade n'est pas éloi- Tomei. 16.
guée. Allons, qu'il eu soit de mon mariage -ce qu'il pourra, nous rentrons en campagne, et c'est l'essentiel: La guerre est l'état naturel à l'homme. Je ne me plais nulle part autant qu'à la tète de ma brigade. J'ai commandé en Russie les deux plus beaux régimens de chasseurs de l'armée. Je serai trop heureux si l'on m'en donne un entier, cette fois : notre pauvre cavalerie est restée pardelà le Niémen. »
M. de Marilly avait alors trente ans. Dès Tours, je l'avais trouvé fort joli homme, bien que je ne fusse pas en position de le voir en bonne parf. Le soleil d'Andalousie et les neiges de la Russie ne lui avaient rien enlevé de sa beauté, mâle et luronne en même temps. Je ,n'ai pas vu d'officier général mieux placé à la tête d'une charge de cavalerie. \\ enlevait son monde, comme
disaient les soldats, et les plus timides le suivaient ou s'arrêtaient à sa voix , si nous étions ramenés.
Je savais à l'avance qu'un aide-de-camp est fort souvent un premier domestique, et je m'efforçais de déroger à l'usage ; mais le général et ses gens ne parlaient pas allemand et il me fallait servir d'interprète à tout le monde.
Parfois même, M. de Marilly m'engageai!
gaiement à traduire ses discours non-officiel* aux jolies .filles que nous rencontrions sur notre route et mon rigorisme s'en effarouchait, ne pensant pas que mes devoirs s'étendissent jusque-là.
« Que diable ! disait-il, voulez-vous parler à la petite pour votre compte ?
— « Pas le moins du monde.
— « Alors, parlez pour moi... Craignez
vous que je ne le dise à madame de Maritly et qu'elle ne se récrie sur ce que vous faites encore ici le métier d'avocat?... Soyez tranquille : je neplaisantc pas avec elle. »
Je finissais par traduire les mille folies qu'il lui plaisait de débiter.
Unejolie dame de Waissemberg me donna à cet égard une bonne leçon.
« Je pensais , me dit-elle , en me regardant fixement qu'on ne pouvait traiter pareil sujet que pour soi. A la vérité vous avez hésité , et c'était par un sentiment de juste répugnance , par honneur ou pudeur....
mieux aurait encore valu ne pas obéir... Je vous plains, monsieur. »
Je commençais une belle apologie lorsqu'elle ajouta :
« Si votre général m'aime, comme il vous a shtirgé de me le dire, répondez-lui que je
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ne suis pas éloignée de consentir à l'épouser ; que ma naissance est égale à la sienne ; que mon mari était colonel et a péri dans la campagne de Russie ; qu'enOn ma fortune serait considérable, si votre empereur n'avait pas ravagé et fait ravager la Saxe par j des soldats de toutes les nations... J'ai parfaitement compris le général ; mais je-me refuse à parler franc ais avec lui : ses termes m'ont déplu.
— « Qu'est-ce donc ? qu'est-ce donc ? reprit M. de Marilly. Voilà un discours qui ne finit pas. Me fait-on des conditions? »
J'étais fort en peine et ne savais comment tout concilier.
Heureusement un bruit infernal de tambours et de trompettes nous appela aux* armes. Je saluai et parti».
« Ces petites folles ne devraient pas faire
tant de façons, me dit M. de Marilly, quand nous lûmes en selle : elles en sont dupes ; elles devraient savoir que l'empereur ne nous laisse pas le loisir de filer une passion. Force nous est de courir au dénouement, sans nous assujetir aux règles d'Aristote ou de mademoiselle de Scudéry. N'oubliez pas d'en dire quelque chose a la première que nous rencontrerons. Ces allemandes n'entendent pas leurs intérêts... Je suis persuadé que vous parlez très purement le saxon ; cependant je trouve vos traductions un peu... abondantes. Laissez de côté les périphrases. A l'armée, il faut être clair et bref : prenez modèle sur les proclamations de l'empereur ou sur les ordres du jour de la division. C'est la véritable éloquence. »
Mon cœur avait battu de plaisir, au moment où mon général avait pris le commandement de sa brigade, au cinquième corps
de la nouvelle armée que Napoléon conduisait vers Dresde. Je regardais ces jeunes soldats, dont les trois quarts n'avaient pas encore aperçu l'ennemi. Je cherchais, parmi les officiers, si je. pourrais reconnaître quelqu'un de mes anciens camarades de l'école militaire. Hélas! presque tous avaient péri ou sous les coups des Guérillas espagnoles ou dans les déserts de la Russie.
Nous n'eûmes point de part aux trophées de Lutzen. Nous étions à l'extrême gauche et ne faisions qu'escarrooucher pour entrer à Leipsick . pendant que le troisième corps opérait des prodiges sous îe commandement de l'Achille de l'armée, du maréchal Ney.
Nous tournions l'aile droite des ennemis et les forcions à la retraite, au moins par notre présence, si ce n'est par nos coups.
Le prince vice-roi, ce digne lieutenant de l'empereur, nous avait amenés au bruil du
canon de Napoléon, et la jonction des deux armées était opérée.
De Leipsick, nous marchâmes sur Dresde, tenant toujours l'extrême gauche. Il paraît même que, pendant quelques jours, nous fumes destinés à appuyer le maréchal Ney et les saxons, qui se dirigeaient sur Berlin.
Nous étions la seconde ligne de celte armée.
Nous revînmes ensuite sur la Lusace pour former de nouveau la gauche de l'empereur, qui marchait sur la Silésie. Nous nous battîmes, presque chaque jour, avec les prussiens, et particulièrement le dix-neuf mai.
Le grand jour du vingt-un, nous Ornes, à notre tour , des merveilles à Wurschen. Notre corps d'armée décida du sort de la journée. Nous combattîmes , prussiens et russes, et je me vengeai d'Eylau. J'avais
tout à lait le cœur à l'ouvrage : Fernande aurait été contente de moi.
Jamais je n'ai entendu musique, qui me fut aussi agréable que les chants de victoire que la garde impériale fit retentir au loin pendant toute la soirée. Au bruit de pareille1 harmonie, j'aurais sabré, vingt-quatre heures de suite, les soldats de Blucher et de Barclay de Tolly.
Mon général était enchanté de ma manière défaire; aussi ne prit-il aucun repos qu'il n'eut obtenu pour moi le cher ruban rouge.
Dire la joie que j'en éprouvai me serait impossible. C'est un sentiment inexprimable. On se lancerait seul pour enlever une batterie de canon ; on est ivre de bonheur au milieu de monceaux de cadavres ; on aime la guerre ; on la bénit... Au jour de la naissance d'un enfant adoré, la joie est plus pure ; elle est.moins vive, Je n'osais en croire mes yeux.
je louchais cet insigne d'honneur, bien véritablement d'honneur, car l'empereur ne le prodiguait pas, bien que toute l'armée le méritât. Mes lèvres pressaient cette étoile
chérie , et je me félicitais d'avoir repris les
• armes.
« Nous allons nécessairement avoir la paix, et j'aurai aidé à la conquérir, me disais-je. Avec quel plaisir je retrouverai Hélène! Elle ne pourra manquer de me pardonner, et je serai à la fois heureux et justement fier d'avoir fait mon devoir. »
J'écrivis, le soir même, à mon oncle et à Hélène des lettres délirantes.
DeWurschen à Bresl au, toujours àl'avantgarde, nous poussâmes l'ennemi devant nous.
Il ne fit de résistance sérieuse, au moins à l'égard de noire division , que le trente-un, Jour ou nous eûmes affaire à la garde prussienne, qui couvrait la capitale de la
Silésie, Nous y entrâmes, le premier juin au matin.
Notre brigade fut cantonnée à un quart de lieue de Breslau, sur la route de Strelhen.
Mon général, un colonel et quelques autres officiers, nous nous logeâmes dans une petite maison de campagne , où nous ne trouvâmes qu'un vieux concierge, qui ne sut bientôt à qui entendre.
J'allai explorer les lieux et j'arrivai fort à propos jusqu'à la maison du jardinier, à l'extrémité de l'enclos.
On s'y disputait. Deux de nos hussards prétendaient être en droit de s'y établir et menaçaient d'en chasser les maîtres.
J'entre et ordonne à nos tapageurs de se retirer. Us me reconnaissaient et murmuraient cependant, disant n'avoir pas moins besoin de repos que moi-même.
Fort de mon grade et de mon sabre, j'in* siste et les jette à la porte.
La jeune fille et son père me supplièrent, dans leur intérêt même, d'accepter un lit chez eux. ils redoutaient quelque nouvelle visite de nos soldats.
« Vous occuperez la chambre de mes enfans, me dit le vieillard. Hélas! ils sont tous les trois, avec le prétendu de Kettly, de ma fille, dans l'armée que vous venez de combattre à Wurschen. Peut-être y ont-ils succombé ! . .Vous pourreztoutefois reposer en paix sous mon toit : Je ne saurais oublier le service que vous venez de me rendre : sans vous, ces militaires allaient nous maltraiter, mon enfant et moi. Vous êtes sans doute du nombre des officiers qui logent au château : soyez notre protecteur, notre appui. »
Je consentis à coucher chez ces braves
gens, et, en les quittant, j'engageai Kettly ;i ne pas se montrer au jardin, afin d'éviter nos officiers, et mon général lui-môme, le plus dangereux, le plus entreprenant peut-être de tous les étourdis.
Kettly me répondit qu'elle allait partir pour la ville, dans l'espoir d'avoir des nouvelles de son prétendu.
M. de Marilly m'autorisa à aller passer le reste du jour à Breslau.
Je parcourus la ville à cheval et descendis pour dîner à un hôtel de la grande place.
Je me promenais à pied, avec un officier d'état-major, devant la porte de la maison , lorsque je vis arriver Kettly.
« Venez avec moi, me dit-elle en m'entrainant, comme si je n'avais pu la refuser. »
Elle me conduisit en courant vers un groupe d'une centaine de prisonniers qu'une faible
escorte de nos soldats dirigeait vers ia porte de Saxe.
« Le voiliu le voilà, c'est mon prétendu; rendez-le-moi, faites qu'on le délivre, me dit-elle en me désignant un des malheureux captifs, h
En ce moment, on leur distribuait du pain.
« Je loge chez cette jeune fille et ce soldat est son frère, dis-je au sergent qui commandait l'escorte, pouvez-vous me le confier pour un quart d'heure? Je vais lui faire prendre quelques rafraichissemens. »
Nossoldats étaient extrêmement faciles sur cet article et au point que la moitié des prisonniers que nous faisions n'arrivaient jamais jusqu'en France.
« Volontiers mon capitaine, me répondit le sergent. Vous pouvezmême garder ce jeune homme plus longtemps, si cela vous est agréable : news allons passer la mii( ici, »
J'emmenai le petit prussien, avec Kettly , qui ne se possédait pas, tant elle était heureuse.
« Entrons à l'hôtel où j'ai laissé mon cheval, leur dis-je. Voilà de l'argent, ma chère Kettly, allez acheter des habits de paysan pour votre prétendu : on ne le laisserait pas sortir de la ville en uniforme prussien. Nous allons vous attendre au n° 3 de l'hôtel. J'y ai déposé mon manteau.
« Oui, oui , dit Kettly en s'empressant de nous quitter. »
Elle revint bientôt avec les vètemens nécessaires, et son prétendu se reût pékin, comme disaient nos soldats. Nous jetâmes son uniforme dans un coin, sans nous inquiéter de ce qu'il deviendrait.
La nuit approchait. Fritz, c'est le rom du prétendu, sella lui-môme mon cheval, et nous partîmes. Je marclKii tenant César pat
la bride, causant avec les deux jeunes gens , et nous arrivâmes sans encombre.
Frieler, le père de Kettly, au récit de ce que je venais de faire, me serra la main bien fort> et jura que je pouvais à jamais compter sur lui.
L'armistice fut signé. L'on nous annonça que nous allions retourner vers la frontière de Saxe. Breslau devait rester neutre, c'est à dire innoccupé, soit par nous, soit par les Prussiens.
J'eus regret de m'éloigner de mes nouveaux amis.
L'époque n'étant pas favorable pour une noce , Fritz me pria de le prendre comme domestique jusqu'à la paix. Il craignait qu'en restant à Breslau , on le forçat à retourner à son régiment.
J'v consentis. Pouvais-je rien refuser à ces bonnes sens?
Mon général était tort en laveur, et par son oncle et par lui-môme, à la cour impériale. Il obtint de passer le temps de l'armistice à Dresde et m'y conduisit.
Tout le monde croyait à la paix ; tout le monde l'espérait, la désirait.
ruine 1 17.