CHAPITRE XXIII
• On ouvre urt testament, ers premiers mot* sont lus: « Je. veux... on dit encor :je veux... quand on n'est plii5. (Colin D'harluvii-lb, Le Vieux Célibataire, comédie).
Jefis écrire à Hélène aussitôt que je recouvrai l'usage de mes sens, et je la chargeai décrire elle-même à mon oncie. Malheureusement ma première lettre ne parvint pas, et je remis à donner directement de mes nouvelles à
M. Germond. Je craignais de l'entretenir, malgré moi, de mes souffrances, qui réellement furent atroces pendant quinze jours.
Ce ne fut que le 18 mars que je pus être transporté à Paris.
J'y reçus les plus tendres soins d'Hélène, et de nombreuses visites de Fernande. Cette fois, la grande dame ne dédaigna pas de passer de longues heures au chevet de son ancien amant, fort peu dangereux pour elle à la vérité.
Bientôt la nouvelle de la mort de mon oncle absorba en moi tout autre sentiment.
J'avais couru milie dangers ; j'étais blessé, mais bientôt en convalescence; mon oncle, lui , était resté à son foyer, jouissant de tous les avantages de la fortune, et il avait succombé , moins à l'ennui et aux infirmités de
la viellesse, qu'aux anxiétés incessantes causées .par son amitié pour moi.
Madame Delmar m'envoya copie du testament qui m'instituait légataire universel , et me rendit compte des mesures conservatoires qu'elle avait prises dans mon intérêt.
Voici le testament de mon oncle. Le style est l'homme, dit Buffon.
« Je veux que Charles Germond , moa « neveu , soit mon légataire universel et je o l'institue tel,
« Je lui laisse tous mes biens, parce qu'il « porte mon nom et que je l'aime.
« Je l'aime, parce qu'il me plait par son « naturel , son laisser-aller, son caractère <r inoffensif et bienveillant, son patriotisme, « sa gaieté parfois si folle , son indépendance « et voire même son désintéressement.
« Confiant en tous ces sentimens , je m'en * rapporte absolument à lui, pour le sort et « la tutelle delà jeune Laure, âgée mainte- « nant de 15 ans, que je fais élever à la pen- « sion des dames anglaises, à Paris. On pré- « tend que cette petite est ma fille ; mais je « n'en suis pas sûr, et je me suis bien gardé, « en conséquence , de la reconnaître , par « conséquent encore , je ne lui dois rien , et « je l'ai éloignée de moi, afin d'être en garde « contre la faiblesse naturelle à mon âge.
« Si mon neveu , plus facile , plus confiant <r au beau sexe, s'avise de penser que cette « enfant m'appartient, il pourra lui assurer « du pain , s'il ne lui prend même fantaisie « de l'épouser par souvenir de moi.
« Si, comme je crains de l'apprendre d'un
« instant à l'autre, mon pauvre Charles s'est « fait tuer, en combattant pour la France, je « lègue toute ma fortune au petit Fcrnand , « quemadameDelmarélève d'une manieresi « parliculiereaPoitiers.il faudra beaucoup « d'argent à cet enfant quand il aura i8 ans. « Je lui donne tout le mien.
<r Toutefois mes entrailles ne laissant pas « d'avoir des inquiétudes ou velléités pater- « nelles, en dépit que j'en aye, je distrais du « legs possible de toute ma fortune au jeune a Fernand une somme de cent mille francs « en faveur de Laure.
« Celte enfant est essentiellement frêle et « nerveuse, et elle aura assez des soins néces- « saires à sa santé et de rêver amour, « mariage et bonheur, mots de convention, « vrais chats saunages qu'on pourchasse « toute la vie, sans pouvoir les réunir. Le
« soin d'une grande fortune la distrairait « de ses rêves couleur de roses , et j'en au- « rais regret, s'il m'est permis, ce que je ne « crois pas, de regarder aux affaires de qui « me survivra.
« Les femmes ne s'entendent qu'à faire
« l'amour: ce sont de forts jolies poupées,
« des colifichets charmans de gaze et de
« dentelle. Je les ai parfois aimées comme
« un sot; elles n'ont jamais pu me souffrir
« et, sous ce rapport, elles m'ont été supé-
« rieures. Je n'ai goûlé de viai plaisir dans
« toute ma vie qu'à aimer mon neveu, à le
« lire, à entendre parler de lui.
« En résumé : je garde rancune aux fem- ■ mes, je bénis Charles ou sa mémoire, et « je maudis Napoléon , s'il a fait tuer le fils « deimon frère, ma seule joie, mon teul imn- « heur.
a Un mois s'est écoulé depuis que je n'ai « reçu de nouvelles de Charles , et l'armée « française soutient une lutte, par trop iné- « gale et incessante. Je vois bien que mon « neveu n'existe plus. Je ne saurais plus vi- « vre moi-même, et je vais voir si l'on re- « trouve ses amis de l'autre côté de la vie : « je m'ennuie de celui-ci .
« A ma terre de Luciennes, le 15 mars « 1814. »
Em. germond.
Il paraît que ce testament écrit, mon oncle mit en ordre parfait le surplus de ses affaires; envoya chercher ma tante; lui confia, pour m'épargner, dit-il, des droits de muta-tion considérables, un portefeuille contenant toute sa fortune mobiliaire; soupa avec madame Delmar, en lui parlant uniquement de
moi, puis alla se coucher et s'endormit, à force opium, pour ne plus s'éveiller.
Je fus beaucoup plus sensible à la perte de mon oncle , qu'au don de sa fortune ; les expressions si bizarres , mais si énergiques de son amitié pour moi , m'arrachèrent des larmes, et je pressai mon chirurgien de me permettre de sortir pour aller voir ma cousine.
Insouciant ou désintéressé, comme l'avait écrit M. Germond, dans son testament, je voulais rendre à la jeune Laurece qui, selon moi, lui appartenait uniquement, abstraction faite de tout titre, de tout acte, son patrimoine, et je lui avais fait écrire pour lui annoncer ma visite.
Ma résolution tenait clic à mon intention de rejoindre l'armée devant Paris , et par conséquent au danger do succomber enfin
avec tant d' autres ? Je n'en sais rien ; mais, le 29 mars, j'allai aux dames anglaises.
Je portais à ma cousine une renonciation complète , en sa faveur, au testament de M. Germond.