‹ Mon grand fauteuilChapitre 20 sur 43 · TOME II · texte numérisé non relu

TOME II

igS MON GRAND FAUTEUIL.

Tout le monde n'est pas aussi bien accueilli : quiconque , pour des recherches doctes et ingrates , s'enquiert d'un livre rare imprimé avant la date préfixe de i5oo, tiré à petit nombre, passe pour un voleur, un original , ou bien un amateur; le sanctuaire inviolable ne lui dévoile pas des trésors inconnus aux profïines : on obtiendrait plutôt un Brantôme complet qu'un mystère , une édition de Verard, un Elzevier. On a beau se nommer, offrir son adresse , et supplier en langage de bibliophile; rien : l'excuse la plus honnête est une négation d'existence pour le livre d'exception. Les plus forts argumens battent en brèche un refus imprenable. En effet, le livre en question peut coûter de quarante à cinq cents francs ; montez aux Manuscrits , on vous remettra sans difficulté la Bible du roi Charies-le-Chauve, laquelle vaut cinquante mille écus. La logique est une belle chose.

Je me garderai bien de critiquer la défiance des bibliothécaires; je souhaiterais au contraire que cette défiance fût mieux entendue ; car il se commet journellement des vols qu'on ne pourrait éviter qu'au moyen d'une surveillance

LES BrBLlOTHÈQTJES PUKLIOUES DE PARIS. IQC)

plus éclairée, sans qu'il fût besoin de fouiller personne : chaque individu serait tenu, en sortant, de rendre les volumes qu'il aurait reçus ; pourquoi ne distribuerait-on pas des cartes d'admission comme au théâtre? mais le plus réel inconvénient est le mélange quotidien des lecteurs et des curieux. Des éditions uniques ont disparu, des pages ont été coupées , des gravures dérobées, des autographes arrachés ; on a osé mutiler des manuscrits d'un prix inestimable pour s'approprier des miniatures î Ce vandalisme se renouvelle fréquemment; un luxe infâme excite des misérables à ces lâches spoliations ; ce n'étaient pas eux pourtant qui jetaient dans la rivière la bibliothèque théologique de l'Archevêché.

En un mot, il paraît certain que la multitude lisante qui afflue rue Richelieu est clairsemée de gens studieux : la fainéantise et l'insouciance y conduisent ces batteurs de pavé et ces flâneurs sans asile qui se complaisent dans les Aventures des Flibustiers et les Causes célèbres; l'hiver, faites-y du feu , vous aurez un excellent chaulFoir assez bien composé. Ma conviction est encore renforcée par l'aspect des

autres bibliothèques publiques , trop éloignées du centre de la ville pour agréer à pareille tourbe de flâneurs désœuvrés, dissipateurs de temps , picoreurs inévitables de tout spectacle gratuit. D'ailleurs les hommes avares de leurs momens ne se dirigent guères vers la bibliothèque du Roi, oii l'on attend d'ordinaire en faction, vis-à-vis du bureau des conservateurs, sans être dédommagé ensuite de cette épreuve de patience : sur vingt ouvrages demandés, on n'en a pas toujours deux complets; la Biographie unwerselledii^eine à rallier une douzaine de volumes. Je déclare qu'il n'est pas une bibliothèque , si exiguë qu'elle soit , si mal conservée et si bien abandonnée, qui ne soit préférable à celle du Roi , où peut-être cent mille volumes sont dépareillés, doubles, prêtés ou perdus. Néanmoins ce chaos, qui augmentera sans cesse parmi les Imprimés, ne règne pas dans les Manuscrits , les Estampes ni les Médailles.

Aux Manuscrits, solitude perpétuelle, excepté quelque helléniste déchiffrant des textes, quelque chroniqueur cherchant une date , et quelques orientalistes absorbés devant un gri-

LES BIBLIOTHEQUES PUBLIQUES DE PAlUS. 201

moire chinois ou une énigme sanscrite. Aux Estampes , une table encombrée de cartons , où les places sont retenues d'avance comme à une première représentation, nombre d'écoliers prenant leurs leçons de dessin : ici du moins catalogue fait et parfait. Aux Médailles, des Anglais, des provinciaux, et quelque échappé d'un cours d'archéologie.

Les autres bibliothèques sont visitées par diverses classes d'habitués qui aiment à y trouver du feu en hiver, et du frais dans la canicule. Les élèves en droit et en médecine se donnent rendez-vous à Sainte-Geneviève , ainsi que les collégiens ; on demande l'Encyclopédie, Hippocrate, Pothier et les classiques latins avec traduction ; pas un ne songe à secouer la poudre des manuscrits qui logent sous les toits, en compagnie des araignées, et à la fumée d'une cuisine. Les érudits ne se plai-* gnent pas de la longueur du voyage , en s'a-« cheminant vers l'Arsenal , où l'on sent la présence d'un vrai bibliophile : tout y est à sa place, hormis les employés; le marquis de Paulmy se réjouirait s'il pouvait savoir que ses livres et ses manuscrits , qui habitent mainte-»

nant ies appartemens du bon Sully, n'ont pas été dispersés comme ceux du duc de La Val- Jière. La bibliothèque de la Ville , formée de l'ancienne bibliothèque des Avocats, se recommande par le zèle des conservateurs, sinon par la variété des livres. La bibliothèque Mazariiie est déchue en raison de ses accroissemens : le savant Naudé n'y a laissé que son nom; ses dix successeurs lie l'ont pas remplacé. La bibliothèque de l'Institut n'admet que ^\\Y présentation, comme à la cour; c'est une assemblée momie de coterie et de prérogative.

Enfin , dans un siècle oii l'on a établi des cabinets de lecture à chaque coin de rue , oîi, par recensement approximatif , on compte dans chaque maison une bibliothèque de deux à trois mille volumes, n'est-il pas inouï que les immenses entrepôts des sciences et des lettres ne produisent presque aucun des résultats qu'on peut désirer? Ces bibliothèques, qui font l'envie et l'admiration du monde entier, sont au-dedans dévorées par des plaies incurables : la sinécures'y est implantée comme en pays conquis; derrière un rempart de bouquins , la congre-

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