CHAPITRE XVIII
« JEquani mémento r?bus in ardui»
« Scrv.irc mentem.
(hokacb).
Nous ne fumes pas longtemps tranquilles au cantonnement.
Blucher faisait la guerre à la française. Il n'attendit pas la reprise des hostilités pour occuper Breslau,
Il s'avança avec les Russes de Langeron, sur la Katzbach, et nous battimes en retraite de Goldberg à Lowemberg, où il nous fallut, après un léger combat, rester sur la rive gauche du Bober.
Heureusement l'empereur arriva.
Le vingt-un août , nous repassâmes le Bober et marchâmes en avant.
Le vingt-trois, nous fîmes des prodiges à Goldberg, et je me réjouissais déjà d'arriver à Breslau. « J'y retronverai Kettly et ce bon Fritz, me disais-je. »
J'étais en effet destiné à les revoir.
Nous étions en fort bon train, lorsque les Autrichiens s'avisèrent, à leur tour, de marcher sur Dresde, avec leur lenteur accoutumée, mais enfin de marcher. L'empereur dut nous quitter.
Or, les licutenans de Napoléon riaient tous
deshéros lorsqu'ils combatiaient sous sesyeux et n'avaient qu'à mettre à exécution les inspirations de son génie. Loin de lui , livrés à eux-mêmes, chargés d'un grand commandement, ils n'étaient plus que l'ombre du conquérant.
Cette ombre là ne suffisait pas pour effrayer les généraux ennemis. Ils étaient doués d'un instinct admirable à cet égard.
« L'empereur est là, disaient-ils, à la seule inspection des manœuvres , à la vivacité de l'attaque; Napoléon est parti, disaient-ils, en reconnaissant un manque total d'ensemble dans nos marches et le peu de vigueur de la poursuite. »
L'histoire de nos dernières campagnes est la preuve de ces vérités.
Le maréchal, qui commandait nos trois * corps d'armée aux • fatales journées de
Walhstadt, pleiu d'honneur et de vertus guerrières, n'était plus toutefois le héros de la Trébia, ni le général de division, qui avait à gagner, à Wagram, le bâton de maréchal de France aux côtés de Napoléon ; enfin , car il faut tout dire, nos soldats de 1813 n'étaient plus les vétérans de la Trébia et de Wagram.
Blucher, vieux routier, fin comme un renard, qui plus d'une fois, a perdu de son poil sous la poursuite du chasseur, Blucher s'aperçut qu'il n'avait plus affaire à l'empereur.
Le vingt-six, il attaqua, à son tour, et battit le corps d'armée principal. Sa retraite entraîna celle du notre, dont nous formions l'extrême droite.
Nous étions lancés vers Jaiier, dans les montagnes, pour tourner l'aile gauche prussienne.
Séparés de nos deux autres divisions, qui
trop pressées par le soin de* leur salut personnel, ne purent nous attendre à Goldberg, nous restâmes seuls sur la rive droite du Bober, dont les flots étaient grossis par les torrens de pluie tombés les vingt-six et vingtsept.
Il fallait trouver un pont, et tous étaient déjà gardés par les Prussiens ; nous avions été forcés de revenir sur nos pas.
Le vingt-neuf, entourés de toutes parts, nous prîmes position sur les hauteurs de Plagàwilz devant Lowemberg. Nous limes bonne contenance contre des forces triples des nôtres, aussi longtemps qu'on pouvait l'attendre de nos jeunes soldats.
Les deux tiers de notre division étaient hors de combat. Nos rangs se rompirent enfin et chacun ne pensa plus qu'à soi.
J'étais séparé de mon général.
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Je le retrouvai à pied, légèrement blessé et désarmé,
« Prenez mon cheval, lui dis-je, et jetezvous hardiment dans le Bober. Vous avez vu mon César nager sous moi dans l'Elbe : en deux minutes vous serez sur la rive gauche.
— «Non, non, je ne puis, me répondit M. de Marilly. Fuyez vous-même.
— « Au nom de Dieu, mon général, pensez à votre famille, à madame la comtesse. Vous n'avez pas un instant à perdre. Soyez tranquille sur mon compte : je sais nager et je parle allemand. Partez. »
Je le force à monter mon cheval et le conduis jusqu'au Bober. Je le suis des yeux, tout en me débarrassant de mon habit , de mes bottes, "pour nager plus facilement.
Le désordre est au cornb^ autour de moi : nombre cie malheureux se noyent en s'effor-
çant d'atteindre la rive gauche ; le général de division est déjà prisonnier.
Les prussiens arrivent à nous ; l'un d'eux m'arrête , au moment où je me jette à la nage ; je lutte en vain un moment ; je cède à la force et me rends avec tout ce qui reste sur le rivage.
Dépouillé , maltraité par nos vainqueurs , je jette un regard sur la rive opposée. Mon général était sauvé : il fuyait au grand galop ; la fubillade des prussiens ne pouvait plus l'atteindre. J'éprouvai un sentiment indicible de bonheur.
« Fernande sera contente de moi, me disje ; mais mon Hélène, quand te reverrai-je!»
Mon vainqueur particulier était un espèce de tambour-maître à figure pendable. Ma montre avait passé dans sa poche et , mécontent d'avoir trouvé ma bourse à peu près
vide , il semblait décidé à m'enlever jusqu'à ma chemise.
Il découvre sur ma poitrine le portrait d'Hélène; il déchire le ruban qui le retient et s'efforce de me l'enlever. Furieux, je lui saute à la gorge et le serre à l'étouffer» Ses camarades me terrassent.
J'aperçois un homme âgé, qui me semble un officier supérieur.
« Au nom de ce que vous avez de plus cher, monsieur, lui dis-je avec un cri déchirant , faites moi rendre ce portrait de ma femme. Si vous aimez, si vous êtes époux vous-même , vous concevrez le prix que j'y attache; il n'a au surplus de valeur que pour moi : vous n'y voyez aucun entourage d'or ou d'argent.
— « Rendez ce portrait , dit le vieillard au tambour.
Celui-ci s'y refuse. L'officier le lui arrache et me le rend.
Conduits commeun troupeau de moutons , poussés à coups de plat de sabre , parqués comme des bêtes, la nuit, dans des granges ou des écuries, mourant de faim et de soif, nous arrivâmes à Breslau.
L'abominable tambour faisait partie de l'escorte el semblait ne pas vouloir me perdre de vue. Il me regardait de manière à me prouver qu'il ne me pardonnait pas de m'ètre fait rendre le portrait chéri.
Nous faisions halte sur la même place où. trois mois auparavant, j'avais délivré un prisonnier , moins à plaindre que je ne l'étais devenu moi-même, et, dans la foule qui nous entourait et insultait à notre malheur , je cherchais vainement Kettly , son père ou Fritz.
Toraei. 19.
On nous apprit que nous allions changer d'escorle et continuer noire route, bien qu'il fut plus de six heures.
Je n'étais pas fâché d'être débarrassé du maudit tambour : j'en craignais toujours quelque mauvais trait.
Quelle fut ma surprise lorsque je le vis me désigner à l'officier commandant et venir ensuite vers moi.
« Camarade, me dit-», au moment de nous séparer, je veux faire ma paix avec loi; tu parles si bien allemand, qu'il parait que tu es du nombre de ceux de les compatriotes, qui ont séjourné en Prusse depuis sept ans. Je veux te prouver combien je t'en sais gré. Tu tiens aussi beaucoup au portrait d'une jolie femme et il y a en cela sympathie entre nous. Viens boire un verre d'eau de vie en cassant la croûte. J'en ai obtenu la permis-
sion pour toi, et je te reconduirai au détachement. J'ai affaire sur la route que tu dois suivre. Nous avons une heure devant nous, et> grâce à la montre que tu m'as donnée , nous serons exacts à arriver à temps.
m- « N'allez pas avec ce coquin-là , me dit un officier, qui se trouvait près de moi.
— « Quel mal peut-il me faire? je" n'ai rien à perdre et tout à gagner, au contraire, puisqu'il veut me payer à boire... J'accepte, camarade, dis-je au prussien.
— « Bien, suis moi. »
Il me conduisit à l'extrémité du faubourg de Pologne.
Nous entrâmes dans un cabaret, où il nous fit servir à manger par une vieille femme*, la seule personne que j'aperçus dans la maison. La chère n'étail pasdélicate. C'était, je crois»
ce que les Soldats appellent une ratatouille, faite avec un chat et des pommes de terre.
Je mangeai néanmoins comme un affamé.
« C'est autant de pris ser l'ennemi, me disais-je. »
II ne mangeait pus moins que moi et buvait beaucoup plus.
Le*détachement passa.
« Nous avons le loisir, me dit mon amphytrion. Vois à ta montre , il n'est que sept heures. Je vais te reconduire : nous en serons quittes pour marcher un peu plus vite, aûn d'atteindre les camarades. Allons, une ras?de à ton vainqueur , au grand Blucher !
— « Au grand Napoléon! repris-je. Nous vous chasserons devant nous comme des poules, toutes les fois que vous ne serez que deux contre un.
— « Sais-tu que je devrais te passer mon
sabre au travers du corps, pour les sollisi i que tu medis-là?
— « Donne m'en donc aussi , un sabre , pour que la partie soit égale, et je me charge de te faire battre en retraite, aussi vite que le fait maintenant ton Blucher devant l'armée française. L'échec de Walhsladt est réparé. On nous éloigne à la hâte de Breslau parce que notre empereur y arrive peuî-ôtre demain.
— « Tu en as menti par ta langue....
Viens que je le reconduise à tes camarades de Walhstadt. Tu ne connais pas tous ceux avec lesquels tu vas souper. »
Là-dessus il m'emmena vers le détachement. J'étais exaspéré ; j'éprouvais déjà de fortes démangeaisons de sauter à la gorge du prussien.
Il me tenait par le bras et s'appuyait d'autant plus qu'il avait bu outre mesure.
« Écoute, me dit-il, je t'ai fait une politesse : il faut que tu m'en prouves ta reconnaissance en me donnant le portrait, que ce vieux fou de major m'a forcé à te rendre , ou je l'enfonce six pouces de ma lame dans jes côtes , et tu ne reverras jamais la jolie femme. »
Je regardais de toutes parts et n'apercevais personne. On n'entendait que dans l'éloignement le bruit de la marche du convoi de prisonniers. La nuit était close.
« Allons, me dis-je , la fortune cesse de mètre contraire. Mon Hélène, c'est ton portrait qui me sauve de la Sibérie : je suis sur la route qui y conduit. »
« Camarade , dis-je au pussien, veux-tu merendiemaàmontrc?A cepiï*,je te laisse les deux oreilles.
— « Comment! me dit-il , tu plaisantes avec ton vainqueur ! attends... »
Il met la main sur la poignée de son sabre. Prompt comme l'éclair , je le préviens et le renverse dans un fossé plein de boue- Je lui enlève ma montre, et, son sabre à la main,, je m'enfuis à toutes jambes , pendant qu'il s'efforce de crier , à moitié noyé dans la fange.
Je m'étais orienté. Je n'étais pas à plus d'un mile de la demeure de Frieler. Les environs de Breslau m'étaient connus : je m'étais souvent promené à cheval sur la roule où je me trouvais.
Je me dirige à travers champs vers le toit hospitalier de Ketîly.
J'en approchais. Je me croise avec deux laquais en livrée qui semblaient sortir du cabaret et chantaient des couplets injurienx
pour noire armée. Je ne puis résister à la tentation de les battre. Je tombe dessus à coups de plat de sabre ; la lame se brise sur leur dos. Je leur jette la poignée à la tète et me sauve de plus belle en riant de tout mon cœur.
Cinq minutes après, j'étais à la porte de Frieler. J'écoute, j'entends Kettly qui chante en travaillant. J'entre ; elle recule à mon aspect; elle veut fuir. Ma longue barbe, mes vètemens déchirés l'épouvantent ; je la nomme , elle reconnaît ma voix.
« M. Charles ? » s'écrie-t-elîe.
Eiie m'accueille comme si j'avais encore été vainqueur ; elle me donne du linge , les habits eue j'avais naguère payés pour Fritz, et lorsque son prétendu rentre avec Frieler, je suis présentable au point qu'ils me reconnaissent sans hésiter.
Je leur racontai en quelques mots les événemens de la Katzbach et de Lowemberg, et mon évasion en sortant de Breslau. Pour ne pas mettre en jeu leur amour-propre national, je ne leur dis rien du tambour jeté dans la boue et des laquais battus.
Leur accueil ne fut pas moins amical que celui de Kettly.
« N'ayez aucune inquiétude, me dit Fritz; Ma mère à des économies ; Frieler est dans l'aisance ; Kettly et moi nous avons de bons bras : vous ne manquerez de rien, en attendant que vous puissiez retourner en France. Maintenant cela vous serait peut-être impossible, en raison de la guerre et des papiers que l'on exige des voyageurs. Nous y penserons.
« On commence à se relâcher à Breslau des mesures de rigueur que l'on employait
pour la formation de la Landwher , et si je n'y avais été incorporé, je pourrais me montrer partout. Je suis obligé de me cacher et de ne sortir que la nuit. Vous ne serez pas dans le même cas, et, vêtu comme vous voilà en paysan, vous pourrez aller à la ville avec mon grand chapeau rabattu que je vous donnerai ; vous serez tout à fait méconnaissable. Il n'y a personne au château. Le vienx concierge que vous y avez vu est mort. C'est Frieler qui a toutes les clés. Vous ne courez absolument aucun danger.
— « Mes bons amis, repris-je, je ne me pardonnerais pas de vous être à charge. Je veux travailler avec vous : je m'en sens capable. Un soldat français doit savoir travailler à la terre : vous me dirigerez, et les forces ni le courage ne me manqueront.
— n Bravo ! dit gaiement frieler, je vous
accepte pour garçon jardinier. Les bras sont rares aujourd'hui en Silésie. Je vous donnerai de bons gages. Soupons d'abord et couchons nous. Dès demain, au point du jour, vous entrerez en fonctions : capitaine , vous irez avec Kettly , vendre à la ville, les paniers de fruits et de légumes que nous avons préparés, ce soir. Je préfère, moi, rester au jardin. »