LES DIBLIOTIIÈQUES PUBLIQUES DE PARIS. I () J
un coup d'œil par-dessus leur épaule courbée , et jugez-les à leurs recherches assidues, autant qu'à la boîte osseuse de leur cerveau et à Tenveloppc sociale de leur humanité.
Ce crétin au regard inerte , à la bouche béante et au teint livide , petite grimace d'homme sur le corps grêle d'un enfant, légèrement vêtu pour toutes les saisons, inventorie les sagas dans les commentateurs latins de Danemark et de Norvège au seizième siècle : il parlerait la langue runique, si quelqu'un au monde pouvait l'entendre.
Ce ffros homme dont le ventre est excentrique, la face enluminée et les jambes courtes, aspire à devenir membre d'une académie celtique pour avoir un titre à la candidature électorale.
Ce vert vieillard aux yeux vifs et au marcher sautillant, éternel sous son éternelle redingote noire que le soleil, la poussière et la pluie nuancent à l'infini , cherche la bénitepierre depuis soixante ans, et est toujours sur le point de la trouver; il voit partout des figures hermétiques , même à la bibliothèque du Roi. C'est là son laboratoire; par malheur
le gouvernement qui prête les livres ne fournit pas de eornues.
Ce polyglotte , dont lé vocabulaire français est emprunté aux Anglaises pour rire, se perfectionne dans le tartare-mandchou ; il veut savoir aussi le lapon comme feu M. Gail savait le grec.
Ce grand sec, chauve, ossifié, bistré, mettra plutôt k nu Ssi peau que son secret sous sa houpelande diaphane. Il calcule, depuis le mois oii les jours croissent de soixante-quatre minutes jusqu'au mois oii ils décroissent de cinquante-huit; il dévore à jeun plus de chiffres qu'on n'en peut faire entrer dans un budget d'un milliard et demi ; il déjeûne d'algèbre, il dîne de géométrie, il soupe de trigonométrie ; il rêve addition et multiplication. Ce mathématicien inventera quelque jour l'art de gagner à la loterie sans y mettre.
Ce vénérable chenu, qui épluche et tamise tous les mots au dictionnaire, rime des charades et des logogriphes; lorsque le Mercure en faisait une si prodigieuse consommation, il était fournisseur breveté de La Harpe et de Suard. Voilà un homme ruiné à présent.
LES BFBLFOTHÈQLES PUBLIQUES DE PARLS. IqS
Cet Ésope, dont l'esprit n'est pas plus droit que la taille, se redressera tôt ou tard quand il aura l'eau de Jouvence et la baguette divinatrice. Il lit Cardan, Albert-le-Grand et de Secretis dans l'original : il s'exerce aux sortilèges, et ne s'alarme pas du fagot. On ne brûle aujourd'hui que les registres des contributions indirectes.
Mais, à leurs côtés, comme la scène change ! Un écolier copie la traduction d'un tliême ou d'une version ; un courtier analyse \ Almanach des vingt-quatre mille adresses j l'un, pour tuer le temps qui le ferait mourir d'ennui, effleure un livre dont il ignore le titre ; l'autre s'est endormi de guerre lasse dans les bras d'un infolio • tel regarde les images comme ferait un enfant; tel a voulu juger par lui-même d'un volume qu'il a rencontré au passage. Pitié ! Ce n'est pas qu'il faille exiger de tout lecteur une attestation de capacité, une autorisation de famille, un certificat de bonne science ; ce n'est pas qu'il faille repousser un habit gras et râpé, des souliers ferrés, et autres insignes extérieurs de misère; oh! non; quoique les vaudevillistes nous éclaboussent en cabriolet, quoique
Fintrigue ait ôté le pain au mérite pour mieux porter des livrées galonnées , les savans sont pauvres et dépourvus d'ambition. Le génie, de tout temps , s'est montré à travers des coudes percés.
Mais est-il donc possible de diviser la Bibliothèque par catégories, de distribuer ses heures et de favoriser plus particulièrement les travailleurs ? autant vaudrait réclamer un catalogue général par ordre de noms, de titres et de matières. On ne conçoit pas comment M. Yan Praet suffit seul à ce tracas de tous les jours, de tous les instans, à cette vie de chiffres par demandes et par réponses. Le cercle des ouvrages habituellement sortis est si borné que le savoir des employés échoue devant un livre moins connu; ces porteurs de livres sont ainsi faits qu'au lieu d'avouer leur ignorance, ils imputent quelquefois à la Bibliothèque une pauvreté qu elle est loin de justifier. On m'a cité un bon vieillard, qui, fatigué de monter les escaliers et les échelles, s'en abstient toujours, et se contente d'aller d'une salle dans une autre pour revenir les mains nettes, avec cette raison incontestable que le livre ne se