‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 14 sur 72 · PREMIÈRE LETTRE DE POINSOT A MICHELET · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE DE POINSOT A MICHELET

22 mai 1820.

(Avant d'avoir reçu celle de son ami.)

Je finis mon service à onze heures ; je déjeune, et à midi je suis dans ma chambrelte. Je prends Condillac ; à cinq heures, je descends diner. Saistu ce que j'en ai ki en cinq heures? vingt pages !

Persuadé que quand on lit des ouvrages abstraits et qu'il se présente des difficultés, il ne faut pas passer outre sans les avoir levées, je me suis attaché à bien comprendre tout, et ne suis pas sorti d'une phrase tant qu'il m'est resté quelques doutes. Cinq ou six notes que j'avais prises dans Laromiguière m'ont été de la plus grande utilité, car sans elles, j'aurais admis comme justes, des principes faux et leurs conséquences. J'ai donc cherché à concilier les manières de voir différentes des deux auteurs, ou plutôt, j'ai réfuté l'un par l'autre, et j'ai fait moi-même des commentaires sur Condillac, que tu verras.

1. La correspondance entre les deux amis ayant bientôt cessé et les lettres de Poinsot étant peu nombreuses, nous les donnons pour que le lecteur connaisse mieux celui que Michclet a tant aimé, qu'il allait perdre sitôt!

Je crois que la métaphysique et les mathématiques sont des sciences auxquelles il faut s'adonner sérieusement ou ne pas s'en mêler. Je ne veux pas dire qu'on doive les pousser loin ; mais il faut apprendre rapidement ce qu'on veut savoir et couper cette étude par le moins d'occupations possibles : l*" parce que ces sciences étant une suite de propositions dont la dernière est la conséquence de celle qui précède, il est important de n'en pas rompre la chaîne; 2" parce que ne se rattachant pas, ainsi que la plupart des sciences physiques, aux actions et aux circonstances de notre vie, leurs notions s'effacent plus facilement si elles ne sont pas serrées de près et ne se fortifient pas mutuellement.

La lecture de Condillac m'a rappelé un temps déjà loin de nous, celui où tu allais le lire à la bibliothèque du Paillhéon. Il m'arriva deux ou trois fois de t'y accompagner; moi je lisais J/e>op<? et Mahomet. Il me souvient que, tout en admirant Condillac, il ('arrivait quelquefois de bâiller dessus. Je crois que cela venait de ce que tu envisageais l'ouvrage partiellement. Il le paraissait très beau, mais néanmoins il t'ennuyait. Tout ceci est un peu long, un peu monotone pour un journal, mais enfin, tu le veux, le voilà.

Paul PoiNSOT.

J'aime beaucoup à varier mes lectures. En ce moment, je mêle avec plaisir à mes auteurs grecs, Fénelon. Dans la première partie de V Existence de Dieu, les observations physiques me semblent triviales et la métaphysique, souvent vague et faible. Mais tout ce qui touche au sentiment est admirable. La prière qui termine est supérieure à la belle invocation de Bernardin de Saint-Pierre. En celui-ci, il y a une âme douce qui se console de son isolement par la religion. Dans Fénelon, on ne voit plus la terre, on est dans l'attente et déjà dans les premiers ravissements de la possession de Dieu.

Nulle part il n'y a d'aigreur dans sa controverse. 11 sait, il sent, il avoue, après avoir détruit les sophismes des Épicuriens, qu'il est homme et peut, comme eux, se tromper.

La seconde partie du livre est incomparablement supérieure à la première. Le commencement, où l'analyse est si simple, si hardie, cette belle métaphysique, interrompue par de subliiues élans, m'a rappelé Pascal.... Ceci est à relire : De la simplicité de Dieu.

Mardi '25 (mou examen de conscience). — Je

ne me connais guère, iiialgi'é le l(Me-à-tcte quotidien avec moi-même. Cela liendrail-il à la uu)l)ilité qui, toujours, met l'àme an dehors et rempeche de se recueillir? U faut pourtant essayer de se démêler; sans cela aucun progrès n'est possible. Profitons d'un moment de repos. « Mon cher, moi, je veux être équitable envers vous. Eh bien, il est vrai que vous aimez ce qui est bon et juste et que vous prenez plaisir à le pratiquer; mais pourquoi avez-vous tant de peine à garder pour vous ce plaisir? Pourquoi vous faut-il en i)arler? Je ne suis pas sur qu'il n'y ait là un })eu d'ostentation. Si même ce n'était qu'un épanchement du cœur, ne vaudrait-il pas mieux contenir cette effusion et garder entre Dieu et vous vos bonnes actions? La jouissance, pour une nature élevée, en diminue, quand elle n'est pas tenue secrète.

En général, vous taisez difficilement ce qui vous émeut. C'est peut-être là votre plus grand défaut. Tenir un journal y remédierait peut-être; vous épancheriez ce trop-plein du cœur et de l'àme qui vous fatigue dès que vous ne pouvez le confier. — Ce journal, votre ami, votre confident discret, serait aussi, au besoin, votre guide. Il vous conseillerait, par exemple, de vous déshabituer de porter vos regards sur ce que vous ne pourrez jamais posséder ou sur ce qui passe et que vous ne devez jamais revoir. Une cruelle expérience

VOUS a appris, cent fois, que de mettre ainsi la tête à la fenêtre rend le devoir plus diftlcile à remplir. Vous vous les êtes faits vous-mêmes, il est vrai, ces devoirs; ils n'en sont pas moins devenus obligatoires. Quand vous l'oubliez, le journal serait là pour vous le rappeler.

Il vous conseillerait aussi de toujours suiwe la droite voie ; vous êtes trop faible pour vous en écarter impunément. La sagesse et la force sont à ce prix. 11 vous dirait encore : aimez vos devoirs, vos plaisirs tels qu'ils sont; la plupart des liommes n'en ont pas de plus grands. S'ils vous semblent peu de chose, souvenez-vous que plus de bonlieur mouillerait les ailes de votre âme\

Ce qu'il faut aussi reconnaître, bien qu'il vous on coûte, c'est (ju'il y a souvent plus de vanité que d'envie d'être utile dans vos instructions. Vous parlez trop quand vous croyez être en veine et pouvoir bien parler. Si vous songiez au nombre de sottises qui doivent échapper et qui sont toujours des sottises, lors même qu'elles ne seraient ni relevées, ni même comprises, vous seriez moins prodigue de vos paroles. Mieux vaut, les trois quarts du temps, laisser ou faire parler les autres. Au revoir! »

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