LES CARTES A JOUER
les noms des figures furent supprimés , et les quatre valets ne paraissant pas suffîsans , on en ajouta quatre autres , soit comme chevaliers , soit comme pages; on remplaça le carreau par le lapin , le cœur par le perroquet ou pape gai , le pique par \ œillet : le trè/le ne subit aucune métamorphose. Ces cartes allemandes étaient rondes et gravées au burin.
Plus tard, en Allemagne, on imposa aux cartes un nouveau changement , en y introduisant le grelot et le gland ou uert : le gla/id exprimait l'agriculture , le grelot la folie , le cœur l'amour, et le irè/le la science. Ces cartes-là étaient plus larges que longues et ornées de sujets relatifs à chacune des quatre divisions : elles eurent cours à la fin du xv*' siècle et au commencement du XYf.
La gravure en taille de bois n'ayant été découverte qu'en 14^5 , les cartes auparavant étaient enluminées de même que les manuscrits et coûtaient fort cher, puisqu'en i45o , Visconti , duc de Milan, paya i,5oo pièces d'or a un peintre français pour un seul jeu; mais aussitôt que la gravure permit de reproduire à l'infini une empreinte grossière,
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qui à quelques années de là créa l'imprimerie par les soins ingénieux de Laurent Coster, les graveurs d'Allemagne répandirent dans toute l'Europe leurs jeux de cartes, qui devinrent populaires en tombant à bas prix. La ville d'Ulm faisait un tel commerce de cartes, qu'on les envoyait par ballots en Italie et en Sicile pour les écbanger contre des épiées et des marchandises. Les cartes s'appelaient Briefe (c'està-dire en latin epistolœ), et le cartier, hriefmailler. Il est certain que le lansquenet est né en Allemagne, ainsi que le piquet en France. Le caractère espagnol, toujours fidèle aux distinctions de rangs et d'états , se fît sentir dans la substitution des copas , espadas , dîne" ros et bastos , aux quatre couleurs du jeu de cartes français , dans lequel on n'avait fait entrer que des armes : les calices {copas^ des ecclésiastiques , les épées (espadas) des nobles , les deniers Çdineros) des marchands, et les bâtons (Z'a^^o^) des cultivateurs, marquèrent les quatre états du peuple en Espagne. On a voulu mal à propos interpréter de la même manière les couleurs de nos cartes, en supposant que le cœur- représente le clergé , qui siège
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au chœur j \e pique, la noblesse, qui commande les armées ; le carreau, la bourgeoisie, à cause du pavé des villes , et le trèfle , les liabitans des campagnes, à cause de leurs prairies.
En dépit des ordonnances civiles et cléricales qui ont fréquemment renouvelé la prohibition des cartes à jouer, ce jeu, varié par d'innombrables combinaisons , s'est toujours maintenu à la tête des jeux avec les échecs et les dames. Le lansquenet, le piquet, la triomphe, la prime , \e Jlux , le trente-et-un , la condemnade , le mariage et une foule d'autres eurent successivement la vogue dans les tavernes et dans les cours les plus élégantes : Louis XII jouait au Jlux en son camp à la vue des soldats, dit Hubert -Thomas dans la Vie du palatin Frédéric II j Pantagruel, dit Rabelais, trouva les matelots, à Bordeaux, qui jouaient à la luette sur la grève.
Enfin , les cartes elles-mêmes semblèrent participer à la métempsycose des êtres, tant les rois, les reines et les valets, qui président à ce jeu, furent soumis à des transformations de noms et de costumes dans notre France capricieuse ! Le règne de Charles IX amena des
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valets de chasse , de noblesse , de cour et de pied i)our accompagner Auguste, Constantin, Salomon et Clovis, Clotilde , Elisabeth, Pen^ thésilée et Didonj le règne de Louis XIV , qui imposait aux cartes cette devise : J'aime l'amour et la cour , vive la reine ! vi^e le roi ! ne se contenta pas de ces illustrations royales , et choisit de préférence César, Ninus, Alexandre et Cjrus major , Pompeïa , Sémiramis , Roxane et Hélène , Roger, Renaud et Roland j quant au valet de trèfle , il n'avait jamais d'autre nom que celui du cartier.
On écrirait tout un livre sur les révolutions des cartes jusqu'aux cartes b,.. patriotiques de la république française , une et indi^nsible , où les quatre dames furent supplantées par quatre vertus républicaines , les quatre valets chassés par quatre réquisitionnaires républicains, et les quatre rois détrônés par c^oidiive philosophes : Koltaire, Rousseau , La Fontaine et Molière,