LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES DE PARIS
La bibliollièquc du Pioi, par exemple, est au pillage, et tandis que l'infatigable M. Van Praet sue à faire rentrer des milliers de volumes qui n'ont laissé que leur place vide sur les tablettes dégarnies, des milliers de volumes, que mieux vaudrait encbaîner selon le vœu du cardinal Micliel Dubec au quatorzième siècle, sortent incessamment pour ne jamais reparaître. Ce n'est pas que chaque volume prêté manque sur la liste des absens ; mais ce grand cabinetde lecture gratuite est considéré comme propriété patrimoniale. Il suffit d'être académicien ou cousin à la mode de Bretagne d'un portier d'académie, pour obtenir la permission ô^ emporter des livres : expression technique. On se pique d'enTprunter beaucoup , mais de rendre peu; voilà pourquoi on achète souvent, dans les ventes et sur les quais, des livres enlevés à la bibliothèque du Roi depuis si longtemps, qu'il y a prescription. Je ne parle pas de ceux qui fuient distraits de la librairie du Louvre, sous larègne brouillon de Charles VI : en quarante-trois ans, soixante volumes seulement volés ou perdus réduisirent à buit cent cinquante la bibliothèque du ménager
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Charles V; en cinquante ans à peu près, la moitié de la bibliothèque du Roi se trouve dehors. On travaille pourtant à l'agrandissement du local.
Je ne sais à quel dépositaire infidèle de notre fortune littéraire nous devons l'usage du prêt des livres sans arrhes ni caution. Les successeurs de ce prodigue de nos biens ont suivi les erremens établis , par défaut d'énergie , par peur d'innovation. Je me plais à répandre toute mon indignation contre cette tolérance dilapidatrice; j'élève haut la tête et la voix en accusant, puisque j'ai toujours refusé de m'associer au blâme, en profitant de la faveur illicite qui me permettrait d'avoir à domicile les livres que le public va feuilleter dans l'enceinte de la bibliothèque. Nous verrons ce que décideront les commissions, qui d'ordinaire ne décident rien. Peut-être serait-il juste que les gens de lettres âgés et infirmes fussent seuls autorisés à jouir des bibliothèques publiques sans quitter leur cabinet; peut-être faudrait-il restreindre le prêt des livres aux exemplaires doubles ou imparfaits.
Loin de là, qu'advient-il? Souvent tous les
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ouvrages qui ont rapport à une histoire , à une biographie ou tout autre sujet spécial , sont confiés h un auteur qui les accapare durant des moisj des années, jusqu'à l'achèvement de l'œuvre du monopole : il se flatte de payer les intérêts de la dette? Tant que l'heureux premier venu reste détenteur de ces matériaux, qu'il voyage, qu'il soit juge inamovible h Carpentras ou consul à Trébizonde , qu'il meure et qu'on l'oublie, n'allez pas, en concurrence, entreprendre un travail qui exige les mêmes documens ,• le catalogue est muet ou les rayons sont en veuvage; le moyen de devancer votre rival qui a fait main-basse sur une bibliothèque entière? Heureux quand le monopoleur n'a pas eu assez d'influence ou de prévoyance pour dépouiller à la fois toutes les bibliothèques de Paris !
Les preuves ne feraient pas faute à la critique; feu M. Auger, qui fut le consciencieux éditeur de Molière, garda plus de quatre années toutes les éditions antérieures, de façon que nous eûmes le chagrin d'attendre sa mort pour rencontrer k la Bibliothèque un autre Molière que le sien; feu M. Daru, écrivant son histoire de Breta-
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gne, avait sous les yeux tous les livres oîi cette histoire, qui se lie à celle des provinces de France, occupe quelques pages : force était aux plus empressés de dire adieu à la Bretagne. On peut assurer que les différentes branches de la littérature sont ainsi la proie de quinze ou vingt personnes qui correspondent avec la Bibliothèque par ambassadeur. Cela explique pourquoi on a retrouvé jusqu'à trois cents volumes au timbre royal dans la succession de plus d'ua savant, lequel s'érigeait bibliothécaire in petto. Les Trissotins se pardonnent certaines privautés pour l'amour de la science.
Quant aux exemplaires déposés suivant la loi renouvelée de Fédit de Henri II, ils passent de main en main dans leur nouveauté , jusqu'à ce qu'ils prennent rang, gras et fripés, dans l'effectif de la Bibliothèque, s'ils ne s'égarent pas en route; les amis de la maison se disputent les prémices du jeune catalogué, timbré et classé: le public n'est admis à y prendre part qu'après le bon plaisir d'aucuns ; le public sert toujours de prête-nom. Les romans, pièces de théâtre, journaux, brochures et productions frivoles , vont amuser les loisirs des
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femmes, mères, sœurs, filles et parentes d'employés; le public n'a pas même les miettes de cette curée : car le règlement défend de donner en lecture toute espèce de livres qui pourraient trop allécher les oisifs. On ne veut que des hôtes laborieux et austères à la bibliothèque du Roi; naguère encore, l'index politique et religieux y était permanent; très-haute et trèspuissante dame Censure y prenait ses ébats.
Avant la Ptévolution , cette bibliothèque n'était publique, il est vrai, que deux jours de la semaine , les mardis et vendredis , de neuf heures à midi ; les curieux et les étrangers la visitaient presque seuls. M. Van Praet, qu'on peut appeler une bibliothèque incarnée , contribua beaucoup à ce que les séances eussent lieu tous les jours , de dix à trois , excepté les dimanches , les fêtes et les vacances. La révolution de juillet n'a pas encore amené d'autre réforme que la prolongation d'une heure dans les séances; mais le meilleur grain est infructueux lorsqu'il tombe sur une mauvaise terre : on lira une heure de plus, et voilà tout.
Dès Touverture des portes et des salles , été ou hiver, pluie ou vent, une nuée de liseurs
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s'abat autour des tables, chacun a sa place d'hier , chacun redemandant son livre d'hier , chacun accoutumé à prendre racine pendant cinq heures, beaucoup le ventre vide. Parmi cette foule qui bâille d'avance , on compterait les hommes d'études, reconnaissables à leur front chauve, à leurs regards rêveurs, à leur immobilité, à leur persévérance; ils se soucient peu du piétinement sur le plancher sonore , des voix confuses , du murmure des plumes grattant le papier, et du froissement des livres feuilletés; ils s'isolent dans leur esprit, ils ne s'aperçoivent pas que la sueur trempe leur chemise, s'ils en ont d'aventure, ou bien que le froid glace leurs doigts bleuis. Ceux-là honorent la littérature; ceux-là, sous leur obscurité modeste, achèvent des ouvrages promis à la célébrité ; ceux-là peuvent se dire véritables possesseurs de nos bibliothèques, parce qu'ils les exploitent à l'avantage de notre gloire et de nos plaisirs.
Il est bien d'autres savans qui ont dépensé toute une vie de labeur au vain appât d'une découverte plus ou moins problématique : leur erreur tenace est pourtant respectable ; jetez