Voir, dans Ma jeunesse, le chapitre: Thérèse
à attribuer à un être fini des perfections infinies. Quels mécomptes et quelle chute quand on en vient à l'épreuve avec ce monde-là ! réfléchis làdessus.
]\fais je ne sais comment je jase si fièrement de ces choses, lorsque je me sens si faible, lorsque le moindre contact fait saigner mes blessures. N'est-ce pas par mauvaise humeur que je moralise?.... llalte-là!
J. MiCHELET.
Lundi, 19. — Hier en revenant du Père- Lachaise, l'ermite de la Roquette rappelait à l'autre un mot qui lui était échappé un jour qu'il venait le voir rue de Biiffon : « Je dirais volontiers à ceux que j'aime : Mourez donc pour que j'aie le plaisir d'aller pleurer sur vos cendres. » — S'appliquant à moi, je trouvais ce mot naturel. — J'aime la mort.
Je me sens une sorte de sécheresse ; ma plume s'arrête d'elle-même. Est-ce le bonheur tranquille dont je parlais l'autre jour .qui m'éteint l'imagination, ou bien les mathématiques opéreraient-elles déjà? Cette étude, où je cherche surtout l'exercice de l'esprit, me devient de plus
en plus attachante. Je commence à lui donner plus de temps. Quand j'en serai aux raisonnements pour trouver le secret des métliodes, un maître me sera nécessaire afin de lever les plus grandes difficultés. M. Gérard m'a conseillé d'écrire sur les mathématiques, de démontrer au tahleau, de suivre un cours public, celui de M. Bourdon au collège Henri lY. J'irais, en effet, beaucoup plus vite. Une chose qu'il m'a dite, ne m'a pas semblé exacte : c'est que les mathématiques ne sont que la logique appliquée aux objets physiques ^
POmSOT A MICHELET.
25 juin.
Ton journal mérite des éloges. J'y ai trouvé beaucoup de sagesse et de raison, moins d'arbitraire que je n'aurais cru; les choses y sont toujours jugées sainement. J'ai cherché quel était l'ouvrage que j'ai lu, auquel je le trouve ressemblant; ce sont les Maximes de La Rochefoucauld. Tu regrettes que je ne fasse pas un journal. Mais
1. Ce goût, d'une science aussi abstraite qu'étrangère à la vocation littéraire de Michelet, est une dos particularités les plus curieuses de sa première jeunesse. Nous le constatons poui' ses futurs biograi)lies. M"* J. M.
songe t|iic je suis confiné à Bicètrc, que je ne vois personne et ne change point de place. Mes occupations sont toujours les mêmes: où trouverais-je les matériaux d'un journal?
Tu vis, au contraire, au milieu de personnes de sexe et d'âge différents, tu as intérêt à les observer, l'une du moins, et à la mieux connaître. Il y a là pour toi un sujet incessant de réllexions. D'autre part, tu vois tous les jours un grand nombre d'enfants, tu fais de longues courses dans Paris, tu rends des visites. Ce sont autant d'occasions de varier ta manière de voir et de te donner des pensées nouvelles. Fais donc ton journal pour nous deux. Je suis bien sûr de m'y retrouver, puisqu'il semble que nous ayons été jetés dans le même moule. Écris pour moi et pour toi ; mais surtout, voyons-nous le plus souvent possible.
Adieu î * PoiKSOT.
MICHELET A TOINSOT.
Dimanche, jour de la Saint-Jean.
Je conçois, cher ami, que tu sois étonné de me trouver modéré dans mon journal quand je le suis peu dans la conversation. Cela tient à plusieurs causes : je parle peu facilement, je cher-
che ; il est naturel que je ne cherche pas l'expression la plus faible. Or l'expression for le — ou désirée telle — a toujours quelque chose de cassant. Ensuite, dès qu'il y a deux personnes, l'opposition surgit, et l'impatience, mon défaut naturel, m'emporte sur-le-champ hors des limites de la modération que gardent les bons esprits désireux de s'éclairer. Je donne des leçons à des enfants, ce qui rend impérieux et opiniâtre. Mais une fois rentré à la maison, ne parlant, le plus souvent, qu'à des personnes qui n'en savent pas aussi long que moi, j'ai peu d'occasions d'être contredit. Dès lors, je suis calme.
Grand merci de la similitude avec La Rochefoucauld; tu l'as probablement oublié puisque tu lui compares le journal d'un débutant. Ces observations rapides faites sur une âme ordinaire ont peu de rapport avec un système entier comme celui des Maximes.
Tu crois, à tort, que je fais beaucoup de courses et de visites dans Paris. Je vois tous les mois mes anciens maîtres, MM. Andrieux, Carré, Leclerc; quelquefois M. Yillemain; tous les dix jours ouàpeuprès,je vais chez Poret, et voilà tout'.
1. Poinsot avait pourtant raison. Michelet commcnrait à être connu et recherché par les familles et ran frères qui venaient en France pour 1 éducation de leurs enfants. C'était un champ d'observation dont il faisait son profit. Nous y reviendrons.
J'ai dit que ces deux originaux (Poret et Poinsot) se ressemblent parce qu'ils ne se laissent pas persuader à la légère, et que leurs principes se rapprochent autant que leurs manières diffèrent; ils ont même enthousiasme pour le beau et le bon. Si je voulais marquer ce qui distingue leur personnalité, je donnerai au philosophe (Poret) une grande force d'âme, au physicien (Poinsot) beaucoup de bonté naturelle, et surtout une grande délicatesse dans l'amitié.
En ce qui concerne notre intérieur, la \ie coule dans une si grande uniformité que je ne m'aperçois pas de la succession des jours. C'est comme la rivière en plaine, qui coule à petit bruit, toujours le même, et qui vous endort. La société de Mme Hortense et de iMlle Rousseau est très agréable. Celle-ci a beaucoup gagné au moral depuis un an. Les femmes vont plus vite que nous dans ce travail d'éducation sur elles-mêmes. On parle souvent de l'ami de Bicétre; on semble l'aimer bien plus qu'autrefois. C'est, je t'assure, une grande douceur pour moi de voir l'accord entre ceux que j'aime. Souvent je me reproche de ne pas apprécier assez les avantages de cette existence douce et facile, mais la tendance de l'homme n'est-elle pas de toujours désirer l'impossible? *
Adieu! J. Michelet.
Ma lecture des hisloriens, déjà très avancée, peut s'arrêter à la tin deriiistoire grecque. Il sera temps de les reprendre comme lecture récréative quand je connaîtrai les mathématiques élémentaires et que je commencerai les philosophes en remontant par Condillac, de Gérando, à Locke, Bacon, Descartes, Malebranche, Leibnitz, quelques Allemands, puis les Écossais : Barclay. Dugald- Stewart, pour revenir à Condillac. Alors j'achèverai le droit et j'étudierai la législation. Pour contre-baUincer la douceur de Saint Jean, je commence Eschyle par les Clwëphores ^ Il y a là du mauvais goût. C'est un génie impétueux, maîtrisé par ses pensées, qui s'exprime avec exagération, mais je crois, sans le chercher.
Examen de conscience. — Tâchons de rendre heureux ceux qui nous entourent. Le précepte d'écarter les coudes qui serait assez le mien, ne doit pas prévaloir sur celui-là. La vie, d'ailleurs, est courte. Qui sait si les occasions de faire le
1. Titre de la pièce. Clioéphores 'poiie-liDations), tire ce nom des femmes qui allaient offrir des libations sur le tombeau d'Affamemnon.
bien se présouloronl loiigteinps?... Nous devons aussi ménager deux sortes de personnes : celles que nous croyons faibles d'àme ou d'esprit, et celles qui nous ont quelques obligations. C'est le précepte que vous violez le plus souvent, mon cher moi; de là, des retours humiliés, et sans ces retours, vous seriez un barbare. Les passions tiraillent ces pauvres âmes, dit Montaigne. Que d'hommes emportés par les passions politiques, parlent de vengeance, de sang, de massacres, à qui le cœur manquerait s'ils voyaient l'agonie d'un homme égorgé. Ne nous emportons donc pas contre les paroles atroces. Ne les prenons pas au pied de la lettre. Cherchons plutôt le côté par lequel nos adversaires envisagent les choses ; par ce côté-là, ils ont peut-être raison.
JUILLET
Lundi 5. — Je suis allé hier à Bicêtre par un temps de printemps, relisant, chemin faisant, la Lettre sur les spectacles. 11 n'y a point de mollesse dans ce style, mais la langue y est moins originale que celle des écrivains du dix-septième siècle.
Nous nous sommes assis sur le revers de la première des trois routes qui partent de la bar-
rière d'Italie. 1/air était très doux. Je ne sais pourquoi, à la vue de cette aimable campagne, mon àme était sans ressort. Comment caractériser la langueur que j'éprouve depuis quelque temps? Est-ce la chaleur nouvelle? Est-ce un affaiblissement de la constitution? Il faudrait à ma santé des ménagements que je ne puis prendre. J'ai peine à me persuader que je ne mourrais pas de consomption. Peut-être suis-je ainsi faible parce que je n'ai pas d'occupations assez attachantes. Je ne mène plus cette vie insensible de la fm de l'hiver où les jours m'échappaient, où je ne sentais l'existence que par les pages que j'avais lues, où je ne vivais pas par moi-même, mais par le livre que je courais. Je ne sens plus ce besoin d'épanchement qui m'a fait commencer si délicieusement le journal de mon enfance. Ce que j'éprouve, à bien regarder, est moins langueur que vide et désœuvrement intérieur. J'ai quelques élans d'amour des hommes, mais plus rares, moins énergiques; je vaux moins, je me porte moins bien.
MICHELET A POLSSOT.
Mardi 4. Visite de Bodiii*.
Me voilà relevé de ma langueur. Je viens d'avoir
i. Neveu de M"""^ MontgolQer, il fut un des élèves de Miclielet,
un moment de bonheur très vif. J'ai vu une àme ])ien née, assez neuve, et tout ouverte aux bonnes impressions qu'on voudra y faire naître. J'ai parlé, peut-être trop, c'est-à-dire trop à la fois. Je suis pourtant excusable, car ce qui dominait, c'était bien le désir d'élever une telle àme à des pensées un peu hautes. Ce serait une précieuse conquête que d'incliner à l'amour de l'humanité un homme riche.
11 venait me demander les moyens d'être élo- ([uent. Voici cette conversation toute de verve : « Sans doute vous n'entendez pas par éloquence cette petite rhétorique qui va être sitôt passée.
Il n'y a qu'un seul bon moyen d'être éloquent, c'est d'avoir une passion; moyen dangereux si l'on ne sait la bien choisir.
Il y a quatre passions qui peuvent élever l'ame : l'amour de la Femme, l'amour de la Patrie; celui de nos semblables, enfin l'amour de Dieu. La première passion n'élève que par secousses; elle enivre plutôt; c'est comme l'eau-de-vie qui semble donner beaucoup de force. On croirait casser des barres de fer. En réalité, on est au réveil comme Samson après que Dalila lui eut coupé sa chevelure. L'amour, en dehors du mariage, diminue réellement lénergie physique. Lorsqu'on ne subit plus son ivresse, on se retrouve presque mort; on boit de nouveau, et, après plusieurs élans oùl'àme
m MON JOURNAL.
toujours baisse de niveau, on tombe au libertinage, c'est-à-dire à la mort du véritable amour.
Quant à l'amour de la Patrie, c'est autre chose; celui-ci nous enlève! Mais les nobles illusions dont il se nourrit existent-elles encore chez nous? La base des gouvernements n'est plus que la sécurité. Si c'était le lieu, ici, j'essayerais de prouver que cela doit être. Nous devons au peuple qui nous a longtemps protégés un retour de reconnaissance. Il faudrait, seulement, que l'enthousiasme surnageât au-dessus du point de vue pratique. Ce culte n'existe plus. Le patriotisme*, la grande passion de l'humanité, dans laquelle toutes les autres passions devraient se perdre comme les ruisseaux se perdent dans l'Océan, voilà une source inépuisable d'éloquence. Elle se nourrit, non des sentiments qui ont pour objet l'individu, ni même une classe, mais de ceux surtout qui oiit le plus grand caractère d'originalité. Plus on abstrait, plus on épure.
Je n'ose vous conseiller de remonter plus haut que l'amour des hommes, vous vivez au milieu d'un monde jeune, peu religieux ou mal religieux. Trop de barrières vous séparent d'un amour plus élevé. 11 faut les franchir peu à peu. L'humanité est le passage. L'amour de Dieu suppose plusieurs idées acquises. Pour échelons, la nature a placé en nous la pitié.
MON JOURNAL. Cl
Nous Yoilà bien loin de ï éloquence, direz-vous. Vous vous tromperiez; le style n'est que le mou- \ement de rûme. Dès qu'elle aura senli une fois le souffle de vie, pardonnez-moi l'expression, alors, sur tout sujet elle sera capable de s'élever. «Nos âmes, dit Platon, ont de petites ailes; les passions humaines, le vil intérêt, mouillent ces
ailes » Ainsi j'ai parlé, sans beaucoup de
suite, mais c'était de la plénitude du cœur. »
[0 juillet. — Première leçon de mathématiques au lycée Henri IV. Nul esprit philosophique dans M. Doiseuil. Routine. Peut-être, aussi, est-il de la nature des mathématiques de former une chaîne tellement serrée qu'on n'en puisse passer aucune proposition? L'impatience de Poret était plaisante.
Tout autre que M. Doiseuil, me semble devoir être le jeune maître que je viens de prendre pour les leçons particulières. Il est fort distingué. Il faut passer par l'atelier du père, qui est menuisier, pour aller au lils. Cela m'a plu. Ce père est un brave homme. Avant de savoir pourquoi je venais, il m'offrait un verre de vin.
J'ai vivement senti hier, en trouvant mon premier problème d'algèbre, ce plaisir dont parle Fontenelle, qui fait rire V esprit. La géométrie et l'algèbre doivent se faciliter l'une l'autre.
Saint Paul, que je lis en ce moment, me semble le fondateur de l'Église, telle que nous l'avons aujourd'hui. Celle du Christ est inliniment supérieure. Saint Paul est très faible de raisomiemenl. Toujours des pétitions de principes.
l'i juillet (au matin). — J'ai trouvé hier Poinsot sur son lit, très fatigué. Il vit trop sédentaire. Je ne valais guère mieux. Vne insomnie assez courte, mais pleine d'inquiétude morale et physique, m'avait tout à fait alangui. J'étais parti de l)onne heure avec la Clinique de Pinel pour lui, et mes traductions de l'Évangile que je lisais chemin faisant. La seule partie de la route commode pour lire, c'est le boulevard intérieur, du pont à la barrière Fontainebleau. Arrivé chez mon ami, et péniblement affecté de son état d'abattement, j'ai cherché à le relever en montrant une gaieté que j'étais loin d'avoir au fond du cœur^ Il aimait mieux parler de choses douces. Nous sommes revenus sur les inconvénients de la rêverie. Comme bonne hygiène, je lui proposais de s'exercer à passer, rapidement et sans ménagement, de ce
1. Cotte langueur était le premier symptôme de la maladie de consomption qui allait emporter Poinsot.
que nous appelons la vie intérieure à des études positives. Je sais bien que certaines lectures le distrairaient trop en ce moment des sciences. Mais, lus rarement, sobrement, les stoïciens ne donneraient-ils pas le change à l'amour des femmes? Il sent, comme moi, qu'avec notre nature et notre âge, il faut toujours un amour. J'ai surpris quelques pages écrites à Melun sur ses mouvements intérieurs. Il y a en lui l'àmc d'un ange. S'il était resté dans cet état d'exaltation, sa vie était manquée. Mais il aurait fait un ouvrage éloquent, de l'éloquence de Jean-Jacques.
Mes extraits de TÉvangile lui ont semblé admirables. Ainsi traduits, ils peuvent avoir })our nous un but pratique, celui de nous rappeler des vérités éternelles indépendantes de tout dogme, de toute religion établie.
Dîné hier, entre deux royalistes : MM. Fourcy et Cléau . Rien n'est plus opposé à la santé de l'âme que les réunions nombreuses où les opinions se heurtent d'une façon discordante. Je sais pourtant gré à M. Fourcy de m'avoir fait très bien distinguer le mélancolique, le rêveur, du romantique. Appliquant son raisonnement à plusieurs passages d'Homère, de Sophocle, de Virgile, il m'a conduit doucement à reconnaître le côté faible de mes juge-
ments. Ce ne sont pas là, en effet, des romantiques.
Au point de vue de ses croyances religieuses, le pauvre homme m'a laissé voir son chagrin d'avoir perdu l'espérance de m'y convertir. Je lui sais gré de me porter assez d'intérêt pour avoir essayé de le faire. Lui me semble bien endormi. L'uniformité de ses occupations*, cette vie maritale, ces enfants, ce bonheur physique et ces pensées de religion qui, sans pénétrer peut-êlre bien avant dans son àme, lui servent d'oreiller, tout cela ne sert guère son activité. Il est vieux.
Si peu religieux qu'il me croie, j'amasse à ma manière le bon grain. Ainsi, le mot de saint Marc : les paroles sortent de la plénitude du cœur, m'a vivement touché. Ce mot, pris dans un autre sens que ne l'entendait le Christ, vaut à lui seul toutes les rhétoriques. Comme je le disais à Bodin, on ne saurait mieux exprimer la source de la véritable éloquence. Il faudrait ajouter que cette plénitude du cœur ne s'obtient qu'avec le recueillement de la solitude et surtout la rareté des plaisirs physiques. Les puissances de l'àme et de la volonté ne se rencontrent guère chez ceux qui se prodiguent. Ces biens précieux sont les fruits du sacrifice, des réserves de la vie, même pour les jeunes, quoiqu'ils aient plus à dépenser.