CHAPITRE XXI
• D'aimer besoin puissant « Embrase la nature :
• La fleur sous la verdure
• Cède a ce doux penchant.
« L'onde au déclin du jour,
• Vers le ruisseau serpente ;
• Chaque être suit la pente
• Qui le mène a l'amour.
(Madame de Boubdic).
Je ne tardai pas à oublier, dans une excellente maison, au sein de l'opulence et de l'amitié, mes misères de quelques jours.
J'écrivis à mon oncle, à Hélène. Les com-
munications avec la France étaient encore parfaitement libres.
J'envoyai cent louis à Fritz. Je lui rendis compte de ma conduite avec M . de Ziegler et lui indiquai ce qu'il aurait a dire pour se justifier, au besoin.
Hertel m'emmena à Munich.
Francis avait placé près du colonel un de ses neveux , garçon fidèle et rangé.
M. de Ziegler avait tant d'autres soucis, et il ne s'occupa pas autrement de ses affaires domestiques.
Charles vivait célibataire, parfaitement indépendant et étranger aux passions. A vingtsix ans, son cœur était tout neuf. Il n'avait pas même eu, disait-il, velléité d'aimer.
Je n'y concevais rien, et nous avions a cet égard les discussions les plus plaisantes. Je
trouvais la manière d'être de mon ami tout a fait contre nature ; je me récriais incessamment, lime lisait alors mes lettres relatives à Hélène, à madame de Marilly, et s'en appuyait pour prétendre que son indifférence était préférable à mes passions. «S'il n'avail pas de grands plaisirs, disait-il, il n'avait pas de grandes peines.
— « Aimer, c'est la vie, lui disais-je.
— « Aimer, c'est souffrir, répondait-il ;va, je t'attends à ta première catastrophe, et je ne te plaindrai plus , car c'est sciemment que tu t'exposes à d'affreux chagrins.
— « Du moins ai-je des plaisirs, moi, lorsqu'au contraire tu en es à savoir ce que c'est . Oh! que j'ai parfois été heureux! Récemment encore à Dresde! combien Hélène était bonne, aimable ! c'est du cœur, de l'esprit, de la vertu, oui delà verlu... Elle préférait mon
amour à l'or, aux diamansdonlun prince of^ rait de la couvrir.
— « Du cœur, de l'esprit, de la vertu!... Je t'en félicite Tu connais ma manière observatrice, mon sang-froid, mon impassibilité: Eh bien, je crains, de n'avoir rien aperçu de semblable à ce que tu dis, dans les cercles les plus brillans de cette capitale ; en revanche, j'y ai rencontré bon nombre de marionnettes nerveuses et ennuyées, de véritables poupées sans âme, ne sachant parler que bals et chiffons.
— «Tu ne t'y connais pas, mon ami. Ces prétendues poupées ont un cœur : il ne s'agit que de le faire se montrer en le louchant. Les femmes ne peuvent prendre comme nous, l'initiative, la pudeurs'y oppose; tu lesjugerais plus défavorablement encore si elles te mettaient elles-mêmes sur la voie de la grande question d'amour; elles doivent s'y
tenir sur une réserve complète; mais, sous la gaze et les'chiffons, il y a le plus souvent des trésors infinis de délicatesse et de dévouement Fernande, Hélène sont des anges, bien supérieurs aux neuf dixièmes des hommes que je connais.
— a C'est le seul sujet que tu ayes approfondi, que tu possèdes mieux que moi. £y regarderai de nouveau, et si je ne découvre une Hélène de ce côté-ci du Rhin, j'irai chercher la tienne à Paris et je lui demande sa main. Ta cantatrice m'aimera par la raison même qu'elle a du cœur et de l'esprit, et je n'aurai rien à redouter de ses souvenirs : je vaux bien mieux que toi... Mais non. Si fou que tu sois , c'est à Hélène que tu te fixeras, dans quelques années; tu deviendras sage, à ton tour, fut-ce à ton corps défendant; le temps agit, quoiqu'on en ait, et dès-lors je te coiir-
serverai ton Hélène : Je lui écrirai dans ce sens. »
Je voulus retourner à l'armée. Hertel cria à l'absurde. Mon oncle et Hélène étaient de son avis. M. Germond m'écrivait quotidiennement et exigeait que je ne rejoignisse mon général qu'en cas d'invasion de la France par les étrangers; il espérait que l'empereur se résignerait à la paix si les alliés arrivaient sur le Rhin.
Hélène m'envoyait de longues lettres, humides de ses larmes; elle ne voulait pas même me revoir à Paris, dans la crainte que les malheurs de la patrie ne me rappellassent bientôt sous les drapeaux.
Fernande aussi m'écrivait, mais dans un un autre sens, et j'étais de son avis.
M, de Ziegler et ses acolites avaient décidé la détection de la Bavière. Le bon Maximi-
lien Joseph fut forcé de céder aux intrigues de Dewrède, ou, si l'on veut, à l'opinion publique, à l'esprit national Allemand.
Les Bavarois quittèrent les bords de l'Inn, pour aller se placer, avec les Autrichiens qu'ils avaient en tète, sur les derrières de notre armée.
Hertel eut soin de me tenir à la campagne pendant le passage de ces hordes ; mais le mauvais temps nous avait ramenés à la ville, et le major d'un dernier bataillon se présenta chez mon ami avec un billet de logement.
Charles était sorti et je déjeûnais seul.
L'officier bavarois était très bien, très poli. Je l'invitai à se mettre à table avec moi. La conversation s'engagea et je ne ne pus me posséder.
p Deux fois depuis huit ans, lui dis-jo, l'ar-
mée française a rendu à votre souverain sa capitale envahie par les Autrichiens ; C'est à Napoléon que Maximilien Joseph doit son titre de roi et l'agrandissement de ses états, vous môme , c'est nécessairement dans nos rangs que vous avez gagné vos grades et cette décoration qui vous honore et que vous devriez déposer, au moment où vous allez combattre celui à qui vous la devez...
— -< Vous êtes officier Français? me dit le major en m'interrompant.
— t Oui, monsieur.
— « Je conçois la vivacité de vos discours et ne m'en offense nullement. Permettez-moi seulement deux mots de réponse : Comme homme et comme soldat , j'aime et j'admire votre empereur ; comme Allemand , je dois m'efforcer de chasser les Français de mon pays, qu'ils ruinent depuis trop longtemps.. .
Je ne puis en dire davantage et je me retire. Personne, au surplus, ne saura rien de notre entretien , dès-lors qn'il pourrait vous être préjudiciable, dans ces circonstances, où la malheureuse Allemagne combat pour son indépendance. J'ai l'honneur de vous saluer. »
Le major se relira.
« Sais-lu, Charles, me dit Hertel , qui avaite»* ondula fin de notre débat, sais-tu que ce militaire a mille fois raison? Comment peux-tu prétendre imposer ton enthousiasme impérial à un peuple que tes compatriotes pillent et humilient incessamment. La gloire est sans doute une fort belle chose ; mais nous la subissons, nous n'en jouissons pas, et nous touchons, j'espère, à une époque où les nations comprendront mieux leurs intérêts. Les conquérans sont des héros, des demi-dieux, dont le contact immédiat coûte
Irop cher. Mieux vaut ne les voir que de loin* dans l'histoire... Mon ami, je ne veux pas te laisser ici; le son de la trompette guerrière t'exalte, le fait bondir le cœur plus que de
raison J'ai affaire à Bàle : je t'y emmène.
Tu verras que les alliés respecteront la frontière naturelle de la France ; ils ne passeront pas te Rhin mais chacun chez soi. »
Hertel me prouvait ainsi fort souvent que je n'avais pas le sens commun : aussi , je me laissai volontiers diriger par lui . Il me fit partir de Munich, quand il lui plut , et me condnisit en Suisse, par la route la plus longue, par Salzbourg, leTirol, le Voralberg. Nous n'arrivâmes à Baie qu'à la fin de décembre.