CHAPITRE IV
tt Quare agite o^ proprios generatim discite cultus, Agricolœ, fructusque feros molli te colendo; Neu segnes jaceant terrae. » — Virgile.
Tout jardinier désireux de pratiquer son art avec succès doit tenir compte de certains principes physiologiques. Les plantes qu'il cultive sont composées de cellules; chaque plante provient d'une cellule ou d'une série de cellules préexistantes. Aussi, Thomme n'a-t-il pas le pouvoir de faire une plante en se servant d'éléments primordiaux ; en admettant même que Ton connaisse exactement les substances élémentaires qui composent une plante, personne ne pourrait en construire une de toutes pièces.
Quelques personnes croient, je le sais, que, dans certaines circonstances favorables, on peut créer une plante avec des matières inorganiques, mais cette croyance repose sur des phénomènes inexpliqués, affectant les classes inférieures de végétaux, et ces spéculations sont bien plus basées sur l'imagination que sur les faits.
On remarque chez toutes lesplantescultivées, sans exception, une telle unité de but, une telle unité d'obéissance à certaines lois fixes, que certains esprits ont été amenés à penser qu'il existe une seule plante souche, que le temps et les circonstances ont modifiée de façon à produire d'abord des variétés considérées aujourd'hui comme des espèces.
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Les jardiniers admettent que toutes les plantes sont, dans de certaines limites, sujettes à des variations; de là l'origine des fleurs que cultive l'horticulteur. On connaît plus de mille variétés de camélias, mille variétés de poires et peut-être davantage de pommes; on sait aussi que toutes les plantes cultivées par le jardinier dans ses plates-bandes offrent d'innombrables variétés. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons pas changer une plante en une autre plante, bien que, dans la pratique, il soit extrêmement difficile de dire si on a affaire à une variété ou à une espèce. Les botanistes diffèrent sur ce point dans quelques cas particuliers ; les uns sont toujours disposés à multiplier le nombre des espèces, les autres à le diminuer. Chaque plante a son individualité propre, de même que chaque homme diffère en quelque point des autres hommes; or, le jardinier choisit pour la cultiver et la reproduire celle de ses plantes qui répond le mieux au but qu'il se propose. Si l'on ne peut transformer, si l'on n'a jamais pu transformer une plante en une autre, il s'ensuit que chaque espèce a du être l'objet d'une création particulière à une certaine époque de l'existence du monde. Quant à moi, je croîs, et la plupart des naturalistes partagent mon opinion, que chaque espèce est le résultat d'un acte créateur particulier. D'autre part, on pourrait facilement concevoir qu'une seule forme organique a été créée au commencement du monde, organisme qui, soumis à certaines modifications des conditions extérieures, a pu se transformer successivement, et produire ainsi les milliers de plantes qui existent à la surface du globe.
Chaque plante se compose de carbone, d'hydrogène et d'oxygène à l'état de combinaison, d'eau et de certaines matières minérales dispersées pour ainsi dire dans toute la structure de la plante. L'acide carbonique, qui existe toujours dans l'atmosphère, fournit le carbone; les solutions aqueuses d'ammoniaque et d'azotates fournissent les composés d'azote; les plantes, enfin, absorbent les sels contenus dans les solutions qui pénètrent dans le sol.
Pour que la plante puisse s'assimiler ces matières, il faut que certaines forces physiques, la chaleur et la lumière principalement, agissent sur elle dans un milieu atmosphérique contenant une certaine quantité d'eau. Aucun jardinier ne peut réussir s'il ncprêtela plus grande attention
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à tous ces points, car chaque espèce demande un traitement particulier.
Toutes les plantes empruntent à Tair leurs éléments carbures, tels que les fibres ligneuses, Tamidon, la gomme et le sucre, au moyen de leurs feuilles; elles empruntent au sol, au moyen de leurs racines, leurs principes azotés tels que Palbumine, ainsi que Teau et les sels. Pour que les feuilles puissent bien remplir leurs fonctions, il faut qu'il y ait un certain degré d'humidité dans l'atmosphère ; quant aux racines, elles doivent se trouver en contact avec un sol remplissant certaines conditions physiques. Quelques plantes, telles que les orchidées et les fougères, demandent une atmosphère humide ; d'autres, telles que les cactus, demandent une atmosphère plus sèche. Quelques plantes, enfin, telles que la vigne, aiment une atmosphère humide quand elles poussent et une plus sèche au moment de porter des fruits; aussi ai-je établi dans mon jardin plusieurs appareils destinés à donner un certain degré d'humidité à l'air des serres.
MM. Lawes et Gilbert ont déterminé par l'expérience la quantité de fibres ligneuses que les feuilles peuvent emprunter à l'acide carbonique de l'atmosphère : ils ont trouvé que cette quantité s'élève à 4,000 livres (environ 2,000 kîlogr.) en une seule année. Le professsur Odling a calculé que l'air situé au-dessus d'un acre de terre (0,404 hect.) contient en combinaison 20,000 livres (10,000 kilogr. environ) d'acide carbonique, c'est-à-dire environ deux et demi pour cent.
Les racines des plantes ont aussi une position qui leur est propre. Les orchidées aiment à avoir leurs racines exposées à l'air ou tout au plus recouvertes de mousse. Quelques arbres préfèrent un sol tourbeux ; d'autres, tels que les pêchers, ont besoin de terre profonde et substantielle. Les arbres fruitiers en pot ne réussissent qu'à condition qu'on batte la terre avec un maillet autour de leurs racines . Le Rumex aquaticus ne prospère que si ses racines plongent dans l'eau, alors que la plupart des plantes périraient si elles se trouvaient dans de semblables conditions. La surface d'un pot est favorable aux racines de beaucoup de plantes, parce que, dans cette situation, elles ont de Tair, de l'humidité, et trouvent probablement aussi une quantité sUffl-
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Beaucoup de plantes contiennent de la silice; telles sont la canne à sucre et les tiges de plusieurs graminées. Toutes, sans exception, ont absolument besoin de phosphates pour pousser. Certains chimistes supposent que la plupart des terres contiennent amplement les principaux minéraux dont ont besoin les plantes. Sans doute, il en est ainsi quand on emploie le terreau ; autrement, ces minéraux sont vite épuisés. Il est déplorable que nous ne connaissions pas encore exaaement les constituants minéraux des différentes espèces de plantes, et bien moins encore la quantité exaae de sels qu'il est indispensable d'ajouter au sol.
Bien que Pargile soit utile à la croissance de la plupart des plantes, il est fort curieux qu'on ne connaisse aucun exemple d'un corps organisé dans la composition duquel entre l'aluminium. L'argile, il est vrai, joue un rôle fort important, surtout en ce qu'elle conserve facilement les différentes substances dont se nourrissent les plantes.
En l'absence de connaissances plus exaaes, le meilleur moyen de donner aux plantes la nourriture dont elles ont besoin , est d'employer les excréments des animaux. Ces excréments contiennent tous les éléments dont les plantes se nourrissent, et nous rendons ainsi au sol les minéraux que les plantes leur avaient enlevés. J'ai employé avec beaucoup de succès, pour la culture des vignes, des cendres de branches d'arbres ; j'ai aussi employé des os brûlés et de la poudre d'ivoire. Mais il faut faire grande attention quand on achète des os, car j'en ai employé qui ont tué toutes les racines qu'ils ont touchées, ils avaient probablement été traités par des acides nuisibles. Lee chaux, la craie, la brique pilée, surtout cette dernière, sont des matières fort utiles, car toutes les plantes alpines, les vignes précoces et les plus beaux arbres y prospèrent.
Il faut aussi ajouter au sol des matières azotées. Le sol de mon jardin est naturellement si pauvre, que les graines n'y poussent que si on les couvre d'engrais contenant de l'azote. On peut, dans une certaine mesure, emprunter l'azote à l'air; mais il ne faut pas oublier que la plante tire du sol la plus grande partie, sinon la totalité, de son azote. On peut emprunter aussi l'azote à l'ammoniaque, qui est un composé
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d'azote et d'hydrogène, aux sels ammoniacaux, aux azotates, composés d'azote et d'oxygène ; on peut l'obtenir, enfin, par l'absorption directe des matières animales ou végétales azotées.
Les végétaux peuvent tirer directement leur azote des matières animales en décomposition ; on peut le prouver en les arrosant avec des solutions de matières putrides. J'ai eu des asperges qui ont été arrosées de cette façon, mais, placées sur la table, elles ont une odeur infecte. Les choux, fort gros mangeurs, sentent aussi fort mauvais dans ces conditions, et peut-être même seraient-ils dangereux pour l'alimentation. Aussi, ai- je défendu l'emploi d'engrais putrides dans mon jardin, et je me sers exclusivement de fumier de cheval. C'est là, sans contredit, le meilleur engrais pour un jardin , c'est celui qui produit les légumes ayant la plus grande saveur. Comme je désire que mon jardin produise beaucoup, j'emploie beaucoup de fumier.
Le guano contient beaucoup d'ammoniaque et de phosphates, car cet engrais n'est autre chose que la fiente d'oiseaux de mer qui s'est accumulée pendant des siècles sur des rochers. Je l'emploie fort peu, et seulement quand je veux obtenir de très gros oignons. Le guano ne convient pas aux fraisiers, car il produit trop de feuilles au détriment des fruits. En somme, il vaut mieux s'en tenir au fumier.
J'ai employé aussi des lainages. Placés à la surface d'un pot contenant un arbre fruitier, ils conservent la terre humide. Au bout de quelque temps, des racines se forment dans ces matières, mais elles sont facilement détruites par la gelée ou par la sécheresse, car la laine se pourrit et les racines restent exposées à l'air sans protection.
Après avoir vu ce résultat extraordinaire, j'ai proscrit l'emploi de la laine; mais, dans certaines conditions et en prenant certaines précautions, on peut l'employer avec profit.
Il faut, je crois, faire une exception pour les plantes parasites, ou plantes sans racines qui vivent sur d'autres plantes; ainsi, par exemple, la cuscute qui pousse sur le trèfle et sur les bruyères. Ces parasites s'enlacent autour d'autres plantes, et les embrassent si étroitement que leurs cellules se trouvent en contact direct avec les cellules de l'autre plante. Selon les lois de rendosmo<%e, établies par le orofesseur Graham, les
sels, en raison de ce contact absolu des cellules, peuvent passer d'une plante dans l'autre. Le professeur Graham divise tous les corps en deux grandes classes : les colloïdes et les cristalloides . Les premiers, tels que la gomme et Tamidon, ne passent pas facilement à travers les membranes animales. Les seconds ou crîstalloïdes, tels que les sels alcalins, passent aussi facilement à travers une membrane imperméable à Teau que si cette membrane n'existait pas.
En conséquence, une plante parasite croissant rapidement enlace fatalement une autre plante et lui suce tous ses sels. Une plante fort curieuse, appelée Cuscuta rejlexa^ rapportée du Chili par les missionnaires, et qui vit sur le lierre et sur beaucoup de nos plantes de serre chaude, prouve admirablement avec quelle force ces plantes parasites s'attachent aux feuilles et aux tiges des autres plantes.
Ces considérations doivent exercer une profonde influence sur notre e^rit, quand nous nous occupons de la culture des orchidées qui, dans leurs forêts natales, croissent sur des plantes vivantes. Je me suis demandé bien souvent si, dans nos serres, nous leur fournissons les sels dont elles ont besoin . Je regrette de ne pouvoir offrir la solution de ce problème, il faut que mes expériences continuent longtemps encore.
Il ne suffit pas de donner à nos plantes les matériaux dont elles ont besoin pour leur alimentation et pour leur croissance, il faut encore les placer sous l'influence de certaines forces physiques. Chaque plante a besoin d'un certain degré de chaleur. Telle plante exige une chaleur s'élevant à 90*^ F. (3 2**, 2 centigrades), température que nous pouvons obtenir artificiellement; telle autre vit au sommet des neiges étemelles, où il gèle toutes les nuits de l'année. Or, il est facile de se procurer de la chaleur, mais nous ne pouvons pas régler le degré de froid, ou plutôt nous n'avons pu le faire jusqu'à présent, bien qu'il semble aussi facile de faire passer de l'eau froide dans nos conduits que de l'eau chaude. Le savant professeur de botanique à l'Université de Florence m'a dit qu^il lui était impossible de cultiver les plantes alpines dans cette ville.
Les changements qui s^'effectuent à l'intérieur des plantes sont causés par l'action de la lumière qui leur permet de s'assimiler Pacide carbo-
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nique de Tatmosphère et de le transformer en gomme, en amidon, etc. Il faut beaucoup de Jugement et d'habileté pour réglementer la quantité de lumière nécessaire aux différentes plantes. Les plantes à bois dur, telles que le pêcher et le brugnon ont besoin de beaucoup de lumière; je crois que les vignes n'aiment pas Pombre. Quelques plantes délicates , au contraire , ont besoin d'ombre pendant la partie la plus chaude de la journée. En Angleterre, on se procure cette ombre en recouvrant les serres d'une étoffe légère; à Paris, on se sert de jalousies que Ton peut relever en automne quand l'intensité de la lumière commence à diminuer. Quelquefois aussi, on peint les vitres de la serre en bleu pâle pour modifier les rayons les plus chauds. J^évite autant que possible, dans mon jardin, de me servir de tous ces appareils, en ayant soin d'exposer au Nord les plantes qui ne supportent pas une trop forte lumière ; elles reçoivent ainsi la lumière du ciel sans être exposées aux rayons directs du soleil.
L'expérience m'a appris qu'il faut employer, même pour les fougères, plus de lumière qu'on ne le fait ordinairement ; toutefois, il faut habituer les plantes à supporter cet excès de lumière. Cette idée m'a frappé en voyant des fougères croître en plein soleil sur le Vésuve et sur les rochers des Apennins, auprès de Florence, c'est-à-dire dans des conditions qui me semblaient jusque-là incompatibles avec leur existence.
La lumière développe particulièrement la chlorophylle ou matière verte colorante ; sans lumière, les végétaux s'étiolent et restent blancs. Quelques légumes ne s'emploient qu'à cet état blanc, tels que le chouxmarin, le céleri et la chicorée, qu'on peut à peine manger quand ils sont verts, à cause de Tâcreté de leur saveur.
Pour obtenir des fruits parfaits, il faut une pleine exposition aux rayons du soleil, la chaleur sans lumière ne servant de rien dans ce cas. Les poires, les pêches ou les fraises ne sont bonnes que si elles poussent en plein soleil.
La lumière solaire se compose de différents rayons. Les rayons violets, ou rayons chimiques,et les rayons rouges, ou rayons caloriques, sont les seuls importants pour l'agriculteur. En plein air, comme les
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photographes le savent si bien, la prépondérance d un rayon sur l'autre change constamment. Aussi, quand on interpose des vitres entre la plante et le soleil, est-il important de choisir un verre ayant une légère teinte verte, car il vaut mieux que les rayons chimiques tombent sur les feuilles des plantes que les rayons caloriques.
Il est naturel de penser que Télectricité ou le magnétisme doivent avoir sur les plantes une influence considérable. Mes expériences sur ce point n'ont jamais eu que des résultats négatifs; on peut dire, cependant, qu'on ne sait encore jusqu'à présent rien de bien défini à ce sujet, quoiqu'il soit possible, et même probable, que la puissance d'évaporation des feuilles d'une plante se modifie, quand elle est placée sous une forte tension électrique.
Les plantes ayant à leur disposition tous les éléments nécessaires à leur croissance et placées dans un milieu convenable au point de vue de la température et delà lumière, ne croissent cependant pas continuellement. Elles poussent, elles se reposent, poussent encore et se reposent de nouveau. Le repos leur est aussi nécessaire que le sommeil est nécessaire à l'homme; mais repos ne signifie pas stagnation, car des changements s'effectuent sans doute alors dans l'économie intérieure de la plante, changements nécessaires à son développement futur. Quoi qu'il en soit, aucun jardinier ne peut réussir s'il ne sait parfaitement quand et comment il doit faire reposer ses plantes. Dans les régions tropicales, elles se reposent pendant les sécheresses qui suivent les pluies. Toutes les plantes ont besoin d'une saison de repos, et il est probable que la plupart des cas d'insuccès résultent beaucoup plus fréquemment de l'-ignorance de ce fait que de toute autre cause.
11 impone de modifier le genre de culture selon le résultat que l'on veut obtenir. Nous désirons que nos laitues et nos salades soient tendres ; nous devons donc les faire pousser aussi rapidement que possible pour empêcher le développement des fibres ligneuses qui les rendraient dures. Nous cultivons nos arbres forestiers dans le but d'obtenir du bois, nos pommes de terre pour la fécule qu'elles contiennent; il faut donc que les uns et les autres aient beaucoup de lumière; nous cultivons nos plantes d'ornement pour les fleurs qu'elles nous donnent ; il faut donc
que là plante se repose longtemps; mais le but principal que doit se proposerPhorticulteur, c'est d'obtenir des fruits dont la couleur, la chair, la forme et la saveur soient aussi parfaites que possible; or, il ne peut obtenir ce résultat, après que la fleur est tombée, qu'en emplo3^ant habilement la lumière, la chaleur, l'humidité, et en donnant à la plante la nourriture qui lui convient.
« Je prends la pluie quand elle vient, ne m'inquiétant guère, pourvu que mon petit jardin se couvre de fleurs. » — Tennyson.
Route bordant mon jardin (hiver).
La Wandtey auprès de Beddington.