Tome i
à donner toute satisfaction à mes égaux, qui seront assez fous pour se fâcher , et , quant à mes supérieurs, ils ont trop de cœur et de savoir-vivre pour ne pas reconnaître qu'en affaire semblable, le rang, le grade, doivent demeurer sans force. C'est du reste un point sur lequel je ne céderais pas à l'empereur lui-même, et vous m'approuverez, je n'en doute pas.
— « Oui , oui... elle est fort bien , votre Hélène. Allons, gardez-la... si vous pouvez.
— « J'en fais mon affaire, envers et contre tous. »
Je me retirai bientôt dans ma chambre, au fond du même corridor que l'appartement du général. J'y avais amené Hélène. Elle était impatiente de savoir l'effet que sa lettre avait produit et l'accueil que je recevrais.
Nous étions gaiement à déjeûner, lorsque Fritz m'annonça la visite du comte.
« Je devais aller déjeûner au château, me dit M. de Marilly en entrant; mais j'ai appris que mademoiselle était ici : je vous ai donné la préférence.
— « Vous me faites honneur... Fritz, vite un couvert. »
J'étais très contrarié.
Hélène me fit un signe d'intelligence , et me dit bien bas, pendant que le général déposait son chapeau et son épée :
« Sois tranquille, mon ami : tu seras content de moi. »
Je fis bonne contenance et nous tînmes tète au comte. Nous finimes par être plus gaies que lui , bien qu'il but le vin de Hongrie à plein
verre. Fritz ne nous versait, à nous , que de l'eau.
Sa belle flamme pour Hélène puisait de nouvelles forces dans le vindeTokai; ses yeux parlaient à défaut de sa bouche.
« Mon cher Germond, me dit-il, je n'ai pas voulu vous faire courir à jeun; mais maintenant je vous prie de ne pas perdre un moment pour aller àTétat-major chercher les ordres qu'on m'a spécialement recommandé d'y prendre ce matin; je crains d'être en retard. Il s'agit d'affaires de service très pressées... Je vais vous attendre ici en causant avec mademoiselle.
— « J'éprouve mille regrelsde ne pouvoir vous faire compagnie une minute de plus, dit Hélène en se levant... On m'attend à la répétition... Je vous souhaite le bonjour.
— « C'est une plaisanterie. Vous ne serez pas cruelle à ce point...
— «Je ne me permettrais pas de plaisanter avec vous, et je ne suis pas cruelle le moins du monde : demandez à Charles. »
M. de Marilly se levait, chancelant, pour retenir Hélène. Le sang me bouillait. J'avais repris mon épée pour sortir ; j'y portai la main... Je ne sais ce que j'allais faire.
Heureusement le général était beaucoup moins ingambe que nous; Hélène m'entraina, et nous arrivions à l'extrémité du corridor, que le comte n'avait pas encore quitte son fauteuil, tant il était aux trois quarts gris.
Nous étions chez Hélène, un peu émus de l'aventure.
« Comment peux-tu, mon ami, me dit-elle, aller t'exposer à te faire tuer au service d'un d'un homme comme celui-là ! il convient qu'à
cette bataille, qui t'a valu la décoration, tu étais plus occupé de lui que de toi-même , et tu vois s'il respecte celle qu'il sait ton amie. Laisse-là la guerre et ne fréquente que tes égaux ; A Orléans, quand nous chantions l'opéra ensemble, nous n'avons rien éprouvé de semblable. Viens à Paris.
-» « Au moment de la reprise des hostilités, l'honneur m'enchaîne à l'armée. Lis cette lettre du comte d'Arbois, dont j'ai beaucoup à me louer, puisque je lui dois mon grade. M. d'Arbois m'entretient de son neveu, me vante avec justice la bonté de son cœur et me prie de ne tenir compte de ses boutades , auxqueilesM.deMarillyne pense plus eneffet cinq minutes après. »
Fritz m'apprit que mon général s'était mis à rire aux éclats de ce que nous lui avions échappé ; qu'il était tombé endormi sur le
canapé et y était resté six heures de suite.
« Qu'il ne soit plus question de la scène d'hier, me dit M. de Marilly, le lendemain, en m'appercevant; le vin de Tokai m'avait mis en gaieté ; pourquoi diable aussi me le verser à plein verre? C'est à vous la faute de mes sottises, mon cher Charles. Votre Hélène est une femme d'esprit. »
Il méprit la main, me parla de Paris, de sa famille , des lettres qu'il venait d'en recevoir, et moi-même je ne pensai bientôt plus à la scène de la veille. Abstraction faite des recommandations de Fernande, M. de Marilly exerçait sur moi un charme infini. Il me plaisait, je l'aimais, et j'avais raison de l'aimer. Mon brave général ! oh ! je n'ai pas faU pour lui autant que j'aurais dû.
« Nous partons demain , ajouta-t-il. Tout le monde rejoint ses cantonnemens. Dans quel-
ques jours, le canon grondera de plus belle. Faites vos adieux, mon ami. »
Je renvoyai à la hâte en Silésie mon jeune domestique, n'osant conserver un Prussien à mon service, en temps de guerre avec son pays. Le bon Fritz versa des larmes en me quittant.
Il fallut de nouveau me séparer d'Hélène..
Au moment de quitter Dresde, je reçus des nouvelles d'unde mescondisciplesdeSorrèze, de Charles Herlel , mon meilleur ami , dont je parlerai bientôt plus amplement. Il habitait Munich et avait appris, je ne sais comment, que j'étais en Saxe. Il me faisait mille offres de service.