CHAPITRE XIX
« Of ail the woes that load the mortal state , « Whate'er thy portion, raeedly mtcl thy fa te « But ease it ass thou can'st. »
(BLPTHISTON).
Me voilà garçon jardinier. Couché dans la même chambre que Fritz, je dors comme un suisse ou comme un homme qui a oublié ce que c'est qu'un bon lit.
C'est Frieler qui me réveille , le lendemain.
« En avant , capitaine , me dit-il : votre général, Kettly vous attend. »
En un moment , je suis sur pied , et bientôt je chemine aux côtés de Kettly , qui se. prend d'un rire (bu, en me regardant au milieu des choux et des navets. Sa gaieté me gagne et je renverse un de mes paniers. I
« Que ce garçon là est gauche ! dit-elle en éclatant. Mon père a été trompé : ça n'a jamais servi dans une bonne maison. »
Elle me dit le prix que je dois demander de chaque objet, m'enseigne toutes les petites ruses du commerce , et je profite si bien de ses instructions que je tire meilleur parti qu'elle même de ma marchandise.
« C'est bien, me dit-elle : nous avons tout
vendu , allon9 nous en. J'entends des propos qui vous sont pénible» : partons. »
Les paysans parlaient des succès de Blucher , et je crus comprendre aussi qu'un de nos corps d'armée avait été entièrement anéanti sur les frontières de la Bohême. (Les divisions du général Vendamme , àCulm.)
Un moment après, une foule immense accourut sur les pas d'une nombreuse colonne de prisonniers L'aspect de mes malheureux compatriotes m'arracha des larmes.
« Prenez ma montre, dis-je à Kettly. Elle me vient de ma mère, et j'y tenais avec une sorte de fanatisme ; mais je ne saurais voir des français dans une semblable situation sans les soulager, quand il m'en reste encore les moyens. Entrez chez cet horloger du coin de la place ; vendez ma montre et distribuez en le prix à ces infortunés.
— « Non. non. Gardez votre montre... Jto vais leur donner tout ce que j'ai d'argent.
— « Ce ne serait pas assez. De grâce, entrez chez l'horloger. »
Elle obtient quinze louis de ce qui en valait trente ; elle les distribue à mes malheureux frères d'armes , qui la bénissent ; elle leur donne aussi ce qu'elle avait retiré du marché et revient vers moi toute joyeuse.
« Fuyons me dit-elle , on nous remarque. »
L'exemple de Kettly avait excité la générosité de quelques bons habitans. Les malédictions qui suivaient les prisonniers avaient fait place aux accens et aux démonstrations de la pitié : on leur apportait de toutes parts des vivres et quelques vêtcmens.
« Ma chère , dis-je à Kettly , votre cœur vous a entraînée trop loin. Votre père sera
mécontent : vous avez disposé en faveur des français du fruit de son travail.
— « Non, il a été lui-même prisonnier en France, il y a vingt ans, et souvent il a été ainsi secouru. En tout cas, je ne lui en dirai rien. Je remplacerai cela de ma petite bourse particulière : elle est bien garnie; j'amasse, chaque jour , pour monter mon ménage quand j'épouserai Fritz.
— « Vous êtes un ange de bonté. »
Je la priai de s'informer à la poste si les communications étaient libres avec la Bavière ; si l'on pouvait écrire à Munich. « Sans aucune difficulté, lui répondit-on. »
Cela me conflrma les bruits de défection qui couraient dans l'armée, à la reprise des hostilités. La Bavière elle-même allait nous abandonner , si ce n'était déjà chose faite. Le malheur produisait son effet ordinaire ;
toute la confédération du Rhin allait tourner ses armes contre nous : la position de l'empereur à Dresde n'était plus tenable.
J'étais loin de me trouver mal chez Frieler , et je conçois qu'un garçon jardinier puisse être aussi heureux qu'un capitaine ; je conçois encore, ce que j'ai entendu dire à l'armée, qu'un grand nombre de français, faits prisonniers en Russie, s'y soient fi\és et laissent croire à leurs familles qu'ils sont morts, afin de former de nouveaux liens, de ne pas revenir en France en reprendre qui leur sont devenus pénibles , ou quelque chose de semblable. Ubibenè ibipatria.
J'écrivis à Hertel à Munich, où je voulais arriver, en dépit de la police prussienne et autrichienne.
Kettly m'offrait sa dot pour me mettre en route, si j'osais m'exposer à mille périls, en Tomei. 20.
raison du défaut de papiers ; mais je résolus d'attendre une lettre de mon digne compagnon d'études, parce que si j'avais été fusillé avant d'atteindre Munich , ma jeune amie aurait pu perdre son petit pécule , et son mariage avec cet excellent Fritz en aurait été retardé.
Je jardinais courageusement. Fritz se désespérait de me voir me condamner à un travail aussi rude et voulait m'arracher la bèchc des mains; mais je suis entêté, et je signifiai à mes hôtes que j'entendais gagner ainsi mon pain jusqu'à ce que je reçusse des nouvelles de Munich ou que je trouvasse moyen d'y arriver.
Un soir, Fritz , à son retour de la visite qu'il faisait quotidiennement à sa mère, à la nuit tombante, se mit en grande conversation avec Retlly , et je l'entendis plusieurs
fois parler de Munich. J'exigeai qu'il m'instruisit de ce donl il était question .
« Eh bien! me dit-il, je suis à même, moi, d'aller à Munich. Ma mère est intendante de la maison de M. de Ziegler , dont le fils est co'onel dans notre armée et se trouve chargé d'une mission auprès du roi de Bavière ; il part après demain. Ayant perdu son domestique à la Katzbach, il a chargé ma mère de lui en trouver un autre. Ma mère, qui sait ma position et que je ne puis me montrer à Breslau, m'a engagé à entrer au service du colonel, et je consultais Kettly.
— «Et que dit-elle ?
— « Kettly n'est pas d'avis que je parte.
— t Elle a raison : ta place est ici avec elle... Mon bon Fritz, si tu voulais me laisser te remplacer auprès du colonel...
— « Je n'osais vous l'offrir, mon capitaine. Comment voudriez -vous descendre?
— « Mon ami, rien en cela ne m'humilie, je t'assure... Kettly ira, demain au matin, dire à ta mère que tu as trouvé un de tes amis qui entrera au service du colonel. Tu peux répondre de moi : je te jure que je ne donnerai aucun sujet de plainte à M. de Ziegler; je le servirais comme tu ferais toimême.
« Tu -me conduiras demain à ta mère, qui me présentera à ses maîtres, et tu m'auras rapproché de ma famille et de mes amis , ce que je n'oublierai jamais, non plus que ce que je vous dois déjà à tous les trois.
- « Vous le voulez? dit Kettly. Rien n'est plus facile à arranger , et je m'en charge. »
Le lendemain, Kettly me conduisit à sa future belle-mère , qui , après quelques questions sur les détails du service , parut contente de mon intelligence et me dit que je pourrais me présenter , le soir, et entrer en fonctions pour faire les malles de mon maître.
M. de Ziegler , beau jeune homme , blond et à manières distinguées., me regarda quelques inslans. avant de répondre au compliment de mon introductrice. Il semblait étonné de l'ensemble de ma physionomie.
« Il suffît, dit-il enfin, sans m'adresser un mot. Je m'en rapporte à vous, Marie; veillez à ce que tout soit prêt pour que je puisse partir au point du jour.
— « Le colonel est un peu fier , me dit Marie : ne vous en effrayez pas, il est habitué à vivre à la cour; il se familiarisera lorsqu'il
vous connaîtra mieux. Je vais vous donner d'autres habits : il aura peut-être été mé-» content de vous voir vêtu en paysan. »
Je reculai à l'aspect de la livrée que Marie me présenta. Mon premier mouvement fut de répugnance et d'indignation.
« 0 mon pays , mon Hélène 1 me dis-je , c'est pour vous. »
J'endosse la casaque,
Marie m'avait prévenu que le colonel ren^ trerait tard : c'était me dire de l'attendre. Je chargeai et préparai la chaise de poste; je parlai à peine aux domestiques de la maison. J'allai me coucher, sans m'inquiéter de M. de Ziegler et, j'avoue ma sottise , je me passai de souper plutôt que de manger à l'office avec mes acolites.
Au matin, j'entrai dans la chambre du co-
lonel et lui annonçai que sa voiture l'attendait.
Il me regarda de plus belle avec ma veste de livrée et parut frappé de mon accent. Je m'en aperçus et m'efforçai de me faire un peu plus tudesque, et moi et mon parler.
« Vous courrez en avant de ma chaise, me dit-il.
— « Oui , monsieur. Marie m'en a prévenu.
— « Vous savez monter à cheval ?
— « Oui, monsieur le colonel. »
Son laconisme me convenait infiniment.
« Bon! me disais-je, je vais lui rendre d'ici Munich les services dont il a besoin. Je ne lui dois pas davantage. Une fois à destination, je le quitterai sous le premier prétexte. Cet homme là est par trop grand seigneur :
un valet, pour lui , n'est qu'une machine à ses ordres. Soit. Je vais lui obéir, jusqu'à ce que je ne puisse me passer de sa livrée. »
II me donna les papiers nécessaires et de l'argent pour payer les relais.
Un quart d'heure après, je courais à franc étrier sur la route de Prague. Le temps était fort beau ; les chevaux supportables ; je me rapprochais de la France... Vogue la
galère.
Prague était encombrée de troupes et de grands personnages. Le colonel , après quelques visites, me fit l'accompagnera son dîner avec une trentaine d'officiers de toutes nations.
Je n'avais jamais autant souffert. La catastrophe de Culm avait changé en chants de victoire leur désespoir du résultat de la marche des Autrichiens sur Dresde, oùilsconve-
naient avoir été écrasés par l'empereur, les Yingt-sept et vingt-huit août; ils parlaient aussi d'un échec, éprouvé par le maréchal duc de Reggio dans sa tentative sur Berlin ; forts de leur nombre , ils se livraient à mille fanfaronnades désespérantes pour moi. Je ne pouvais de sang-froid les entendre se flatter d'enfermer l'empereur en Saxe et de l'y prendre comme un renard dans son terrier.
Un jeune capitaine Prussien, assis près de M. de Ziegler, était le plus tranchant. Je le pris en antipathie et, pour lui faire pièce, je m'avisai de lui verser de l'eau au lieu de vin de Champagne; il s'en aperçut et se tourna vers moi ; il surprit un sourire ; furieux', il avança la main pour prendre son verre.
Je devinai son intention de me le jeter à la tête. Plus prompt que lui, je pris le verre.
>Ion premier mouvement fut de mellre à
exécution à son égard la pensée que je lui avais supposée au mien.
J'eus assez d'empire surmoi pour n'en rien faire, et je sortis. La conversation était tellement animée que personne ne s'apperçut ni de ma mauvaise plaisanterie ni de la belle colère du capitaine.
Sans m'inquiéter des suites , j'allai me promener en ville et lire ce que je trouvai de journaux. Je rentrai assez tard.
Le colonel rentra lui-même et me demanda ce que j'étais devenu .
<r Je me suis trouvé mal , lui dis-je : j'ai été obligé de sortir.
— « Qu'elle est donc cette impertinence ? Vous avez versé un verre d'eau au capitaine lorsqu'il demandait du vin.
— « J'aurai mal compris , parce que vous parliez des Français et de l'empereur.
— a C'est à dire , parce que nous parlions Français... que cela n'arrive plus... Nous partirons, au lever du soleil. Demandez des chevaux au maitre de l'hôtel et tenez-vous prêt... Vous pouvez aller vous reposer. »
Au jour, la voiture attelée, le colonel me dit qu'il ne s'arrêterait qu'à Ratisbonne et je partis en avant.
M. de Ziegler me fixait au point de me donner de l'inquiétude. Je craignais qu'il ne conçut des soupçons et surtout qu'il m'en fit part. Je n'aurais pu le tromper. C'était avec un plaisir infini que j'approchais de la Bavière: Maximilien Joseph , le meilleur des hommes et surtout des rois * luttait encore contre ses généraux ; il était porté d'inclination pour Napoléon et un officier Français devait espé^
rer sa protection , même en échappant aux Prussiens. Aussi n'attend a is-je pas mon maitre à chaque relais ; j en partais aussitôt que j'apercevais sa voiture y arriver, tant j'avais hâte de me trouver en pays ami.
Je voyais les vieilles tours de Ratisbonne , à l'horizon , et je pressais d'autant plus mon malheureux cheval.