TOME II
Il8 M0]>^ GRAND FAUTEUIL.
vergers, des treilles, des ménageries et de» jardins que les rois de France cultivaient de leurs mains.
La rue Censier était d'abord un cul-de-sac ou saiis chef : de là son nom ; la rue aux Fèves se nommait anciennement rue au Fèvre , parce que saint Éloi , ministre et orfèvre du roi Dagobert, y avait logé, ou du moins y avait eu sa forge.
Le nom de la rue du Ponceau vient d'un petit pont jeté sur un égout qui coulait à travers la rue Saint-Denis ; le nom de la rue de la Planche - Mihraj , d'un pont de planches sur lequel on passait le mi-bras de la Seine. Dans la rue du Haut-Moulin, il y eut un moulin à eau ; et dans la rue des Moulins , sur la butte Saint-Roch, des moulins à vent.
La rue des Martyrs est la route que suivirent saint Denis et saint Éleuthère pour aller se faire trancher la tête à Montmartre, si toutefois ils y allèrent jamais ; la rue du Martroy (^martjrium) , qui conduit a la Grève , atteste les exécutions dont cette place fut le théâtre jusqu'à ce que le peuple l'eût conquise sur le bourreau en juillet i85o.
LES RUES DE l'AUIS. 1 I (^
Dans Ja rue de Jérusalem , s'arrêtaient les pèlerins partant pour la Terre-Sainte ou en revenant; dans la rue des Frondeurs, la Fronde commença les barricades du i6 août 1648; dans la rue Hautefeuille , on vendait les feuillées vertes qui tapissaient en été les salles des gens riches ; dans la rue des Jrcis, les maisons furent arses ou brûlées par les Normands qui assiégèrent Paris; dans les trois rues des Francs- Bourgeois , on ne levait aucune taxe sur les bourgeois ; dans la rue des Orfèvres , ce corps de métier avait sa chapelle et son hôpital; dans la rue di Enfer, le diable s'était, dit-on, emparé du château de Vauvert, d'oii le chassèrent les pères Chartreux , du temps de saint Louis.
La rue de la Saunerie doit son nom aux sauniers ou marchands de sel ; la rue de \y4iguillerie, aux cordonnières qui cousaient les petits souliers de basane j la rue de la Bûcherie, au port aux bûches ; Ja rue des Prouvoires , aux prêtres (provoires) de Saint-Eustache ; la rue des Gobelins , aux farfadets qu'on appelle ainsi et qui fréquentaient les environs; la rue Poissonnière , aux arrivages du poisson de
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mer; la rue des Grands-Degrés , a un escalier menant au bord de l'eau ; la rue du Colombier, au colombier abbatial de Saint-Germain-des- Prés; la rue Clopin , à la rapidité périlleuse de sa pente ; la rue Serpente , à ses replis de ser-r pent • la rue de Seine , à un ruisseau, à présent desséché , nommé la Petite-Seine \ la rue des Sept-Voies, aux sept rues qui viennent y aboutir • les rues de la Monnaie et de la Vieille- Monnaie , aux vieux hôtels des monnaies-, les rues du Plâtre, à d'anciennes plâtrières ^ la rue du Marché-Palu, au sol marécageux (palus ) du marché qui s'y tenait dès les premiers temps de Lutëce -, la rue des Lombards , aux banquiers juifs déguisés sous le titre de Lombards ^ la rue du Bac , au bac qui servait à traverser la rivière en cet endroit avant la construction du pont Royal, etc.
Enfin les rues dont le séjour était désagréable et le passage dangereux , à cause des mœurs de leurs habitans , ne se recommandent guère davantage par leurs noms actuels : les truands, les gueux et les gens de la Valléede-Misère occupaient la rue de la Truanderie ; les narquois , ou gens de l'argot , la rue des
lp:s rues de paris. 121
Mauvaises'P aroles ; les tireurs de laine, la rue Tirechnpej les larrons et meurtriers , les rues des Mauvais-Garçons , Mauconseil , Mondétour (JAdivx détour), etc.
Ainsi , en cet âge de naïveté où les argotiers avaient néanmoins inventé tant de ruses contre la bourse et la vie des honnêtes gens, ces rues-là ne trompaient personne. Il est vrai que les patrouilles du guet étaient fort rares et fort peureuses ; que les rues étaient a peine éclairées par quelques lampes brûlant devant des notre-dames, et que le couvre-feu rendait la ville plus déserte qu'un bois : sous le règne an grand roi, on assassinait encore toutes les nuits dans Paris et même devant le Louvre; mais un nom de rue tenait lieu de police et de réverbères ; un nom de rue mettait en fuite une compagnie de garde bourgeoise.
Ce fut sans doute pour aguerrir les Parisiens avec la guerre et les victoires que Napoléon baptisa, avec son épée, les rues de Damiette, ^Arcoie, des Batailles^ du Pont-de~Lodi , du Mont-Thahor, de Marengo, d'U/m, du Caij-e , etc. îNapoléon, qui aurait voulu que le bàlon de maréchal de France devînt le bâ*
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ton de vieillesse de tous ses soldats, appendife comme des trophées les noms de ses généraux à des rues oii devait surgir pour ses desseins une génération militaire : les rues de Castiglio7ie y de Rivoli, Desaix, Kléber, etc. , sont aussi retentissantes de sa gloii*e que le bronze de la Colonne.
La Restauration ne débaptisa pas ces rues , mais elle leur opposa les rues Boyard , de Poitiers , Neuve - d'Angouléme , Neuve - de- Berry-y de Pontliieu , Madame ^ etc., comme pour faire un appel aux illusions de là monarchie de quatorze siècles : la courtisanerie tenait les rues sur les fonts. La rue Chai les X n'est plus qu'une ombre, mais on projette déjà la rue Louis- Philippe sur les ruines de Saint- Germain-l'Auxerrois !
Cependant les entrepreneurs, propriétaires, architectes et agioteurs s'étaient approprié des rues tracées à leurs frais, au milieu des préoccupations sanglantes, victorieuses et jésuitiques de la Restauration, de l'Empire et de la République : on vit, sans y prendre garde , s'établir les rues Borda, Bourdon, Buffaull, Cadet y Cauniartin, Chauchat , Duphot , Du-
pont y h tienne y Lacuée , Lac aille , Papillon , Richery et vingt autres bien alignées, bien pavées, bien bâties, mais dont les noms ressemblent à une liste électorale.
L'histoire morale et physique de Paris est liée à celle de ses rues; on doit étudier leurs noms modifiés par la routine , réformés par arrêté municipal , changés par les événemens, comme une langue morte qui se corrompt, qui se perd de jour en jour, et qui n'aura bientôt plus un seul interprète.
Les Romains, dont l'art militaire est bien connu par les ouvrages de Tégèce, de Juste Lipse et de Duchoul , avaient singulièrement perfectionné la défense et l'attaque des places par de vastes mouvemens de terre : dix-huit siècles n'ont pas effacé les traces de leurs camps dans les Gaules , et les Commentaires de César nous attestent les grands travaux exécutés par les légions , presque toujours sous les yeux de l'ennemi qui les inquiétait : les montagnes se changeaient en vallées, et les vallées en montagnes.
Les Graulois durent profiter de l'expérience et des leçons de leurs vainqueurs : ainsi , sans doute, se forma et se conserva cette habileté des mineurs français qui paraissent avec bon-
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neur dans toutes les guerres du moyen âge, et qui allèrent , durant les croisades , s'exercer contre les murs de Jérusalem.
Ces mineurs , ou plutôt manœuvres, étaient d abord chargés de faire jouer les taupes (talpae), sorte de machine dont la figure n'a pas été décrite , mais qu'on suppose être un bélier souterrain. Ce bélier n'arrivait au pied des remparts qu'à l'aide d'un chemin couvert, et ne battait en brèche que les fondemens d'une muraille : ceux qui dirigeaient la taupe étaient à l'abri des traits et des autres projectiles, sous une voûte épaisse de terre, soutenue par de solides arcs-boutans. On nommait ces manœuvres talparii ou. taupins.
Une chronique manuscrite en latin, citée parDucange, nous apprend quelle était cette milice souterraine en 1 1 88 : « Certains ouvriers (artifices) qu'on nomme mineurs ou taupins {fossores vel talparii) parce qu'ils fouillent la terre à la façon des taupes , sapent la base des murs et des tours avec de fortes machines de fer. ))
11 est encore une autre étymologie de ce nom Umpins : pendant les sièges , jusqu'à la fin du
seizième siècle , on faisait des approches et ■faiidisj les approches étaient des fossés, des tranchées et des ouvrages en terre ; les taudis, qui ne signifient plus aujourd'hui que des logemens bas et étroits dans les greniers, s'entendaient seulement de ces mantelets ou tortues destinés à protéger les assiégeans : c'étaient tantôt des tours de bois qu'on roulait auprès des murailles, et qui souvent atteignaient les créneaux des plus hautes tours ; tantôt des logettes en charpente revêtues de cuir mouillé et montées également sur roues; tantôt de simples appentis fixés au sol par des pieux , et capables de supporter la chute des grosses pierres, des madriers et des cadavres qu'on jetait du haut des parapets, avec des engins ou machines de toutes formes et de toutes grandeurs.
Ces appentis dressés à la hâte et sous le jet des engins se composaient ordinairement d'un amas de planches et de solives entre lesquelles oa ménageait des espaces libres oii logeaient les archers et les picoreurs ou travailleurs armés de pics. Tout était bon -^oxxv faire taudis ; le Glossaire de Ducangc explique ce mot par
un entassement, sans choix et sans ordre, de tout ce qu'on trouve dans un camp. On lit dans la Chronique d' A r tus de Richemont, par Guillaume Gruel, qu'on prenait ^or^e^, huiseibancs pour élever des taudis , et qu'au siège de Braysur-Seine, où cinq cents manœuvres furent employés la nuit à travailler, on avait fait un , large fossé bien long et plusieurs taudis posés sur tréteaux pour garder les gens d'armes du trait.
Le nom taupin n'est-il pas dérivé de taudis , et ne s'appliquait-il pas aux manœuvres qui élevaient ces taudis?
Il suffit d'avoir idée de l'orgueil des nobles et de l'esprit de la chevalerie , pour comprendre à quel genre de mépris les taupins étaient en butte. Ces manœuvres couraient plus de dangers que les hommes d'armes; ils travaillaient sous terre moins sûrement que s'ils eussent combattu dessus : les feux, les traits, l'huile et la poix bouillantes, les poursuivaient au fond de leurs mines; et, si leur rôle était a peu près passif dans les batailles rangées , ils contribuaient presque seuls à la prise des villes et des châteaux.
Avant l'invention de la poudre à canon, la mine avait deux résultats : on choisissait l'un ou l'autre selon la nature du terrain et les abords delà place assiégée. Voulait-on pénétrer dans cette place par un chemin souterrain , on creusait une galerie étagée de distance en distance, ordinairement de la hauteur d'un homme, et quelquefois tellement vaste, qu'elle était le théâtre de combats k cheval par cartels, comme il arriva au siège de Melun , en 1420 , entre le seigneur de Barbazan et un gentilhomme d'Angleterre , pour ce qu'on disait qu'aux mines se faisaient vaillantes armes.
Voulait-on renverser une tour ou un pan de nmr pour s'ouvrir un passage, les mineurs s'approchaient de la muraille qu'on leur désignait, et entamaient les fondations par la sape. Leurs travaux, commencés à, la faveur d'une nuit ténébreuse, continuaient sous les taudis à coups de pics et de masses. Bientôt, la muraille pendante menaçait ruine ; mais, à mesure que l'excavation s'agrandissait , on augmentait le nombre des étais, jusqu'à ce que les fondations de pierre fussent remplacées par des supports de charpente : alors on en-
duisait cette charpente de poix-résine et de matières combustibles, on y mettait le feu, et si la fumée n'avertissait pas les assiégés , tours et remparts chargés d'hommes et de machines s'écroulaient dans les flammes.
L'invention de la poudre , qui fut suivie de celle des pétards et des mines à explosion , confondit probablement les mineurs avec les artilleurs , et releva la position militaire des taupins , qu'on ne nommait plus ainsi que par dérision, comme s'ils se fussent anoblis en se noircissant de poudre à canon.
Le nom de taupin devint en effet une injure que la noblesse avait attachée à la milice campagnarde , soit à cause des taupinières qui remplissent les cultures des paysans , soit plutôt à cause de la poltronnerie caractéristique des "vilains, qui, mal équipés, et rarement épargnés, faute de rançon , avaient le pied léger a la fuite, et enviaient les terriers des taupes pour s'y blottir en cas de déroute.
Ces vilains, qui appartenaient de naissance au clocher d'une abbaye ou bien au donjon d'un château , en qualité de serfs ou hommes de corps , taillables et corvéables à merci , étaient
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cntriunés malgré eux à la guerre par la bannière ou la personne de leur seigneur qui les convoquait à son ban et arrière-ban. Le mot han dérive certainement de l'onomatopée du son des tabourins, annonçant le cri du héraut d'armes. Dès que le ban était battu et crié , le pauvre vilain devait comparaître en armes, pour la terre garder, dit une pièce de vers du treizième siècle; il détachait son viel écu à la paroi pendu y sa lance enfumée , son épée enrouillée , son arc et son coterel (coutelas). Ce n'était pas sans larmes qu'il délaissait femme et enfans, pour faire souvent une veuve et des orphelins; car il n'avait pas, comme les chevaliers et les écuyers , une triple armure en coton , en maille et en fer , à l'épreuve des armes h main , et son gamheson de cuir de cerf ne l'eût pas garanti sous les pieds des chevaux, à l'instar de ces combattans nobles qui, jetés bas de leur monture , étaient si solidement armés , que la mêlée passait sur eux sans leur faire de mal , et qu'on ne pouvait les tuer qu'en les assommant. Les vilains outaupiiis composaient l'infanterie , quoique du temps de Montluc , au commencement du seizième siècle, le moindre archer
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fût de race noble ; mais , durant la féodalité , chaque seigneur conduisait à la guerre les gens de corps et depoeste (pouvoir , potestatis). Les grandes luttes contre les Anglais , les querelles des Armagnacs et des Bourguignons, affaiblirent l'institution de la chevalerie, et donnèrent à quelques vilains l'occasion de se distinguer en armes ; on vit sortir des rangs de la roture certains noms inconnus qui s'anoblirent d'une illustration guerrière. Jean et Gaspard Bureau , qui , par leur génie, s'élevèrent ensemble à la dignité de maîtres de U artillerie du roi^ acquirent leur réputation et leur fortune parmi les taupins, et, malgré l'information de leur naissance , faite par ordre de Charles VII, en 144^ » il paraît certain qu'ils ne durent rien à leurs ancêtres.
Il y eut toujours entre les nobles et les vilains une haine réciproque , fomentée par Fenvie des uns et le mépris des autres : cette haine n'éclata que deux fois, mais avec une fureur et un acharnement qui prouvent combien elle était profonde. La première révolte des vilains contre les nobles fut cette célèbre jacquerie, sous le règne du roi Jeaii, prisonnier
LES FhANCS-TAUPINS. I 3?{
en Angleterre. Dans cette Jacquerie , qui avait son foyer en Beauvaisis, les mêmes gens populaires coururent sus à tous les nobles (ju'ils purent trouver , raconte Nicole Giles , et tuèrent eux, leurs femmes et en fan s, pillèrent, brûlèrent et démolirent leurs maisons , sous la conduite d'un capitaine nommé Guillaume Caillet : c'étaient des représailles contre les excès des hommes de guerre. La seconde émotion du peuple fut la Praguerie, sous Charles VII, en i^/\0 : la Puaguerie, dont le surnom semble une corruption de Jacquerie , ne réussit pas mieux que celle-ci, parce que les nobles et les princes avaient soulevé pour leur propre compte la population des campagnes, qui se persuada servir ses propres iniéréts en se vengeant des maux que lui faisaient souffrir les soudojers du roi; mais, dès que le dauphin, chef de l'entreprise, fut rentré en grâce avec les seigneurs ses adhérons, la taupinaille s'enfuit et se dispersa pour se cacher dans les villages et jusque dans les bois.
Ce fut dans le temps de la Praguerie que les rebelles s'intitulèrent eux-mêmes francs^ taupins , annonçant par-là qu'ils s'affranchis-