TOME H
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prix fabuleux aux ouvrages où les carions
manquent.
Il y a différens genres de livres que recherche le bouquiniste à la mode, selon les fantaisies connues de ses cliens : tel rassemble les vieux romans de chevalerie comme les débris d'un navire après le naufrage ; tel ne fait cas que des anciens livres brochés , par la seule raison qu'ils n'ont guère échappé à la reliure ; celui-ci est friand d'exemplaires en grand papier, en papier vélin, en vélin; celui-là est en quête des ex libris d'hommes célèbres, comme s'il restait quelque chose du mort dans le volume qu'il toucha. Un livre en efTetvaut bien une plume, une canne , un encrier ou toute autre relique d'un savant : les déceptions sont moins fréquentes ici qu'ailleurs; car, si l'on connaît plusieurs poètes latins annotés par Racine et Boileau, si l'on possède nombre de volumes portant la signature de Grosley ou de Baluze, on aurait de quoi faire un fonds de papeterie avec toutes les plumes qu'on assure avoir appartenu à Voltaire.
Le bouquiniste à la mode n'a pas l'insupportable distraction ni ta superbe gravité du bou-
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nuinisle de la vieille roche : c'est d'ordinaire un jeune homme souriant et affable, ayant la barbe et les ongles faits, les cheveux en ordre , et les mains blanches; rien de particulier dans son costume, toujours piopre et soigné : s'il a une femme, elle est jolie, aimable, elle brode et cause avec grâce; s'il a des enfans, ils savent distinguer l'in-seize de i'in-folio au sein de leur nourrice , et le premier mot qu'ils bégaient est un titre de livre; s'il a des chiens, ils respectent la modeste basane et le fastueux cuir de Russie , h l'égal des mollets et de l'odorat des assistans.
Cette boutique est un salon d'académie oii se tiennent les plus doctes conférences ; on y rencontre , tant l'aimant des livi*es est puissant ! les notabilités savantes du jour et même celles de la veille.
Le bouquiniste à la mode i*eçoit son monde avec toute la politesse de la haute société qu'il rallie autour de lui, s'exprimant bien, d'un air avenant , et lépandant ça et la des bribes d'érudition ramassées sous les pieds de ses hôtes : chez lui on trouve des chaises pour s'asseoir, on a liberté entière de feuilleter tous les volumes
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les uns après les autres; chez lui on n'est jamais infecté de bouquins, ni aveuglé de poussière : on entre simple curieux , on sort bibliophile .
Maintenant cherchez quelque rue boueuse dans notre belle capitale qi^i n'en manque pas, cherchez la maison la plus délabrée et la plus noire.
C'est là que le bouquinisle de la vieille roche réside avec ses bouquins depuis dix, vingt ans : on ne sait depuis quand, car le temps , qui n'épargne rien , même les livres, semble l'avoir oublié, tant celui-ci s'est caché au monde extérieur et retiré dans la muette compagnie des livres ! Pendant des années il n'a touché et respiré que des livres , plus et non mieux sentans (jue baume ^ dit Rabelais. Ah! si la métempsycose n'est pas une chimère inventée pour la consolation des âmes tendres , le bouquiniste de la vieille roche passerait en uiQurant dans le corps d'un de ses bouquins , dût-il animer le ver rongeur qui se creuse un tombeau dans les feuilles solitaires d'un saint Thomas ou d'un Cujas! <
Vous avez l'adresse exacte de ce bouquiniste ? cela ne suffit pas; il faut encore interroger la
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fruitière voisine , reconnaître la porte d'une allée semblable k un soupirail de l'enfer, pénétrer dans les ténèbres moites et putrides de ce labyrinthe fangeux, tâter le chemin avec le pied et la main^ au risque de choir au fond d'une cave, découvrir enfin, à travers cette uuiLfroide et opaque, une faible lueur de jour, puis un escalier raboteux , puis une rampe à demi rompue, monter un étage à tâtons et frapper, monter un second étage et sonner, un troisième et crier, redescendre et resonner et refrapper, jusqu'à ce qu'une voix qui semble s'échappci" de dessous terre vous annonce la fin de vos recherches désespérées.
Ce n'est pas tout; le minotaure ne paraît pas : la voix s'approche et s'éloigne avec l'espérance ; on entend un bruit de vaisselle qui tinte ou de volumes qui croulent; on sent une affreuse odeur de choux , d'ail et d'o£>non... Dieu soit loué ! la clef est dans la serrure , et les verroux sont tirés : on dirait la clôture d'une prison; entrez et prenez garde aux taches de graisse , voici le maître du lieu , le grand-prêtre de l'antre de Trophonius !
Ce vieillard -là ne ressemble pas à tous les
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vieillards : il porte tien son âge et son vin; il grimpe comme un chat à l'échelle , et remue des montagnes de volumes, sans craindre les cboulemens ; il a l'œil vif et perçant, quoique krmoyant et enflammé : à cette infirmité près , il n'a pas plus changé en cinquante ans qu'un cromlech de druides en dix-neuf siècles^ et depuis qu'il n'est plus jeune, il n'a pas encore commencé à être vieux : c'est toujours le bouquiniste d'avant la Révolution , avec les mêmes idées , la même existence , le même métier et le même habit.
Seulement , par forme de distraction , il se livre aux manipulations de la science culinaire ; il prépare lui-^même ses ragoûts , dont son visage darlreux atteste le mérite relevé; sa vie perpendiculaire est partagée entre deux occupations qu'il mène souvent de front : il vend des livres, et mange, non sans boire. Yous le trouverez toujours la bouche pleine , la fourchette, le verre ou la lèchefrite à la main; ses goûts sont tellement incorporés à son état , que sa cuisine est devenue sa bouquinerie, que les casseroles y sont mitoyennes des plus précieuses éditions , et que les souris
ont assez de miettes k grignoter , pour négliger le vieux papier jauni par la fumée et sans cesse menacé d'un baptême de friture.
\j2i gueule n'est-elle pas antérieure à l'invention de l'imprimerie? Ce bouquiniste affamé n'a d'ailleurs ni femme, ni enfans, ni chiens, ni chats, pour charmer son désœuvrement: il n'a qu'un bon estomac et une cuisinière ; car, s'il appartient au public de dix heures à quatre , le reste du temps appartient à son estomac et à sa cuisinière : à quatre heures sonnant, il cesse d'être vendeur de livres, il soupe, resoupe, sursoupe et s'endort en i êvant à la composition de ses vingt repas du lendemain.
Quand un bouquiniste de la vieille roche ne mange pas toujours, il lit toujours, et on n'a pas moins de peine k rencontrer son esprit k jeun ; si c'est un liseur, au lieu d'un mangeur, il a une majesté doctorale qui dépend de sa queue et de sa tête poudrée, autant que du livre qu'il dévore incessamment avec un infatigable appétit; on lui parle, il n'entend pas; on élève la voix, il vous répond sans lever les yeux de la page oii ils sont embourbés, puis
il relombe dans sa lecture , dans son mutisme et son immobilité; demandez-lui si la terre tourne, il vous dira : C'est le juste prix, ou bien : // n'est pas cher.
Malgré ces défauts et d'autres, le hoiupdniste de la vieille roche est d'un commerce sûr et avantageux ; ses prix sont inamovibles comme sa boutique, et ne suivent pas la variation progressive du cours de l'ancienne librairie ; on ne le ferait pas dévier de ses us et coutumes dans le débit de sa marchandise , qui ne s'est pas ressentie des commotions politiques : car il ignore tout ce qui s'est passé autour de lui, excepté dans la littérature qui arrive à lui toute nouvelle, pour prendre place parmi les bouquins, avant iuême d'avoir vu le jour.
Vous qui aimez les livres d'autrefois pour ce qu'ils contiennent, fréquentez le bouquiniste de la vieille roche, bravez courageusement les miasmes de cuisine, la poussière, les taches, les réceptions brutales ou maussades , et surtout le préjugé qui, mieux qu'une ordonnance de police, défend le passage des rues mal famées; mais ne rougissez pas, si quel-
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qu'un s'enquicrt du lieu d'où vous sortez ï Il est un de ces loiujuinistes de la vieille roche, lequel a pris le monopole des livres dépareillés, et qui entasse Pélion sur Ossa en ouvrages incomplets : il y a presque du dévouement à rassembler dans un bercail toutes ces brebis égarées que le loup, c'est-à-dire l'épicier, aurait infailliblement déchirées, le barbare ! On dirait un de ces chiens intelligens qui veillent dans les neiges du Saint-Bernard, pour sauver quelque malheureux prêt à périr, que le froid a déjà privé d'un de ses membres : tel un livre veuf ou orphelin auquel manque un tome perdu, sali ou détruit. Heureux le possesseur qui peut recompléter son livre et ses plaisirs î
La vertu de ce bouquiniste unique en son espèce, c'est la patience, une patience éprouvée par soixante ans d'activité, ou plutôt d'attente : il ne spécule que sur les accidens qui résultent du prêt des livres : il répare l'étourderie d'une jeune fille , l'inexpérience d'un enfant , le malheur causé par l'eau ou le feu. On subit ses caprices, sa mauvaise humeur, ses éternels retards, pour obtenir de lui la résurrection d'un
volume, d'une page, d'un titre, qu'il fera
payer, il est vrai, autant que l'exemplaire
entier ; mais n'importe , il rendra la santé à ce
pauvre livre malade ou estropié, qui pourra
ensuite courir de main en main, jusqu'à ce
qu'il retombe dans celle du médecin des livres.
C'est un ange bienfaisant qui verse le baume
sur les plaies et réconforte les affligés; mais
au contraire le houquiniste avare est un diable
ennemi du genre bibliophile , et tentateur
damné de tout ce qui lit ici-bas. Puisse-t~on,
si jamais on l'écorche vif, en punition de ses
iniquités, relier avec sa peau le catalogue de
la bibliothèque du Roi, afin que son supplice
redouble à chaque livre prêté et perdu , jusqu'à
ce que la Bibliothèque n'existe plus qu'en
catalogue pour l'admiration de nos neveux î
Le bouquiniste avare a son caractère écrit sur sa face parcheminée , et pour le déchiffrer il n'est pas besoin d'être de l'Ecole des Chartes : l'avarice , cette passion sourde et honteuse qui survivrait à la ruine de toutes les sociétés , cet égoisme de bronze sans oreilles et sans cœur , devient le fléau des lettres , quand le bouquiniste en est atteint , le bouquiniste, qui doit se
regarder comme le dcpositaire du savoir de tous les siècles, comme la source généreuse de ces flots purs d'érudition qui coulent à plein lit, en roulant de l'or et des pierres précieuses.
Un trésor monnayé qu'on enfouit et qu on couve peut-il être comparé à un trésor imprimé , dont l'usage répandrait tant de joie et de richesses parmi les amis de la science , et qui se consume lentement dans l'oubli ! La MotUjoie de Charles-le-Téméraire , ensevelie jadis aux environs de Montlliéry , se retrouverait aussi pesante et aussi riche qu'elle était le jour où elle fut cachée dans la terre ; mais le plus précieux bouquin diffère à peine du plus misérable , après un abandon de plusieurs années à la merci de tous les ennemis dévorans qui ne pardonnent pas aux livres : le chancelier d'Orgemont et le capitaine d'Aumale furent mangés par les rats, l'un mort et l'autre tout vivant; un livre, faute d'air et de lumière, est bientôt cadavre , et les vers s'en emparent pour faire chère Aie,
Le hotujuinisle ai^are erre nuit et jour, comme l'ombre d'un auteur privé de sépulture ou d'impression, au milieu des édiiices chancelans et
poudreux de ses volumes accumulés en désordre, couchés ou debout, montrant le dos ou la tranche, moisis, vermoulus ou putréfiés; ce bouquiniste ne les compte jamais; il les regarde , il leur rit , il leur soupire , il les touche, il les empile, tel qu'un enfant fait des châteaux de cartes, il les possède, il en jouit.
— J'ai bien l'ouvrage que vous désirez , répond-il en loup-garou à la plupart des demandes qu'on lui adresse ; oui , certes , j'ai cela , deux ou trois exemplaires , mais je ne les vends pas , je les garde pour moi ; on n'a jamais assez de bons livres.
— Ah ! vous n'êtes pas content du prix? ditil avec colère , pour peu qu'on se permette une observation sur la cherté extraordinaire d'un livre qu'il daigne vendre ; allez , je ne suis pas en peine de trouver un acquéreur : eh bien! vous ne l'aurez pas, ou vous le paierez double. En vérité j'avais la complaisance de vous céder un auteur auquel je tiens infiniment , je croyais vous obliger ; mais vous marchandez cela comme une drogue d'apothicaire ; non , non , je ne m'en dessaisirai pour aucun prix : cherchez un autre marchand.
Lh-dessus, le bourreau vous congédie en vous épiant d'un œil inquiet pour voir si vous n'emportez rien ; puis il rentre dans sa tanière et passe en revue son année de bouquins : il s'endort en pensant à eux et rêve d'eux ; il ne s'éveille que pour vérifier si les voleurs n'ont pas enlevé ses chers joyaux; mais il ne redoute pas moins les amateurs qui viendront lui envier et lui dérober peut-être , au poids de l'or , un in-folio qu'on achète ailleurs au poids de la cassonnade et de la chandelle : alors commencent ses tortures et ses craintes; il n'est pas de lionne qui défende mieux ses petits, il n'est pas d'Harpagon qui regrette plus long-temps sa cassette; il méprise trop l'argent, ou bien il estime trop les livres : on dirait que chaque volume qu'on parvient h lui arracher était inhérent aux fibres les plus sensibles de son cœur.
Cette avarice de livres n'est pas désintéressement de bourse : loin de là, le l?ouijwniste avare y dont l'esprit ne s'illumine plus au quinquet des ventes de l'hôtel Bullion , s'abuse luimême sur la valeur des livres qu'il met aux enchères in petto , et qu'il pousse aux exagéra-
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tions d'une hausse capricieuse , selon les besoins présumés d'un chaland, selon la saison, selon l'heure : un livre est sans prix au moment ou ce boji pasteur enferme ses ouailles dans la bergerie; un livre est bien près de quitter la boutique , lorsqu'on lui fait un pont d'or ou de flatterie : carie bouquiniste avare aime un éloge sorti d'une bouche savante. Le sage Enée ne descendit aux enfers que muni d'une galette de farine et de miel pour assoupir Cerbère.
LES ETALAGISTES.
Il est beaucoup de métiers en plein vent et en pleine rue ; mais le plus pénible et le plus ingrat est certainement celui des étalagistes , qui n'ont pas les bénéfices des marchands de melons ni les chances des chiffonniers.
\J étalagiste f de même que les industriels des petits métiers, peut établir son commerce sans grosse mise de fonds, puisqu'il se passe de boutique, de commis, de prospectus et d'éclairage ; il choisit d'abord une place vide sur le
parapet d'un pont, d'un quai, dans l'anj^fle le moins inodore d'une rue,* il se précautionne d'une patente , de quelques cases de bois , de quelques lots de livres qu'il expertise d'après le poids et la couverture; puis, il étale ses denrées que chaque passant vient flairer; et , comme il y a autant de goûts que d^espèces de livres , la vente journalière esta peu près égale , et suffit pour nourrir un ivrogne ou bien une pauvre famille , pourvu toutefois que la pluie , le vent ou le froid ne conspirent pas contre l'espoir d'un pot au feu ou d'une bouteille de vin.
Combien cet humble et chétif commerce est intéressé a la tiédeur et au repos de l'atmosphère ! L'étalagiste , qui habite sous les toits ou chez le marchand de vin , prévoit les orages de plus loin qu'un vieux pilote, et prédit le beau temps avec plus d'assurance que le Bureau des Longitudes : voyez-le consulter la marche des nuages et les viremens de la girouette? il branle la tête et rentre dans le port avec le vaisseau qui porte sa fortune , ou bien il se frotte les mains et déploie en chantonnant toute sa cargaison sans crainte des avaries.
Sonvent un novice, qui ne connaît pas les
oracles secrets du baromètre et qui se fie à un ciel bleu, à un soleil trompeur, voit les élémens se jouer de sa fragile fortune; l'ouragan, éclos tout-à-coup, chasser en l'air les brochures echevelées ; la pluie a larges gouttes marqueter une tranche vierge encore , ruis^ seler de feuille en feuille et submerger la Bible elle-même dans ce nouveau déluge. Ainsi le laboureur de Virgile , de Delille, de Thom]Ron et de Saint-Lambert pleure ses moissons , l'ouvrage d'une année perdu en un jour.
L'e/^/<2^7.!?/e est d'ordinaire Normand, comme . le vendeur de salade; il connaît mieux le prix des pommes que celui des livres; il ne juge guère sa marchandise que d'après le premier venu qui la marchande; il surprend dans vos yeux l'envie qui vous émeut à la vue de ce livre , et il le taxe à proportion de cette envie qu'il démêle dans un geste d'empressement, même dans une indifférence composée : le seul Manuel du libraire qu'il étudie, c'est la physionomie des acheteurs : l'un sourit, l'autre soupire, celui-ci fronce les sourcils , celui-lk pince les lèvres , un cinquième plus exercé touchera vingt volumes avant de mettre la
main sur le volume qu'il lorgne; tous enfin se trahissent d'une façon particulière qui n'échappe pas à Yétalagiste , aussi fin, anssi astucieux qu'un diplomate du cabinet de Saint- James.
Quant au personnage de Tétalagiste , il partage ordinairement la condition de ses livres soumis aux vicissitudes atmosphériques , gercés et racornis par le haie , maculés et jaunis par la pluie, battus et desséchés par le vent.
Tantôt c'est une vieille femme , pareille aux sorcières de Macbeth, contemporaine de ses bouquins ; la lecture des romans dans sa jeunesse l'a peut-être conduite à en vendre , ou à se faire fripière de la librairie moderne.
Tantôt c'est un jeune garçon, causant et riant avec la bouquetière ou l'écaillère voisine, lorgnant les badauds, regardant les femmes et attaquant les chiens : dans un mois il vendra des contre-marques à la porte d'un théâtre.
Ici c'est un ménage qui se relaie pour faire sentinelle , comme aux portes du Louvre , auprès des plus méchans écrivains. Une destitution, une réforme administrative quclque-
fois , ne laisse que cette ressource à des commis qui étaient plus chaudement dans un bureau que sur le trottoir d'un quai : il n'y a qu'un pas au décrotteur.
Là enfin c'est un ancien libraire , un ancien homme de lettres, qui se consolent de leur décadence en vivant encore avec des livres , malgré le tort que les livres leur ont fait. Ne voit-on pas d'anciens militaires cochers de cabriolets ?
Pour les uns , l'étalage est le piédestal de la librairie; pour les autres, c'en est le dernier échelon. Beaucoup de libraires sont partis de là, beaucoup sont arrivés là.
Les livres qui subissent le pilori de l'étalage sont de deux espèces , les jeunes et les vieux : ceux-ci, chassés honteusement des bibliothèques, classiques usés sur toutes les coutures , et fatigués à toutes les pages , toute la basse littérature du dix-huitième siècle, poésies d'Almanach des Muses, répertoire du Théâtre Italien et de l'Opéra-Comique , histoires philosophiques et romans erotiques ; ceux-là mis à flot hors de la librairie par la faillite ou le rabais, immondices de nos égouts littéraires,
OU malheureux naufragés cherchant un port, chefs-d'œuvre de l'Empire, et tristes débris des gloires d'académie!