‹ Mon général, sa femme, et moiChapitre 26 sur 31 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

< Tel est de l'amitié le prestige enchanteur : « Elle adoucit la peine et double le bonheur. •

(h. BTiitrai, Bruis et pM»prat, comédie.!

Tout a été dit ou écrit sur les amitiés de collège. Les uns en ont plaisanté ; d'autres, au contraire , les ont justement présentées comme sacrées , durables , à toute épreuve.

Je suis de l'avis de ceux-ci : Je crois à la

constance des serraens des jeunes gens plus qu'à celle de tous autres. L'amitié est une douce habitude, à laquelle on tient d'autant plus qu'elle a été contractée de bonne heure.

Hertel se nommait Charles , comme moi , et nous étions du même âge , à quelques jours près. Sa famille, d'origine Française, avait quitté le Languedoc , lors de la révocation de l'édit de Nantes, et s'était établie à Munich. Par un sentiment d'autant plus puissant sur la terre d'exil , le» parens de Charles étaient dans l'usage de faire élever leurs enfans en France. Leur fortune était considérable.

Charles entra , comme moi , à Sorrèze à neuf ans et nous suivîmes constamment les mêmes classes, les mêmes cours.

11 étaitplus grave, plus sensé que moi ; il apprenailmieux.se souvenait mieux; j'apprenais plus facilement etme souvenaisplusà propos; il

répondait mieux que moi lors des examens ; mais il lui fallait le temps d'y penser ; ses compositions étaient supérieures aux miennes ; mais il ne les terminait parfois qu'après l'heure fixée pour les remettre entre les mains du maître ; il méritait les prix et je les obtenais. Il n'était aussi prompt que moi que lorsqu'il s'agissait d'accourir à l'aide d'un ami qui l'appelait.

Le côté excellent d'Hertel était une absence complète d'envie, de petites jalousies. Chaque année, lorsque je montais en voiture avec ma mère pour aller en vacances à Poitiers, chargé de livres et de couronnes, il me disait :

— « Charles, si tù ne m'écris pas, je t'enlèverai un ou deux prix , à la première distribution... non cependant , cela ferait de la

peine à ta mère , et moi , qui suis orphelin , mes insuccès n'affligent personne. »

A la fin de nos études, à notre séparation, il me dit en pleurant ;

« Je t'en prie , Charles , ne m'oublie pas ; tout au moins souviens toi de moi , dans tes jours malheureux ; appelle moi alors et j'accourrai. »

Je ne l'oubliai pas en effet , à chaque catastrophe que j'eus à subir : ma première lettre lui annonça la mort de ma mère; la seconde, ma blessure à Eylau ; puis la perte d'Hélène à Orléans ; le mariage de madame de Marilly ; enfin , cette fois , notre désastre de Lowemberg. Cinq lettres en dix ans.

En mil huit cent sept, il vint me trouver à l'hôpital de Varsovie, et resta près de moi jusqu'à mon départ pour la France.

Ma lettre de Breslau le trouva chez un de

sesparens à Ratisbonne. Il en partit aussitôt pour venir me chercher en Silésie.

Hertel faisait le premier relai avec les chevaux de son parent, conduits pas le vieux domestique , qui l'avait élevé et venait le chercher, chaque année, à Sorrèze.

Je faisais peu attention aux voyageurs que je rencontrais.

Ce fut Hertel , qui me reconnut sans hésiter, après plus de six ans de séparation et malgré ma livrée.

« Charles ! Charles ! me dit-il , arrête toi donc. »

Et le digne garçon courait après moi et me descendait , a bien dire , de mon cheval pour me presser dans ses bras*

« Tu m'as épargné la fatigue de la route, Tomei. 21,

ajouta t-il. Cette fois encore, ton esprit n'a pas (Hé en défaut, à ce qu'il me paraît. Je ne m'attendais pas, capitaine, à te trouver dans cet équipage. Le grand homme te fait essayer de tous les métiers.

— « Celui de jardinier me convenait fort, je t'assure , en dernier lieu à Breslau , et je crois que je m'y serais tenu , n'avaient été mon oncle et ma chère Hélène... mais, mon ami, je suis au service du colonel de Ziegler ; je ne dois pas abandonner mon maître en chemin, ou du moins je dois me faire remplacer auprès de lui ; il me suit à un quart d'heure de distance tout au plus... Si ton bon Francis se trouvait la force de courir à franc étrier jusqu'à Munich...

— « Avec plaisir, M.Charles, dit le vieux serviteur. Ordonnez.

— « Prends ma livrée en échange de ton

habit. Je te remets la feuille de route du colonel et sa bourse pour payer les relais. Tu lui diras que tu es mon oncle ou mon père , comme tu voudras; que je suis exténué de fatigue, hors d'état de continuer en poste, et que je t'ai chargé de me suppléer... n'oublie pas que je me nomme Fritz, et ne quitte le colonel que lorsque tu auras trouvé un homme sur, irréprochable à lui donner pour domestique. Je dois de la reconnaissance à M. de Ziegler , puisque, grâce à sa livrée , j'ai pu échapper aux fers des Prussiens ; j'en dois davantage encore à ceux qui m'ont placé à son service, de sorte que je ne veux pas avoir l'ombre d'un tort à son égard.

— » Je me conformerai fidèlement à vos instructions, dit le vieux serviteur. »

Deux minutes après, il avait attaché sou petit porte-manteau su; mon bidet, et il

parlait revêtu de la livrée du colonel. Hertel et moi , nous rentrions à Ratisbonne, où Charles refaisait ma garde robe aux dépens de la sienne.

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