‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 27 sur 72 · Bibliothécaire à l'École polytechnique · texte numérisé non relu

Bibliothécaire à l'École polytechnique

rOINSOT A MICHELE! .

15 juillet.

J'ai suivi ton conseil et m'en suis bien trouvé. Aujourd'hui, après mon dîner, je suis allé faire un tour de campagne et m'asseoir en face de Gentilly, sur cette route, plantée de jeunes peupliers et bordée d'un petit ruisseau où nous nous sommes assis il y a environ trois semaines. Cet endroit a déjà pris pour moi le charme du souvenir. J'avais un livre de médecine, mais je n'ai pu lire qu'après m'ètre remémoré toute la conversation que nous avons eue là sur Bonaparte.

Je regardais quelquefois devant moi, et je voyais un homme qui mettait du foin en meule. Il avait un air de paix et de tranquillité qui me faisait envie. De temps en temps il s'arrêtait pour regarder son ouvrage avec une satisfaction visible. Un silence délicieux, qui n'était troublé que par le bruit des cigales et les derniers chants des oiseaux, s'accordait très bien avec le calme profond de mon âme et me disposait, malgré moi, à la rêverie. Aussi ai-je peu lu. Jamais, je crois, je n'avais eu une impression plus agréable des douceurs de la vie champêtre....

Huit heures sonnent et la brume commence à

flotter mollement le long du ruisseau. D'un côté, j'entends une foule de voix: ce sont de jeunes blanchisseuses qui quittent le travail et s'en retournent en se divertissant. De l'autre, je vois mon homme qui prend ses outils, son chapeau et s'en va regardant, tous les vingt pas, derrière lui,

comme pour admirer son œuvre

La nuit tombe tout à fait, les oiseaux se sont endormis, ce sont d'autres bruits qui s'élèvent, la voix des nocturnes. Bientôt, je reprends moimême le chemin de Bicêtre. Ces plaisirs sont doux, mais ils ne nous valent rien.

P. PomsoT.

MICHELET A rOIXSOT.

Samedi soir.

Cher ami, ta lettre écrite avec tant d'abandon et de charme me fait regretter cette soirée que tu as passée sans moi en tète-à-téte avec la Nature. Il est des choses auxquelles je songe avec un plaisir iufmi, surtout aux joies que procure la solitude. Il faudra que nous examinions ensemble le profit que nous en avons déjà retiré. Je ne sais où j'ai lu, peut-être dans V Imitation : « Je me suis souvent repenti d'avoir été parmi les hommes, jamais d'être resté seul. »

Sans compter le repos, rindépendance, \esomme, la tranquillité intérieure, on gagne beaucoup à la vie solitaire pour son amélioration morale. Moins envahie par les préjugés, l'ame voit mieux en dehors d'elle. 11 faut se mettre à distance pour bien voir. Elle voit mieux aussi en elle-même, parce ({ue la réflexion est moins distraite par les influences étrangères. La conscience, moins dominée par les intérêts extérieurs, entend mieux la voix de la nature.

Félicitons-nous donc, mon ami, de ces goûts simples qui nous dispenseront toujours de chercher les plaisirs mondains. Ne crains pas ceux que tu sais si bien me dépeindre. Pour toi qui vis au fond des sciences naturelles, j'y vois, j'y sens une harmonie de plus avec tes pensées quotidiennes. Bien loin de t'énerver, ces jouissances si saines, te faciliteront la marche en avant dans tes études. La Nature, pour qui sait la bien voir et l'entendre, est une bonne conseillère. Je sens cela vingt fois le jour, en la regardant dans mon jardin, toujours au travail. C'est un cours vivant de philosophie pratique qu'elle nous fait. Écoutons-la donc.

Pour revenir à la solitude, remercions-la de ce que nous lui devons dans le passé. C'est elle qui nous a donné, au moins, l'amour du bien. Si notre timidité dans le monde, notre gaucherie, parmi

08 M0>' JOl'RNAL.

les jeunes gens de notre âge, ne nous eût longtemps retenus, nous serions comme les autres. Si nous avons peu gagné en restant seuls, nous avons aussi moins perdu. Ni appauvrissement prématuré, ni diminution de nous-mêmes par les jouissances vulgaires. Restons donc seuls, mon cher ami; les faibles ne sont pas propres à vivre parmi ceux qui n'ont que le plaisir en tête; ils souffrent trop du contact. Un livre, un petit coin : ante focum sifrigus erit, si messis, in umhra\ Avec cela et le nécessaire, voilà ce qu'il faut pour notre vie. Aimons les hommes, mais loin d'eux.

Je sens si bien, par le passé, les inconvénients de leur commerce, que je savoure mon ourserie; je me réjouis de pouvoir souvent m'y confiner. Je ne méprise pas mes semblables, mais je suis ravi de sentir que je puis très bien m'en passer A toi,

J. MlCHELET.

'25 juillet. — J'ai relevé ce matin avec trop de raideur la façon brutale dont M. Frémion a corrigé Gabriel Rocher. Il sait que cet enfant m'est cher par son extrême douceur. Était-ce une manière de me blesser moi-même? N'importe, surveillons

1. a Devant le foyer en hiver, à l'ombre pendant la moisson i> (Virgile, V'-^ Églogue)

nos mouvements avec ceux que nous sentons ne pas nous aimer. Dans ces jours où je subis l'atteinte (le la malveillance des hommes, j'éprouve plus fortement le besoin de revoir Poinsot, de me retremper dans son amitié. Elle a tant de délicatesse que j'y sens parfois la douceur d'une amitié de femme.

C'est une chose admirable que sa modération et celle de Poret. Il y a quel({ne temps, j'étais le plus modéré des trois. Ce changement tient peut-être à ce que mes occupations sont moins fixes, moins sédentaires que les leurs. Dans ces courses quotidiennes, qu'exigent mes leçons, les bruits du dehors me viennent et m'aoitent. Mes deux ermites restent, au contraire, souvent toute une semaine sans bouger. L'ostéologie et Thucydide doivent aussi calmer l'ardeur d'un homme.

26 juillet, veille de la Sainte- Anne. — Les mathématiques font languir le journal. Je sens de plus en plus la nécessité d'une exactitude rigoureuse dans les démonstrations. Mais cette méthode me prend beaucoup de temps.

Après avoir été inutilement pour voir M. Carré, je me suis acheminé par la place Royale, la rue Saint-Antoine et le boulevard Bourdon, sentant vivement, dans le chemin, le plaisir de n'avoir

rien à faire, de pouvoir rêver à mon aise*. J'avais emporté Tartuffe; cela m'a gâté ma promenade. Ce ne sont pas ces peintures de mœurs qu'il faut emporter dans la campagne.

Le temps était triste et le vent froid i)our la saison. La terre n'a plus l'air jeune qu'elle avait encore il y a un mois. Les blés coupés ou près de l'être, lui donnent une teinte uniforme. Ces vastes champs, d'un pâle jaunâtre, me semblaient répondre au ciel tendu de a ris.

Je suis plus ému lorsque je commence à voir Bicétre, qu'au moment même où je revois mon ami: il me semble alors que je suis déjà avec lui depuis une demi-heure.

Je l'ai trouvé changé. Ces altérations physiques m'ont toujours surpris. Je ne sais pourquoi, je ne puis comprendre que ceux que j'aime soient mortels. Nous avons parlé sciences naturelles; je lui exprimais le désir de suivre un cours d'anatomic afm d'avoir en tout une langue commune avec lui. Loin de se réjouir de mon envie, il m'a témoigné la crainte qu'une fois instruit de ces sciences, je ne lui parlasse plus, d'autre chose. « Rassuretoi, lui ai-je dit ; tels que nous sommes, les sciences physiques ne seront pour nous que des excursions, nous aurons beau faire, nous reviendrons toujours à nous-mêmes.

1 Les vacances des élèves de la pension Briand commençaient.

MON JOUP.NAL. 71

Sortis de Bicèlrc, nous sommes montés vers Yillejuif par des chemins assez agréables, et tout on marcliant, malgré son étal de santé, nous bâtissions des châteaux. Une pyramide qui se dressait devant nous, nous fit gravir la pente pour la voir de plus près. Point d'inscription. De cette hauteur la vue embrasse un bassin immense. Les tours de Notre-Dame dominent à l'horizon. La route de Yillejuit' très droite, mais tracée sur un terrain onduleux, semble un long flot tout à coup durci. Entre le chemin qui mène d'Ivry au village des Trois-Moulins et à la barrière Fontainebleau, nous nous sommes assis sous un arbre touffu, pour nous mettre à couvert d'une petite pluie froide qui commençait à tomber. Le ciel était très bas, les hauteurs de Charonne s'effaçaient, noyées dans la brume. Cette pluie tranquille — le vent s'était tout à fait apaisé — ajoutait au -calme assoupi de la campagne. L'idée du beau temps se lie tout naturellement, dans notre esprit, à celle du mouvement et de la joie. A travers l'air léger, passe une lumière plus vive qui excite les êtres animés à vivre d'une vie plus gaie, plus bruyante. Maintes fois, j'ai observé dans mon jardin que les oiseaux, les insectes se taisent et se cachent, quand le ciel s'abaisse jusqu'à loucher l'horizon. Alors on pourrait croire la terre inhabitée. Telle devait être la nature dans ses premières

évolutions, toute végétale encore, attendant, dans" le silence, la venue des animaux qui allaient lui donner la voix et le mouvement. Selon les dispositions de notre âme, ce silence, cette solitude, nous inspirent des pensées bien différentes. Heureux, nous n'y sentons que le recueillement ; malheureux, souffrant de l'absence des êtres aimés qui ne sont plus ou vivent loin de nous, cette paix devient le vide, le néant... A la barrière, il a fallu se quitter. La pluie m'a reconduit en augmentant, jusqu'à la maison. Le soir j'ai voulu travailler au journal de mon enfance, mais j'avais toujours devant les yeux le visage pâle et altéré de mon ami. Malgré moi, je revenais au journal du présent....

Ne perdons jamais de vue que nous sommes seul. Je relis les pensées de Marc-Aurèle.

Samedi 29. — Que de fois je me suis dit : Bâtis dans ton âme un mur de séparation. Sans cela, point de repos. Puisque tu te sais si vulnérable, pourquoi laisser sans cesse se rouvrir ton cœur? Relis aussi les Stoïciens et surtout Êpiclète :

Surgit amariim aliqidd cjiiod in ipsis floribus angat \

1. Lucrèce, De la Salure des choses, liv. IV : « do la source

mémo des délices sort je ne sais quoi d'amer (\m vous torture parmi les fleurs. »

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