‹ Mon général, sa femme, et moiChapitre 6 sur 31 · tome i · texte numérisé non relu

tome i

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Nous en pariions , Hélène et moi , en dînant, non sans inquiétude. L'insouciance et l'amour l'emportaient bientôt , et nous nous querellions en riant sur la tenue d'une gamme chromatique ; nous allions de la table au piano et notre dîner avait duré plus de trois heures , lorsque nous vîmes entrer M. D'ilauteville.

Nous allions le prendre pour juge du débat , en sa qualité de musicien fort habile , lorsque son air solennel nous frappa.

« Mes chers enfans, nous dit-il, vous allez du moins reconnaître que j'ai retardé le malheur qui vous frappe , aussi longtemps qu'il a été en moi... Il y a dix jours que j'ai reçu l'ordre de renvoyer mademoiselle Hélène à ses parens , et de vous poursuivre, Charles, pour enlèvement de mineure. J'ai pris sur moi de ne pas ruiner votre directeur en le privant subitement de l'àme de

son entreprise : je lui ai laisse le temps de se procurer une première chanteuse telle quelle; je me suis informé de votre départ de Paris à tous les deux , et ses circonstances ne constituent pas , selon moi , un rapt...

« Charles ne sera pas poursuivi ; j'aurais voulu enfin, mes pauvres amis, pouvoir différer toute la vie de vous séparer . pareeque je sais combien vous vous aimez et combien vous allez souffrir ; mais le père de mademoiselle m'accuse d'avoir manqué à mes devoirs , et il est arrivé à Orléans pour chercher sa fille ; furieux , indigné , il attend en bas dans une voiture, etvamonler ici , si vous ne cédez à la voix de votre vieil ami... Venez donc mon enfant. Laissez-moi vous remettre dans les bras de M. Duval. Vos larmes le toucheront , et soyez sûre qu'il en versera lui-même avec

vous , beaucoup plus qu'il no se livrera à des récriminations , à des reproches , qui ne répareraient rien. »

Aux premiers mots de M. D'Hauteville , Hélène , éperdue de douleur , s'était jetée dans mes bras et s'y pressait en sanglotant. Nos pleurs se confondaient, et l'honorable magistrat n'avait pas lui-même le courage de nous séparer.

M. Duval se lassa d'attendre , ainsi que l'avait prévu notre prolecteur ; il se montra sur le seuil de la porte et, me lançant un regard menaçant :

« L'intervention du procureur-impérial est elle donc impuissante pour me faire rendre mon enfant? Voyons, dit-il, si un vil séducteur osera disputer ma flllc à son vieux père. »

.l'étais atléré, hors d'état de prononcer un mot

M. Duval s'avançait, menaçant, vers moi, Hélène s'arracha do mes bras.

— Adieu , mon Charles , me dit-elle bien bas, ne m'oublie pas. Je t'écrirai et me conserverai à toi. »

Puis se jetant aux pieds de M. Duval.

« Mon bon père , lui dit-elle , je vous en supplie, n'outragez pas Charles : il n'y a eu entre nous d'autre séduction que l'amour. »

M. D'Hauteville mit fin à ette scène déchirante , en donnant à Hélène le chapeau de paille et le schall qu'il aperçut sur le piano, et en la conduisant avec son père à la voiture , que j'enîendis partir aussitôt.

Il revint près de moi.

« Mon ami, me dit-il, rappeîez-vous que vous avez été au service de notre grand empereur. C'est ici une bataille où vous êtes vaincu. Il faut l'aire bonne contenance con-

tre ce chagrin-là, en attendant qu'il se noie, comme tout au monde, dans le grand fleuve du temps »

Le directeur entra et me serra la main en m exhortant aussi à la résignation.

« Je ne perds pas moins que vous, dans un autre genre, me dit-il , car je ne sais pas où trouver qui puisse remplacer notre Hélène. Mieux aurait valu pour nous deux qu'elle eût été majeure , et je vous engage , mon cher, à vous tenir en garde, à l'avenir, contre les grands parens. Je viens vous demander ce qui va d'abord vous sembler impossible, et ce (tuicsl cependant le seul adoucissement immédiat à voire mal: J'ai engagé en représentation le premier sujet de l'Académie-Impériale de Musique. Madame B... est arrivée et débute demain dans Les Prcfendus. Venez répéter Valrre avec elle : cela vous distraira, forcera ,«)(re attention c», bon gré ma'gré, le chant

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absorbera la peine ; momentanément au moins, vous oublierez. Le souvenir vous reviendra toujours assez tôt.

— « J'engage Charles à vous en croire, dit M. D'HauteYilIe, et j'irai le chercher «près la répétition, pour l'emmener souper chez moi, afin de ne le rendre que le plus tard possible à son isolement. »

J'étais fort incapable de volonté. Je m'en rapportai à mes amis et je suivis le directeur au théâtre.

Mes camarades avaient été témoins de notre amour si heureux, si constant: nous avions surtout vécu obligeans et inoÛensil's : aussi tous se montrèrent-ils sensibles et cornpatissans à ma douleur.

Je présentai mes devoirs à madame B...

sans pouvoir lui adresser une parole, et nous commençâmes la répétition.

Je n'avais pas encore dit un mot depuis le départ d'Hélène. Je ne croyais pas, à plus forte raison, pouvoir donner une note... Je trouvai, au contraire, beaucoup de voix.

Cela est certain , incontestable pour moi,, je l'ai éprouvé, on peut chanter d'une manière très-supportable, le désespoir et la mort au cœur.

A la fin de la répétition , le directeur vint à moi.

« Bravo ! mon ami , me dit-il , vous voyez que je me connais en remèdes contre les grandes douleurs; je vous en indiquerais bien encore un plus puissant...

— « Oh ! pas nn mot de plus, lui dis-je en "♦'interrompant. »

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