TOME II
l6G MON GRAND FAUTEUIL.
En j4i I , les bouchers de Paris, qui soutenaient la faction Bourguignonne par toutes sortes d'excès , sortirent un soir dans la cam-' pagne, commandés par les Goix, et allèrent briser les portes du château du duc de Berry, qu'ils incendièrent après l'avoir pillé : le feu détruisit entièrement ce superbe château, dont il ne resta que les murailles nues et deux chambres décorées de mosaïques. Le duc deBerry, qui faisait alors édifier la Sainte-Chapelle de Bourges , ne releva pas les ruines de Wincestre , qu'il donna, cens et rentes, au chapitre de Notre-Dame-le-Châtel , sous la condition de quatre obits et de deux processions à perpétuité. Charles Vil et Louis XI amortirent cette donation , qui fut confirmée plus tard au moyen d'un cinquième obit à célébrer le jour de Saint-Louis.
Durant deux siècles, Wincestre n'eut pour habitans que des hiboux et des malfaiteurs ; tant de vols et de meurtres s'y commirent, qu'il était dangereux d'y passer, même en plein jour, et la crédulité populaire interpréta bientôt les cris de bêtes et d'oiseaux qu'on entendait la nuit ; ce fut le théâtre permanent
BICETRK. ]()-
des apparitions et des conjurations marpcjnes , Ja tanière des sorciers et des loups-garous, le soupirail de l'enfer. Ces parages étaient si mal famés, que le mot bissestre , corruption de Wincestre, fut introduit dans la langue pour signifier, tantôt un malheur, tantôt un diable , enfin un homme capable de tout. Le peuple se servait de cette expression; Molière la lui a empruntée.
En i652, Louis XIII acheta quelques bâtimens en mauvais état qui composaient la propriété des chanoines de Notre-Dame, et, sur l'emplacement de ces misérables bicoques , il fonda un hôpital destiné aux soldats infirmes. Les constructions furent poussées si rapidement , que , deux ans après l'ordonnance de fondation, la chapelle fut dédiée sous l'invocation de saint Jean , avec permission de François de Gondy, archevêque de Paris; et l'hôpital ouvert sous le nom de Commanderie de Saint -Louis.
En 1670 , l'établissement des Invalides rendit inutile celui de Bicêtre, qui fut converti en succursale de la Salpétrière. On y entassa dèslors tous les vices et toutes les infortunes , comme si l'on eût voulu y transplanter la Cour
l68 MON GRAND FAUTEUIL.
des Miracles. C'était là qu'on enfermait les mendians, les vap^abonds, les apprentis-voleurs; c'était Jà qu'on recueillait les estropiés et les vieux pensionnaires du roi ; c'était là enfin qu'on corrigeait les fils de famille débauchés et les gens atteints de maladies honteuses : ces derniers devaient être fustigés à chaque pansement selon le bon plaisir de Louis XIV !
Depuis un peu moins de deux siècles, Bicêtre n'c^ pas changé de destination , mais souvent d'aspect ; à l'hôpital-prison ont succédé une prison et un hôpital. Ce triste rapprochement vaut mieux encore que l'institution du grand roi, qui guérissait le fouet à la main, et à compter de l'administration générale des hospices créée en 1801, chaque année, chaque jour porte avec soi son expérience et son amélioration dans ce vaste dépôt des misères humaines.
L'édifice principal, qui présente au loin sa longue façade de pavillons et de corps de logis d'inégale hauteur, est encore tel que Louis XIII l'a laissé avec son architecture lourde et nue, ses cinq étages superposés monotonement, ses innombrables fenêtres et ses hauts combles
d'ardoises; l'ancienne entrée, qui rer^arde le nord et domine la plaine de Gentilly, n'annonce pas une maison de refuge et de détention; on dirait plutôt, à son aspect imposant, un de ces châteaux vastes et solides que Ducerceau et d'Orbay élevaient du temps de Henri IV et de Louis XIV, masses uniformes de pierre ou de briques, assemblage régulier de cours et de bâtimens , derniers manoirs de la féodalité.
Quant aux traces effacées du vieux Wincestre , il faut les chercher dans les caves de l'hospice, dans les cachots de la prison : ici un mur garde encore la teinte noirâtre de l'incendie de i4i I > là une ogive raide et droite porte témoignage de l'exhaussement du sol : quelques piliers, quelques colonnes a demi enterrées dans la maçonnerie, sont les seuls vestiges qui nous parlent encore du quinzième siècle; de même que le cimetière nous rappelle que les Romains semaient leurs tombeaux sur toute rétendue de cette plaine funéraire, que les revenans, dit-on, n'ont pas cessé de fréquenter. Bicêtre a reçu, depuis son établissement primitif, tant d'augmentations successives en lo-
^emens et en habitans, qu'il est devenu maintenant une petite ville composée d'un amas de maisons, et peuplée déplus de trois mille individus : pauvres âmes en peine dans les limbes de la bienfaisance et de la justice terrestre î Ce ne sont pas seulement les localités qu'il faut voir et étudier : la chapelle, assez spacieuse, voûtée en planches , et à peine remarquable par deux ou trois tableaux encrassés ; le puits gigantesque, profond de cent quatrevingts pieds, curieux par son mécanisme que mettent en jeu ses vingt-quatre travailleurs ; le réservoir contenant quatre mille muids d'eau, que cinq cents renouvellent chaque jour; la lingerie, mieux ordonnée et mieux entretenue que la Bibliothèque du roi; la cuisine, dont les marmites engloutissent chacune dix -sept cents livres de viande ou dix sacs de haricots; les dortoirs immenses, dont le parquet ciré , les couchettes propres et l'arrangement décent éloignent toute idée pénible de misère ; les infirmeries pleines de soins, de secours et de consolations que souvent la fortune même ne procure pas ; les promenoirs plantés d'arbres et de gazons pour faire de
nrcETRE. l 'j I
l'ombre et de la veraurc en été; les ateliers où le travail satisfait l'orgueil du pauvre et combat les dangers de l'oisiveté; presque partout l'ordre, la vigilance, le zèle, la philanthropie.
Ce sont les types moraux que l'observateur doit surtout épier parmi cette foule d'hommes de tout âge et de toute condition qui sont classés sous ces trois catégories si distinctes : malfaiteurs, indigens, aliénés.
Sans doute on s'applaudit à chaque pas de l'intelligente humanité qui modifie incessamment le régime intérieur de Bicêtre, que le préjugé vulgaire frappe encore d'anathème : les sexes et les infirmités ne sont plus confondus dans un hideux pêle-mêle ; plus de lits à double cloison, où les pauvres couchaient deux , trois, et jusqu'à huit qui dormaient et veillaient alternativement ! plus de ces loges infectes oii nuit et jour hurlaient des fous furieux ! plus de chaînes ni de carcans ! L'enfer s'est changé en purgatoire, et presque en paradis : le pain n'est plus fait de vieille farine malsaine; le linge n'arrive plus mouillé de la lessive; la toile des draps n'a plus celle rigi-
dite qui blessait la peau la moins délicate. Mais la prison subsiste toujours au milieu de l'hospice comme un cancer au cœur ; la prison avec ses barreaux de fer, ses poi'tes cadenassées, ses mœurs flétrissantes , son ai'got crapuleux , ses écoles de dépravation, ses bandes de forçats et ses condamnés à mort.
Cette prison pourtant est la plus salubre et la mieux tenue de notre déplorable système pénitentiaire : le directeur, M. Becquerel, ne ressemble guère aux portraits des Lareynie et des Saint-Mars , que nous a transmis l'histoire odieuse delà Bastille; M. Becquerel est un philanthrope éclairé qui tempère les rigueurs de son devoir par la bienveillance, la prudence et l'équité : il s'est fait aimer au lieu de se faire craindre; il a des attentions paternelles, des paroles calmantes, toujours de la fermeté , toujours de la douceur ; il dirigé de près, il voit par ses yeux , il encourage le repentir , il dompte le crime, il met des larmes dans les yeux des scélérats qui commettraient un meurtre de sang-froid, il marche seul et sans défense au milieu de cent misérables qu'oix va enchaîner pour le bagne.
BrcÊTRE. 1^3
La plupart des hommes qui forment la population sans cesse renouvelée de cette prison portent écrit sur leur visage le coupable penchant qui les a conduits là : on comprend, en observant l'expression sauvage, dure, haineuse ou maligne de ces physionomies accusatrices, que chacun a suivi sa nature et sa destinée : les galères ou la guillotine , telle est l'aïternative qu'ils s'accoutument à regarder en face sans inquiétude et presque avec philosophie. Les années de bagne se comptent comme des chevrons, et l'échafaud tient lieu de pension de retraite. Yoilà pourquoi un condamné h mort qui passe entre ces prédestinés du code pénal n'excite chez eux qu'un intérêt de curiosité, alors que la lourde voiture ferrée vient l'emporter a la Conciergerie , d'où il repartira pour la Grève ; ils oublient , ils recommencent h rire et a boire, dès que le bourreau a pris sa proie; de même que ces Indiens qui, au passage d'un tigre , se serraient autour de Las-Cases et continuaient leur route en abandonnant la victime que le tigre avait choisie.
Cependant les loups peuvent devenir moutons, comme dans une idylle: en i85i , les
i/ji Mow grA]\d fauteuil.
détenus ont célébré la fête de la reine aussi honnêtement que des bourgeois du Marais. Un théâtre fut élevé dans la grande cour -, on peignit des décorations; on fit des costumes^ on apprit des rôles : menuisiers, peintres, tailleurs, comédiens , et même auteurs , tout était plus ou moins criminel , voleur ou assassin , ou faussaire, marqué ou condamné. M. Becquerel avait autorisé ce divertissement de collège, sous la garantie personnelle d'un détenu , qui , par sa bonne conduite , son intelligence et son caractère énergique , avait mérité la confiance de ses chefs comme le respect de ses compagnons.
Ce fut un jour d'innocentes saturnales , lorsque , en présence de quelques personnes étrangères, de dames élégantes et timorées, six cents spectateurs vêtus de laine grise applaudirent au talent scénique des acteurs , qui jouèrent un mélodrame de l'Ambigu : les Dangers de l' inconduite j un vaudeville des Variétés : les Ouvriers j et une comédie du crû avec couplets etallusionsmonarchiques de circonstance. La représentation n'eût pas été plus paisible et plus décente dans un théâtre royal ; et la troupe,
suivant Jes conditions du traité, rendit les armes, fusils, épées, pistolets , aussitôt que la toile fut baissée , aux chants de la Parisienne. Une semaine après , le ferrement des forçats et le départ de la chaîne furent égayés de refrains de vaudeville et de phrases de mélodrame.
Les indigens sont peut-être plus indifFérens que les fous à ce voisinage infamant, où viennent se dégorger les prisons de Paris et des départemens. Ces bons pauvres n'ont pas encoje réhabilité Bicêtre , surnommé l'hospice de la Vieillesse, en dépit des gendarmes et des paniers à salade j qui donnent un démenti journalier à ce titre menteur que la voix publique n'acceptera pas , tant qu'une prison se cachera derrière l'hôpital. Ces indigens , qui sont tous septuagénaires, et dont beaucoup approchent de leur centième année , obtiennent un lit pour y mourir , à force de démarches et de recommandations ; il n'est guère plus difficile d'être installé commis ou sous-préfet. Combien de fortunes déchues viennent se réfugier là ! combien d'ambitions aboutissent h ce caravansérail de la pauvreté , où du moins on ne meurt pas
de faim ! Les souffrances de l'âme tuent aussi vite que celles du corps.
Ils sont bien deux mille enrégimentés par numéro d'ordre dans cette caserne de caducité et d'infirmités : n'est pas admis qui veut dans les ateliers ; l'espace manque, et c'est à la mort de faire des places aux plus laborieux : l'air vicié des cliauffoirs résulte de cette a^q^lomération d'iiommes vieux, malpropres ou malsains; leurs vêtemens de bure, imprégnés de miasmes putrides, exbalent une odeur pénétrante qui s'attacbe aux plâtres et aux boiseries. C'est un spectacle affligeant et répugnant à la fois, que ces pauvres à l'œil terne, au teint hâve et aux cheveux blancs, alignés et pressés dans leurs salles puantes , pensant , parlant , jouant, ou mangeant par écuelle, lorsque le froid ou la pluie ne leur permet pas d'errer dans les cours et de se chauffer au soleil.
La troisième partie de Bicêtre , celle des aliénés, est la plus importante sans être la plus nombreuse : M. Ferrus, l'un des médecins distingués de la capitale, et le premier peutêtre pour le traitement des maladies mentales, a fait tant d'heureuses innovations dans le
BICETRE. l'j'J
service qui lui est confié depuis huit ans , que cette portion de Bicêtre doit servir de modèle à toutes les maisons de fous qu'on établira désormais en France et en Europe. Il a fallu de longues et constantes études , de profondes et nombreuses observations , des voyages , des essais, et par-dessus tout un esprit finement judicieux pour arriver à ces beaux résultats qui promettent de s'étendre encore, à mesure que l'administration secondera les vues d'utilité et de perfectionnement que lui a soumises le docteur Ferrus. C'est à la médecine philosophique qu'il appartient de guérir la plus irrémédiable et la plus dégradante des infirmités de l'homme.
Depuis huit ans, une métamorphose d'ensemble et de détails s'est opérée dans le bienêtre des aliénés. Ceux-ci ne sont plus incessamment obsédés par ces visiteurs désœuvrés , qui venaient les voir et les irriter à travers leurs grilles , comme les bêtes du Jardin des Plantes. Il a été reconnu que cette lanterne magique de curieux , souvent imprudens, entretenait l'exaltation des malades, en leur causant de la mélancolie , de la honte et de la
colère. On ne voit plus dans les grands froids d'hiver grelotter k moitié nues , sous un auvent, de pauvres créatures attachées à un poteau : ces malheureux ne se tordent sous des liens que dans leurs accès , qui deviennent plus rares à cause des précautions prises pour en triompher ; on n'entend plus à toute heure les hurlemens de ces possédés que tourmentaient, ainsi que dans un exorcisme, le jet de la douche d'eau froide et le nerf de bœuf des gardiens : les employés ont ordre de ne pas frapper , même en cas d'agression , et la douche ne jaillit pas douze fois par an ; enfin on chercherait en vain des traces de ces cabanons effrayans , oii périssait un être humain enterré dans ses propres immondices pendant des années, se meurtrissant avec ses chaînes, et ne recevant que par un trou l'air , le jour et la nourriture. L'ancien Bicêtre a disparu de fond en comble.
Plusieurs cours plantées d'arbres, oii ne pénètrent pas les étrangers , servent à la promenade des aliénés , classés par espèces : les épileptiques , les idiots , les incurables , les fous en traitement. Ils vivent tous en bonne intel-
BICETRB. inq
Ijgcnce, par le soin qu'on a d'éviter le contact des mêmes genres de folie; ils ne se querellent jamais que pour des motifs d'égoïsme matériel, la meilleure pitance, la meilleure place au poêle, une prise de tabac, un caillou; ils admettent l'un l'autre avec une sorte de déférence leur fol je individuelle, mais comme une chose reçue sans débats ni discussions préalables : aucun ne se juge plus sage que son voisin.
Louis XYII se chauffe en silence , côte à côte avec Napoléon; l'inventeur du mouvement perpétuel couche auprès du docteur qui nie Je mouvement; un seul banc réunit parfois la république et la légitimité, l'athée et le bon dieu en bonnet de coton ; l'amoureux se promène en soupirant vis-à-vis du chercheur de trésors; tel halluciné ouït des voix étranges, pendant que tel autre sent des odeurs insupportables; celui-ci pleure et gémit, celui-là rit et chante ; mais le caractère le plus ordinaire de la folie est grave , triste et silencieux.
Entrez sous ce hangar qui attend un coup de baguette féerique pour être transformé en salle ample , chaude et saine : voilà les idiots ,
l8o MON GRAND FAUTEUIL.
prototypes de rimbécillité , rangés dans la hiérarchie intellectuelle bien au-dessous de la brute. Ces crânes exigus, ces fronts écrasés, ces têtes pyramidales, ces yeux fixes et morts, ces bouches entr'ouvertes , écumeuses et sans lèvres , ces tremblemens musculaires , ces grimaces involontaires , ces contorsions nerveuses, sont autant de stygmates d'une nature déchue et incomplète. Ils sont la, muets, immobiles , inertes , insensibles comme ces âmes que Dante jette dans le giron de son enfer ; ils sont jeunes la plupart , et n'ont jamais eu la conscience de la vie où ils végètent à l'instar des arbres rabougris et des fleurs étiolées. On comprend que les Spartiates aient mis à mort les enfans chétifs et mal conformés ; on ne comprend pas que les crétins du \alais soient aimés et divinisés.
Quand les plans proposés par le docteur Ferrus seront exécutés entièrement , et que la prison, chassée de l'hospice, cédera la place à des bâti mens neufs pour un usage plus moral et plus charitable , la seclion des aliénés sera augmentée d'une maison d'admission et d'une maison de convalescence. Dans la première.
BICÈTRE. l8ï
dont l'utilité est déjà démontrée parmi heureux commenceinent, les malades arrivans pourront être surveillés de plus près, jusqu'à ce que leur folie soit constatée. On préviendra ainsi beaucoup d'erreurs et d'irconvéniens , dont le pire est d'aggraver l'état du nouveau malade par le contact de maladies plus invétérées. La maison de convalescence, accompagnée de jardins agréables, soumise à une règle moins rigoureuse , sera offerte en perspective aux malades pour stimuler leur guérison : ainsi l'image enchantée du paradis de Mahomet aiguillonne le zèle des croyans. Les fous sont susceptibles d'émulation , et l'espoir de la liberté, non moins que l'intérêt personnel , peut faire des cures merveilleuses : à présent , on les récompense de leur bonne conduite en les faisant travailler à renmer la terre et à tirer l'eau du puits , avec une prime de huit centimes par heure.
Ne serait-il pas à souhaiter, pour le profit de la science, que M. Ferrus développât, dans un cours spécial , les connaissances acquises par l'expérience et la comparaison des faits , afin que la pratique , venant à l'appui de la
l8^ MON GRAND FAUTEUIL.
théorie , les maladies du cerveau eussent leur clinique positive à Bicêtre , comme les maladies du poumon ou de l'estomac dans les hôpitaux? L'ingénieux procédé du docteur Ferrus a soin de régler la division et la subdivision des malades pour détruire tout principe de collision, de frottement et d'alliance entre eux : car deux fous d'ambition, par exemple, pourraient accroître mutuellement leur folie en se faisant des concessions réciproques. On se souvient d'avoir vu à Bicêtre , quand les fous y étaient pêle-mêle , un Louis XVII chamarré de croix en plomb , de rubans et d'insignes royaux , se former un ministère et une cour parmi ceux de ses camarades qui avaient une folie identique à la sienne. Il importe principalement d'isoler les aliénés atteints de la maladie du meurtre , et de les entourer d'une surveillance plus active, pour mettre obstacle a des accidens trop souvent répétés. Le plus sûr et le plus logique remède est d'écarter avec prudence tout ce qui réveille et développe chaque folie caractérisée : la vue d'un prêtre est nuisible au fou de religion , comme la vue d'un couteau au fou de suicide. Personne mieux
UICÈTRE. l83
que M. Ferrus n'était parvenu à se rendre maître d'une affection morale qui veut être traitée moralement : depuis huit ans, le nombre des malades n'a pas fait de progrés , ce qui est un symptôme irrécusable d'amélioration sanitaire.
Enfin, grâce à ce médecin honorable qui s'est consacré particulièrement à l'étude d'une branche de son art , les fous de Bicêtre ont plus de chances de guérison et sont moins à plaindre que partout ailleurs. L'ordre général que M. Ferrus a établi parmi les malades , de même que parmi les employés, convient singulièrement à des esprits désordonnés , que l'injustice et le despotisme trouveraient plus irritables et plus impatiens. M. Ferrus n'a eu recours qu'une seule fois à l'autorité suprême remise dans ses mains , et ce fut pour s'opposer aux funestes intelligences que la congrégation essayait de se ménager dans cet asile du repos : l'aTchevêque de Paris eut la sagesse de prendre parti pour la Faculté contre l'Eglise. Aujourd'hui, dans l'attente des modifications indispensables qui achèveront l'œuvre de M. Ferrus , il faut s'étonner d'une maison de fous
l84 MON GRAND FAUTEUIL.
dirigée avec autant de régularité et de douceur qu'un pensionnat de jeunes demoiselles. Bedlam devrait passer le détroit pour voir et admirer Bicêtre'.
' M. S. Henry Berthoud a décrit aussi Bicêtre sous son aspect moral et pittoresque dans un des derniers cahiers du Musée des familles ; son travail est beaucoup plus complet que le mien, quoique puise aux mêmes sources, c'est-àdire dans les observations du savant M. Ferrus , qui a publié récemment le résultat de ses études et de ses voyages relatifs aux aliènes. Il est inutile d'ajouter que M. Berthoud a mis , dans les pages intéressantes que Bicêtre lui a fournies , toute la poésie de son talent , toute la sensibilité de son âme.
LES