CHAPITRE XVII
« Womanl lovely woman,
■ Angels are painted fair to look like you.
(byho:\ .
La capitale de la Saxe n'était pas, à cette époque, moins bruyante, moins brillante que Paris même :
J'y arrivai avec un sentiment intime de plaisir, dont je ne pouvais me réfcdre compte. Me scrutant le cœur, celte fois comme lou-
jours, je cherchais le motif de cette folle joie qui m'étouffait, et je craignais de me trouver heureux d'avoir à ma disposition les mille louis que mon oncle m'avait donnés à Luciennes et d'espérer peut-être m'amuser à Dresde à ce prix.
Ma joie instinctive me promettait mieux que cela.
Je jetai les yeux sur l'affiche du théâtre Italien... Hélène était à Dresde depuis huit jours et chantait l'emploi de prima donna avec un succès prodigieux.
Je courus chez elle.
« Eh bien, me dit-elle, lequel de nous deux aime le mieux ? Tu me fuis et je cours après toi ; je viens te chercher au milieu des camps, à l'étranger ; j'ai quitté Munich, aussitôt que la capitale delà Saxe a étéoccupéepar l'armée française, afin de me rapprocher de toi.
Je veux te prouver que je suis digne de l'offre que tu m'as faite de m'épouser...
« Ne crains rien de la présence de ma mère, ajouta-t-elle gaiement, en me présentant à madame Duval. Maman est trop en peine ; elle a trop à faire ici à me garantir de l'empressement, de la recherche (je ne sais comment dire) de toutes les altesses, de toutes les excellences du quartier général impérial, pour qu'elle ne préfère pas s'en rapporter à toi de ce soin, puisqu'elle ne peut revenir sur notre passé.
— « Hélène a raison, dit madame Duval : je suis tellement indignée de l'impertinencedes billetsdoux, que nous recevons de toutes parts, avec offre de billets de banque, que je vous pardonnerai, autant que possible, d'être l'amant de ma fille, si votre présence me préserve de ces messages galans dont nous sommes accablées.
r On dirait que ces soldats parvenus savent tous qne ma pauvre enfant a fait la faute de vous aimer, et que dès lors ils se croyent autorisés à lui demander son amour... à prix d'argent. Honte à eux !
« Je ne crains pas que, cette fois, ma fille me trompe • nous sommes et resterons toujours d'accord pour repousser l'infamie ; mais je serai plus tranquille encore avec votre appui, monsieur Charles, car, au train de ces messieurs, il n'y a pas de clôtures assez solides, de sentinelle assez vigilante contre leurs attaques; votre cpée ne sera pas de trop et je vous en demande moi-môme le secours. Un premier amour est pardonnable à une jeune fille; un second la déshonore. »
Je n'avais jamais autant goûté la morale et les discours de la bonne dame Duval , et j'abondai avec chaleur dans son sens. Je lui
promis de la seconder vigoureusement pour repousser, coûte oui coûte, les prétendans, fussent-ils ducs, princes ou rois. Je ne reconnais en amour d'autre privilège que celui d'être aimé.
Ce fut avec bonheur, avec passion, que je jurai de conserver Hélène digne de sa mère,
ou du moins de son premier ami.
■ Je voulais qu'elle ne put éprouver aucun
regret, et je la fis aussi brillante que ses camarades les plus courtisées. J'employai l'or de mon oncle en parures, en chiffons de toute espèce, et j'en rendis compte à M. Germond.
Bientôt je reçus, en réponse, une lettre de crédit sur le premier banquier de Dresde.
« Je ne te dirai pas que tu t'abuses, mon cher enfant , m'écrivait en même temps mon oncle, sur l'espoir de voir la paix conclue très prochainement. Le conquérant ne saurait
reculer dans la voie qu'il a adoptée : la moindre concession lui semblerait une honte, et il préférera perdre la France avec lui. Tu vas donc reprendre les armes au premier jour, et, que tu périsses par le ter ennemi, ou queje succombe moi-même à mon inquiétude à ton égard, nous ne sommes plus destinés à nous revoir, mon bon Charles.
« En conséquence, puisque le ciel t'accorde encore, à toi, quelque beaux jours : jouis-en dans toute leur splendeur, dans tout leur éclat. Hélène t'aimera d'autant plus si son amour-propre est d'accord avec son cœur pour te préférer à tout autre.
« Des princes, des rois, m'écris-tu, te la disputent. Agis toi-même en roi : Tu peux prendre chez le banquier Hofier jusqu'à cent mille francs.
« Si tu tombes dans les champs de la Lusace ou de la Silésie, tu seras aise d'avoir,
comme on dit, joui de la vie; situ reviens pleurer à Luciennes sur la tombe de ton vieil oncle, tu béniras son souvenir et te rappelleras qu'il t'aimaiU Adieu, Charles. »
Je fis lire cela à Hélène.
Elle déchira très spontanément la lettre de crédit et en envoya les morceaux à M. Germond, dans une épitre pleine de dignité et exprimant en même temps les sentimens de la plus profonde reconnaissance.
« Tiens, mon ami, me dit-elle, envoyé cela à ton oncle, et remercie-le . à ton tour et pour ton propre compte. Tu m'as déjà fait des présens magnifiques, et peut-être ai-je eu tort de les accepter. Je ne veux rien de plus. Je ne prétends lutter que d'élégance avec ces dames de la comédie française (*),
(t). L'empereur avait appelé a Dresde , a cette époque , l'élit* •le la Comédie Frauçalre,
et je suis, grâce à mes talens et à Ion amour, la plus riche de mes camarades de l'Opéra Italien. Si je perdais la voix; si mon état venait à me manquer, je recourrais à toi sans honte, sans efforts, et je sais que tu partagerais avec Hélène... Jusque là, ta petite chanteuse, comme ton oncle m'appelle, vivra de ses chants et ne t'en aimera que davantage. »
Ce'lut un travail, oui, travail est le mot, de conserver tout à moi, un bien, aussi précieux qu'envié.
Je me fis faire un frac bourgeois , du consentement de mon général , et je pris aussi le chapeau rond, pour pouvoir suivre Hélène dans les coulisses.
Elle obtint de son directeur que j'y serais admis, par faveur insigne.
Grâce à la liberté complète que me laissait
M. de Marilly, je ne perdais pas de vue, ou du moins bien peu, ma prima donna. Sûr du dévouement et de l'intelligence de mon jeune domestique, je l'avais attaché au service d'Hélène , avec des instructions qu'il suivait à la lettre.
Ma présence continuelle, suffisante pour empêcher les visites, ne pouvait empêcher les billets doux, et nous en recevions une quantité prodigieuse. Je me chargeais des réponses: je les faisais plus ou moins vives, selon que le style était plus ou moins convenable. Si l'épître était simplement tendre et polie , j'y répondais poliment; mais si l'écrivain était léger, badin, ne semblant pas admettre la possibilité d'un refus, ou je lui renvoyais sa lettre sans réponse, ou, j'y joignais un non si sec et si positif que le galant n'osait y revenir.
L'extrême légèreté deM. de Marilly rendit
ma position de plus en plus difficile.
Un jour, à déjeuner , mon fidèle Fritz me prévint qu'il avait quelque chose à m'apprendre.
« Parle, mon ami, luidis-je : Hélène n'entend pas l'allemand.
— « Le général est amoureux de mademoiselle : hier, à l'opéra, il n'a cessé de la lorgner.
— « Merci, mon garçon. Je me tiens pour averti. »
Je dis à Hélène ce dont il s'agissait. Elle convint que M. de Marilly lui avait fait des mines pendant toute la soirée.
« Je ne t'en ai rien dit pour ne pas te mettre dans une position gênée avec lui, ajoutât-elle. Ton général ne doit en effet te donner non plus d'ombrage que tout autre : Son air de fatuité me déplait. On m'a dit , au théâtre,
qu'il est l'amant de cette belle comtesse Polonaise, que noug rencontrons souvent au grand jardin, et je ne saurais vraiment croire qu'il s'occupe de moi , à moins que ce ne soit pour rire à nos dépens à tous les deux. Sois tranquille , mon ami : Les roués ne me sont pas dangereux : le noble comte%n sera pour sa peine. »
J'étais en garde contre le général lorsque j'allai lui rendre mes devoirs quotidiens.
Il entra de suite en matière.
« Je crois, mon cher, que je vais vous prier de me précéder dans notre retour à nos cantonnemens, me dit-il : vous ne pouvez tenir beaucoup à assister ici à la célébration de
la fête de l'empereur , et vous devez être las de votre chanteuse.
— « Si mon général m'éloigne de lui , répondisse , j'aurai lieu dépenser que j'ai en-
couru sa disgrâce , et alors je demanderai à entrer dans un régiment : ce sera , j'en conviens, à mon grand regret.
— « Qu'elle folle pensée vous vient-il là ! Où voyez-vous donc une disgrâce? Vous savez de reste par la correspondance de mon oncle , qui sans cesse vous recommande à moi et , plus encore , par les services incessans qne vous me rendez, que nous sommes inséparables... Vous tenez sans doute à rester à Dresde, à cause devotre Hélène, comme vous l'appelez... Soit. Ne parlons plus de départ... Oui, il serait mal à moi de vous éloigner... »
Toutefois , loin de renoncer à ses projets sur Hélène, il porta l'étourderie jusqu'à lui écrire une lettre, qu'un sous-lieutenant n'eut pas désavouée.. Rien d'aussi fou !
J'étais répétant au piano avec Hélène
quelques airs de Mozart, lorsque madame Duval nous interrompit.
« Tenez , nous dit-elle : voilà encore une lettre d'amour. Jamais, je n'ai rencontré autant d'extravagans que dans ce pays-ci. Il faut que tous ces gens là ayent le cerveau détraqué par l'odeur de la poudre ou le bruit du canon. *. Cette belle épître (écoutez bien , Charles) est de monsieur le général comte de Marilly. Le laquais a décliné <n toutes l ettres les noms , qualités et demeure . car il a bien voulu me prévenir que son maître attendait ma fille a... souper. J'ai répondu au Lafleur que celui qui l'envoyait était un impertinent et que ma fille ne soupaijque chez moi ou chez elle
- » Vous êtes adorable, ma bonne madame Duval.
— « Toute lettre mérite une réponse, et je me charge de celle-ci, dil Hélène.
— « Contente toi de la dicter et signer , lui dis-je; laisse la moi écrire, pour rendre la leçon d'autant meilleure : je ne veux pas me prêter à gâter les grands ; ils méprisent trop l'espèce humaine. El .
— « Ton général se fâchera , en reconnaissant ton écriture.
— « Tu mettras toi même l'adresse , et i^ pourra croire que je ne savais pas à qui tu répondais. Qu'il se fâche en tout cas : si mon .fait est un peu hardi , M. de Marilly est dans
son tort , dès lors qu'il n'est pas aimé. Allons, dicte , mon Hélène , et ne crains ni pour loi , ni pour moi. »
Sa lettre était un petit prodige d'esprit et de délicatesse. Vraiment ce que les femmes apprennent dans le monde , et surtout au théâtre , vaut pour le moins l'éducation régulière des écoles et des pensionnats. La le-
w 272 —çon était parfaite et aurait proûté à tout
autre.
M. de Marilly était incorrigible.
Mes obligations ou mes engagemens envers Fernande ne s'étendaient pas jusqu'aux gens de son mari, et je prévins le valet du général que si je le rencontrais , porteur d'un nouveau message à Hélène , je lui casserais les reins sur place.
Je ne sais s'il en dit quelque chose à M. de Marilly; mais celui-ci fronça le sourcil, à moi» entrée chez lui le lendemain au matin.
Ce n'est pas de moi seul que vous êtes le secrétaire , me dit-il.
— « Hélène me dicte souvent, pendant sa toilette, ses réponses aux nombreuses lettres d'amour (pion lui adresse de toutes parts. Les femmes écrivent bien mieux nue nous sur ce sujet , el je n'ai rien à reprendre an style.
Je dédaigne môme de connaître mes malheii reux rivaux. Mieux vaut ne pas savoir que tel homme, aux bons procédés duquel on crojûit avoir quelques droits, en a manqué conplètement.
« Je suis parfaitement sur d'Hélène : Nous nous aimons depuis longtemps et plus aujourd'hui que jamais.
— « L'on ne parle d'autre chose au quartier-général ; mais vous feriez mieux de ne pas vous charger de la correspondance de la petite ! Je sais qu'en dernier lieu , on a reconnu voire écriture, et.., cela pouvait vous causer des désagrémens.
— « Mon général m'accordera q;ie s'il est pardonnable qu'on cherche à m'enlever une femme charmante, dont je suis justement fort épris , il ne l'est pas moins que je cherche , moi , à la conserver. A cet égard , je suis prêt