‹ Mon grand fauteuilChapitre 36 sur 43 · CHARLES PERRAULT · texte numérisé non relu

CHARLES PERRAULT

moire et contribuèrent à 3es succès scolaires ; il occupait souvent le banc d'honneur, et, par un instinct naturel , il aimait mieux composer des vers que de la prose : « Il les faisait quelquefois si bons, que ses régens lui demandaient qui les avait faits. »

Celte ardeur de rimer fut bientôt remplacée par une fureur d'argumenter : dans sa philosophie, «il prenait tant de plaisir a disputer en classe , qu'il aimait autant les jours oii on y allait que les jours de congé. » Il était le plus jeune de ses condisciples, et pourtant il parlait à son régent avec une liberté extraordinaire , que celui-ci tolérait à cause de l'habileté précoce de ce fougueux disputeur. Mais les parens de Charles Perrault n'ayant pas consenti a supporter les frais qu'entraînait la cérémonie de la thèse publique , le régent de philosophie, qui se promettait de briller dans son élève , témoigna sa mauvaise humeur contre lui en l'empêchant de disputer contre les écoliers qui devaient soutenir des thèses. Irrité de se voir condamné au silence , Charles Perrault déclara tout haut qu'il n'avait plus que faire de venir en classe, et se retira sur-

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le-champ suivi d'ua seul imitateur de sa rébellion , nommé Beaurin , qui l'aimait beaucoup , et qui voulut partager son sort.

Les deux amis s'en allèrent ensemble dans le jardin du Luxembourg pour tenir conseil sur les suites de leur retraite : ils résolurent de ne plus retourner au collège , et de se passer de maîtres ; en effet , des le lendemain , ils mirent à exécution leur plan d'études, qu'ils continuèrent sans interruption pendant plusieurs années ; ils se réunissaient dans la cbambre de Charles Perrault, le matin depuis huit heures jusqu'à onze, et l'après-dîner (on dînait alors à midi) depuis trois heures jusqu'à cinq. «Si je sais quelque chose, disait Perrault , je le dois particulièrement à ces trois ou quatre années d'études. » Ils lisaient et commentaient les Écritures , les Pères de l'Église, les auteurs classiques de l'anliquité et les historiens français^ ils traduisaient le grec et le latin., en faisant des extraits : l'un dictait, l'autre écrivait; la récréation ordinaire des deux amis était une promenade sous les marronniers du Luxembourg.

Vers ce temps-là, la littérature tournait au

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burlesque, et Scarron , qui avait mis en vofjue la poésie facétieuse , publiait les premiers livres de son f^irgile travesti, lequel, à son apparition, fut admiré des esprits les plus délicats : Racine lui-même ne dédaignait pas cette lecture. Charles Perrault, séduit par une mode qui se répandait du théâtre et des ruelles dans les collèges , voulut travestir le sixième livre de Y Enéide , que Scarron n'avait pas encore fait paraître : il rivalisa donc avec Beaurin à qui rencontrerait les plus plaisantes métamorphoses de Virgile, et comme ils riaient aux éclats à chaque folie que l'un d'eux imaginait, INicolas Perrault, dont le cabinet était voisin du leur, accourut au bruit, et accepta une part de cette collaboration bouffonne . bien qu'il fût déjà bachelier en tl\éologie. Ce fut lui qui , dans la description de l'enfer , trouva ces vers fameux, tant de fois attribués à Scarron par les biographes et les critiques :

J'aperçois l'ombre d'un cocher Qui , tenant l'ombre d'une brosse , Nettoyait l'ombre d'un carrosse. •

Claude Perrault lui-même consentit à se dis-

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traire de ses cours de médecine en coopérant à cette œuvre burlesque, et non-seulement il en fit la meilleure partie, mais encore il orna le manuscrit de deux dessins à l'encre de Chine. Cependant, ce sixième livre n'a jamais été imprimé, sans doute parce que celui de Scarron le fut cette même année ; mais Cyrano de Bergerac , malgré sa vanité lunatique , ayant entendu citer le portrait du cocher infernal , voulut connaître et complimenter luimême l'association poétique des trois frères.

Les jeunes émules de Scarron et de d'Assoucy, encouragés par cet illustre suffrage, composèrent ensuite un poème burlesque en deux chants , dont le premier seul fut publié plus tard sans nom d'auteur ( Paris , i655, in-4**). Ce poème , intitulé les Murs de Troie ou l'origine du burlesque^ renferme une fable ingénieuse: x\pollon, après avoir inventé la grande poésie chez les dieux et la poésie pastorale chez Admète, invente la poésie burlesque en bâtissant les murs de Troie avec Neptune. La versification de ce poème est assez bonne , et semée de traits d'esprit ; le second chant existe à la bibliothèque de l'Arsenal,^ écrit

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tout entier de la main de Claude Perrault, qui prit plaisir h représenter Apollon architecte.

Nicolas Perrault', reçu docteur en Sorbonne , partagea les opinions du célèbre Arnauld, et fut condamné avec lui par la Faculté de théoloi>;ie. Comme il cherchait à entraîner ses frères dans le jansénisme , ceux-ci lui demandèrent des explications relatives à la grâce, qui servait de thème à ces débats ; mais après avoir entendu une conférence sur le poiwoir prochain et le pouvoir éloigné, ils avouèrent que i( la question méritait peu le bruit qu elle faisait. » Charles Perrault conçut cependant une estime profonde pour le caractère et pour le génie du grand Arnauld.

Il alla , en i65i , prendre ses licences à Orléans , d'oii il revint avocat , a le son de son argent , que Ton comptait derrière lui pendant sa thèse, ayant fait la bonté de ses réponses; » ensuite il étudia, sans maître, les Institutes de Justinien, et s'instruisit avecquelque répugnance dans le droit coutumier : car il jugeait dès-lors ce combien serait utile laré-

' 11 mourut en 1661.

ductioii de toutes les coutumes en une seule par toute la France , pour diminuer le nombre de procès. » Il plaida deux causes avec succès ; mais cet heureux coup d'essai ne prévalut pas contre les représentations de ses frères, «qui le dégoûtèrent tellement de la profession d'avocat, qu'il s'en dégoûta lui-même insensiblement.»

Pierre Perrault, qui était un très-habile avocat et ne savait pourtant pas se faire valoir , quitta le barreau et acheta la charge de receveur-général des finances à Paris, vers le commencement de l'année i654 : il offrit la place de premier commis à son frère Charles , qui accepta cette offre et resta dix ans à la recette-générale, où les loisirs ne lui manquèrent pas pour s'occuper de livres et de vers. Le receveur-général avait acheté la belle bibliothèque de l'abbé de Serisi : Charles Per- rault en profita et devint poète à force de lire " les poètes.

Sa première poésie fut un portrait d'Iris, dans le genre calant : Quinault, ayant eu communication de cette pièce , se l'appropria en la dédiant à une demoiselle dont il était amou-

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reux ; mais le véritable auteur revendiqua bientôt l'iionneur de ce madrigal, qui courait par tout Paris sous le nom de Quinault. Le second ouvrage de Charles Perrault eut encore des destinées plus brillantes ; c'était un Dia~ logiie de l'Amour et de U Amitié , en prose et en vers, dans lequel se trouve ce joli quatrain :

L'Amour est un enfant aussi vieux que le monde , Il est le plus petit et le plus grand des dieux; De ses feux il remplit le ciel, la terre et l'onde, Et toutefois Iris le loge dans ses yeux.

Ce dialogue eut plusieurs éditions , fut traduit en italien, et le surintendant Fouquet ce le fit écrire sur du vélin avec de la dorure et de la peinture.»

Charles Perrault perdit sa mère en 1667, et dans le partage de la succession , la maison qu'elle possédait k Viry échut en partage au receveur-général, qui désira y bâtir un nouveau corps de logis : Charles Perrault, qui déjà pensait à quitter l'emploi de premier commis pour se livrer tout entier aux lettres , se chargea de diriger les constructions, et orna le jardin d'une grotte en rocailles. Ses frères, (pii avaient

tous l'instinct de l'architecture, eurent plus ou moins part aux plans de cette maison de campagne'cc qui fut trouvée bien entendue. » Charles Perrault ne se bornait pas k faire de la maçonnerie; il composait de petites pièces sur des sujets d'imagination ou de circonstance, entre autres deux odes, l'une sur la paix, l'autre sur le mariage du roi.

Sur la fin de 1662, Colbert, qui prévoyait que Louis XIV lui donnerait la surintendance des bâtimens, eut l'idée de former d'avance auprès de lui un conseil de gens de lettres « qu'il pût consulter sur toutes les choses qui regardent les bâtimens , et oii il pût entrer de l'esprit et de l'érudition. » Il jeta d'abord les yeux sur Chapelain , qu'il connaissait « pour l'homme du monde qui avait le goût le meilleur et le sens le plus droit ; » il lui adjoignit l'abj^é de Bourseis et l'abbé de Cassagnes. Pour choisir une quatrième personne , il s'adressa à Chapelain, qui, de son propre mouifement , nomma Charles Perrault avec toutes sortes d'éloges. Colbert , qui avait vu et goûté les vers de Perrault , voulut voir de sa pi ose, et pria Chapelain de lui demander d'écrire sur l'acqui-

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sition de Uunkerque que le ïoi venait de faire. Ce discours, rédigé aussitôt, plut au ministre, qui réunit son conseil, lui déclara ses intentions, et fixa les assemblées aux mardi et vendredi de chaque semaine. Dés cette première séance, Charles Perrault fut désigné pour tenir la plume, et, le i5 février 1664, Colbert lui remit une bourse contenant cinq cents écus en or, gratification que le ministre augmenta depuis de deux cents livres, et qui fut continuée jusqu'en 1689.

Cette Petite-Académie , comme on l'appela, était chargée de corriger tous les ouvrages à la louange du roi qu'on devait imprimer au Louvre, et de composer toutes les devises latines dont Colbert avait besoin pour les médailles, pour les enseignes de régimens, pour les monumens, et pour les tapisseries des Gobelins ; ce fut l'origine de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Colbert se proposait d'employer la Petite-Académie a travailler sous ses yeux à l'histoire du roi ; il présenta même les quatre historiographes à Louis XIV, qui leur dit : « Vous pouvez , messieurs , juger de l'estime que je fais de vous , puisque

je vous confie la chose du monde qui m'est la plus précieuse, qui est ma gloire ; je suis sûr que vous ferez des merveilles ; je tâcherai, de ma part, de vous fournir de la matière qui mérite d'être mise en œuvre par des gens aussi habiles que vous êtes. » Le savant helléniste Charpentier fut associé à la Petite-Académie, et spécialement chargé de rédiger cette histoire, dont Charles Perrault avait déjà écrit plusieurs parties sous la dicfée même de Colbert. Mais ce projet fut abandonné et repris plus tard par madame de Montespan, qui confia ce travail à Pellisson, Racine et Boileau.

Charles Perrault , que ses attributions avaient placé dans les bonnes grâces de Colbert, devint contrôleur-général des bâtimens ; il fut bientôt à portée de servir son frère Claude avec un noble dévouement en lui facilitant l'entrée de l'Académie des Sciences, qui venait d'être créée , et en favorisant l'adoption de ses plans d'architecture pour l'Observatoire et pour le Louvre. Ce fut en 1664 que l'on songea sérieusement à élever la façade de ce palais : les modèles de Levau, premier architecte du roi, furent soumis à la critique des autres

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architectes, et ceux-ci invités à présenter des dessins de leur invention : on exposa ces dessins dans une salle du Louvre ; l'un d'eux réunit tous les suffrages : il était de Claude Perrault, qui devait à son frère Charles l'idée du péristyle. « Colbert en fut charmé, et ne concevait pas qu'un homme qui n'était pas architecte de profession eût pu faire rien de si beau. « Néanmoins Colbert résolut de ne pas se décider sans avoir l'approbation des principaux architectes de l'Italie, et il ordonna même à Charles Perrault de faire une lettre au Poussin, qui était alors à Rome, pour le prier de recueillir à ce sujet les avis des meilleurs artistes italiens ; mais cette lettre ne fut pas envoyée, et, par une cabale de cour , le roi écrivit lui-même au cavalier Bernin pour le faire venir en France. Charles Perrault vit avec peine la préférence accoidée au cavalier Bernin, qui arriva en France et y fut accueilli avec des honneurs qu'on n'eût pas rendus a un roi étranger ; l'orgueil intolérable de cet artiste acheva d'indisposer contre lui Charles Perrault , qui souffrait impatiemment l'injustice faite à son frère. Quand Colbert lui demanda ce qu'il pensait

des dessins que le cavalier avait proposés pour le Louvre quinze jx)urs après son arrivée, Perrault feignit de ne les avoir pas vus, et ce fut la seule fois , assure-t-il dans ses Mémoires, qu'il ne dit pas la vérité au ministre : u C'est quelque chose de fort grand , lui dit Colbert. — Il y a sans doute des colonnes isolées ? répondit Perrault. — Non, reprit Colbert ; elles sont au tiers du mur. — La porte est-elle fort grande .^ dit Perrault. — Non, répliqua-t-il; elle n'est pas plus grande que la porte des cuisines. » Perrault avait prétendu ne pas connaître les dessins pour mieux les critiquer devant le ministre , et pour lui faire remarquer que le cavalier Bernin était tombé dans les défauts qu'on reprochait au plan de Levau.

Perrault avait la conviction que « le dessin du cavalier était mal conçu et ne pouvait être exécuté qu'à la honte de la France; » voila pourquoi il releva les fautes de ce plan dans un mémoire qu'il transmit à Colbert. Celui-ci le fit appeler dans son jardin et lui dit : « J'ai été surpris du mémoire que vous m'avez envoyé; tout ce que vou$ me n^arquez est-il vrai, et favez-vous bien examiné? — Je ne

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crois pas, monsieur, repondit Perrault, avoir rien mis qui ne soit comme je Tai observé ; mais n'y aurait-il pas de l'imprudence dans la liberté que j'ai prise? — Vous avez bien fait , reprit le ministre : continuez; on ne peut trop s'éclaircir sur une matière de cette importance; je ne comprends pas, ajouta-t-il , comment cet homme l'entend , de nous donner un dessin où il y a tant de choses mal conçues. » Dès ce moment, la mauvaise intelligence ne jGt que s'accroître entre le ministre et le cavalier, qui se plaignait qu'on le traitât de petit garçon, Charles Perrault , qui soufflait sans cesse à l'oreille de Colbert de nouvelles critiques contre les plans du cavalier, avait souvent à essuyer des paroles dures de la part de ce fier artiste, vis-à-vis duquel il n'osait élever la voix. Un jour qu'il indiquait à Colbert une grossière bévue de l'architecte italien, ce dernier reprit vivement : « On voit bien que monsieur n'est pas de la profession ; il ne lui appartient donc pas de dire son sentiment sur une chose dont il ne connaît rien. » Une autre fois , Perrault , dans l'atelier de Bernin , qui travaillait au buste du roi, adressa quelques obser-

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