‹ Mon grand fauteuilChapitre 8 sur 43 · LE BOEUF GRAS · texte numérisé non relu

LE BOEUF GRAS

La. religion chrétienne n'a pas si bien détruit le paganisme, qu'il n'en soit resté des traces dans nos mœurs et dans nos usages ; les fêtes populaires surtout n'ont fait que changer de nom et d'objet, car il faut toujours que le peuple s'amuse , et les plus graves législateurs n'ont pas dédaigné de tolérer ses plaisirs les plus fous. Ainsi, les Parisiens consentiraient a perdre quelqu'un de leurs droits civiques plutôt que la procession du bœuf gras.

Cette coutume singulière, qui mêle pour ainsi dire la mascarade de la brute avec celle de l'homme , est susceptible d'une foule d'explications également probables ou ingénieuses. Il sullit de passer en revue les différentes

opinions des savans qui dépensent volontiers tant de lumières en pure perte pour éclaircir ce qui n'a pas besoin d'être éclairci. Ceux qui voient dans le bœuf gras une allégorie ne se trompent point, mais ils ont peine à en trouver le véritable sens.

Est-ce un reste du culte astronomique, parce que cette fête a lieu ordinairement à l'équinoxe du printemps et sous le signe du Taureau, époque vénérée dans les religions antiques à cause de la nature qui entre en sève? Le zodiaque a joué en effet un grand rôle chez les Gaulois comme chez tous les anciens peuples : nos pères adoraient parmi leurs divinités le taureau revêtu de l'étole sacerdotale et surmonté de trois grues prophétiques : on le trouve ainsi représenté sur une des pierres druidiques découvertes à Notre-Dame. On peut alors remonter au bœuf Apis, symbole de la fécondité de la terre, et chercher notre bœuf gras dans les temples de l'Egypte des Pharaons. Par malheur la ressemblance n'est pas complète, car tuer le bœuf Apis était un sacrilège que se permirent seuls les soldats de Cambyso îi Memphis.

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Il est aussi raisonnable de rendre le bœuf gras aux Cbinois, qui, dans la fête du printemps, promènent un bœuf et l'immolent après pour le dépecer en morceaux, que l'empereur envoie à ses mandarins.

Les bœufs n'étaient pas moins estimés dans la mythologie grecque : Jupiter se métamorphosa en taureau pour enlever Europe; Cybèle et Triptolème attelaient leurs chars avec des taureaux. Les Romains inventèrent même une déesse des bouchers nommée Bovina. En France, les bœufs furent en honneur sous les rois de la première race, qui adoptèrent l'attelage de Cybèle et de Triptolème : ces princes fainéans estimaient fort la lenteur endormante des bœufs de leurs écuries.

Saint Marcel, évêque de Paris, dompta par ses prières un taureau furieux, et le souvenir de ce miracle fut consacré par un bas-relief en pierre qu'on plaça dans l'église dédiée sous l'invocation de ce saint. L'église de Saint- Pierre-aux-Bœufs , dans la Cité , offrait pareillement deux bœufs sculptés sur le portail.

Le bœuf gras me paraît figurer le carnaval , oii l'on mange de la chair , et qui est , si

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je puis ni'exprimer ainsi, le triomphe de la boucherie. La mort de ce bœuf, qu'on tue la veille du mercredi des Cendres, se rapporte bien à la fin des jours gras, auxquels va succéder le carême, qui était autrefois si rigoureux, que les boucheries étaient fermées.

IN'est-il pas vraisemblable que les garçons bouchers aient célébré la fête de leur confrérie, de même que les clercs de la basoche plantaient le mai à la porte du Palais de Justice ? Outre les bouchers de Paris , ayant eu jadis plusieurs querelles et procès avec les bouchers des Templiers, il est fort naturel qu'ils aient témoigné leur reconnaissance des privilèges que le roi leur accorda en dédommagement , par des réjouissances publiques qui se sont perpétuées jusqu'à nous. Cette idée est d'autant plus admissible que le bœuf gras partait de r Apport-Paris, ancien emplacement des boucheries hors des murs de la ville, et qu'il était conduit en pompe chez les premiers magistrats du parlement.

En tous cas, il est certain que cette fête existe depuis des siècles : on nommait le bœuf gras bœuj ville ^ parce qu'il allait parla ville; ou

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bœuf vielle , parce qu'il marchait au son des vielles; ou bien bœuj violé , parce qu'il était accompagné de violes ou violons. Les enfans avaient imaginé un jeu de ce nom qui consistait à couronner de fleurs un d'entre eux , et à le conduire en chantant comme en sacrifice : ce jeu-là , cité dans plusieurs vieux auteurs, s'appelait encore le bœuf mon.

Les premières descriptions qui s'étendent sur les ' détails de cette cérémonie sont k peu près telles qu'on les ferait encore; peut-être en est-il parlé dans les registres manuscrits du parlement, oii l'on consignait jour par jour les moindres événemens.

La procession de lySg est la plus mémorable dont les historiens fassent mention : le bœuf partit de l'Apport-Paris la veiile du jeudi gras , paj- extraordinaire; il était couvert d'une housse de tapisserie et portait une aigrette de feuillage, à l'instar du bœuf gaulois. Sur son dos on avait assis un enfant nu avec un ruban en écharpe; et cet enfant, qui tenait dans un(î main un sceptre doré et dans l'autre une épée, était appelé : le roi des bouchers. Jusqu'alors les bouchers n'avaient eu que des viuUres^

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et sans doute ils voulurent rivaliser avec les merciers^ ménétriers, les barbiers et les arbalétriers, qui avaient des rois.

Le bœuf gras de lySg avait pour escorte quinze garçons bouchers vêtus de rouge et de blanc, coiffés de turbans des deux couleurs : deux d'entre eux le menaient par les cornes, à la façon des sacrificateurs païens^ les violons, les fifres et les tambours précédaient cette marche triomphale, qui parcourut les quartiers de Paris pour se rendre aux maisons des prévôts, échevins , présidens et conseillers à qui cet honneur appartenait. Le bœuf fut partout bienvenu, et ses gardes du corps bien payés; mais le premier président n'étant pas à son domicile, on ne le priva pas de la visite du bœuf gras , qui fut amené dans la grande salle du Palais par l'escalier de la Sainte-Chapelle, et qui ^ut l'avantage d'être présenté au président en plein tribunal : le président, en robe rouge, accueillit très-honnêtement le pauvre animal, qui s'étonnait d'être mis en cause , au milieu des procureurs et des avocats ; c'était outrepasser la licence du carnaval.

La révolution de 95 ne respecta pas plus le

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bœuf gras qu'elle ne fit le trône et l'autel : avec le carnaval disparurent le bœuf gras, la musique et la gaîté; tout était déguisé en deuil , et l'on égorgeait des victimes humaines.

Napoléon, qui avait a cœur d'occuper le peuple pour que le peuple ne s'occupât pas de lui, rétablit par ordonnance le carnaval et le bœuf gras; mais long-temps la police seule fit les frais de ces bacchanales des rues et des places : le roi des bouchers s'était changé en amour, et avait quitté sceptre et épée pour un carquois, pour un flambeau. L'Empire rajeunissait la noblesse et ramassait les friperies mythologiques. La police devint philanthrope après la mort de plusieurs enfans , qui s'étaient enrhumés à la pluie et au froid: on supprima le roi du bœuf gras , c'est-à-dire qu'on le relégua dans un char olympique a la queue du cortège.

Il est étrange que Napoléon, qui régna par l'épée , ait ôté l'épée des mains d'un enfant : craignait-il les allusions ?

Depuis cette rénovation d'une coutume nationale, le bœuf se promène tous les jours, le dimanche, le lundi et le mardi gras, visitant,

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dans sa tournée, les fonctionnaires publics, les pairs , les députés et le roi ; entouré de la cour de Jupiter, sale et crottée, h cheval et en voiture. Les Egyptiens , les Chinois, les Gaulois , reconnaîtraient-ils dans cette parade misérable l'emblème comménioratif de la fécondation de la terre?

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