AOUT
Mardi 1'''. — Eu rentraiil de mes leçons, j'ai trouvé MM. Bodiu et de Pry qui m'attendaient. La conversation a été trop politique, je me suis trop animé. L'état d'esprit de Bodin m'a conduit, après son départ, à faire une réflexion utile : « Ne nous plaignons pas d'être pauvre. La sagesse doit nous faire désirer, au contraire, de n'être jamais comblé des faveurs de la fortune. Pauvre, on est riche d'un autre bien, celui d'éprouver le besoin de penser. Qui sait même si la privation du bienêtre matériel n'est pas jusqu'à un certain point, un aiguillon f Le génie est seul sur la terre; mais, isolé des individus, il ne s'unit que plus puissamment à l'humanité. » On est pénétré, quand on songe que les grands esprits dont l'influence a le plus servi le monde, ont été pauvres et méprisés. J'aimerais à faire un livre là-dessus.
Revenons aux mathématiques. Bien qu'elles me semblent toujours admirables, je les ai négligées depuis quelque temps pour exercer mon esprit à des études qui occupaient aussi mon cœur. Je suis
si sensible maintenant à la musique que je ferais, je crois, quelque chose si je l'apprenais'.
Vendredi 4. — J"ai vu hier Lorrain, toujours le même. Il m'assure pourtant avoir fait de graves réflexions. Je crois que lui et tous ceux qui sortent de rÉcole normale savent plus, mais sont moins formés que Poret et moi. Ce dernier arrive. On n'est jamais trois sans batailler. Voilà qu'une grande dispute s'engage sur les classiques et les romantiques, et je. m'échappe à dire : querelle inutile; en ce moment, nous sommes tous plus ou moins, des romantiques. C'est une maladie qui est dans l'air que nous respirons. Heureux qui s'est fait de bonne lieure un acquis de bon sens et de naturel pour réagir contre.
Dimanche 6. — Toujours inquiet de Poinsot. je suis parti ce matin pour Bicètre, par un temps très beau, très chaud. J'étais allé, d'abord, chez mon professeur de seconde, M. Carré. J'aime bien moins sa conversation qu'autrefois. Esprit spirituellement faux et superficiel, il m'a dit que les philosophes m'éteindraient.
Delà, j'ai suivi mon chemin habituel. J'avais en poche V Imitation. Ce livre est fort beau, je ne
1. Miclielct venait de lire les lettres de Rousseau sui* ia musique française.
MON JOIUNAL. 75
m'en dédis pas, mais il est impossible à goûter, si ron n'est pas très malheureux et complètement isolé. C'est un si parfait détachement que, pour le suivre de l'àme en le lisant, il faudrait rompre tous les liens ; il me semble même, qu'il faudrait encore une cellule.
J'ai été distrait de ma lecture par la rencontre de trois jeunes gens chargés de lourds paquets; ils suivaient aussi le boulevard. A la peine que j'avais à marcher sans rien porter que mon livre et un léger chapeau de paille, je sentais combien ils devaient fatiguer. Le souvenir des pommes distribuées par Jean-Jacques aux petits savoyards me revenait à l'esprit. Mon intérêt a pourtant diminué quand j'ai su que ce n'étaient pas des conscrits.
Les nombreux vieillards qu'on rencontre sur cette route poudreuse, changeant le cours de mes pensées, je songeais pour ceux-ci aux établissements que ménagent sur les chemins de charitables musulmans. Les voyageurs y trouvent le repas, des rafraîchissements et souvent môme, de belles femmes pour les accueillir. Ce n'étaient pas les femmes que je souhaitais à ces pauvres gens de Bicêtre, c'était un comptoir où tous les dimanches on leur distribuerait une boisson rafraîchissante à peu de frais.
Arrivé chez mon ami, je l'ai trouvé mieux
portant. Il était à table avec son collègue. Quel singulier assemblage et quel contraste! La plupart des femmes n'auraient pas été sensibles à la différence. Et les hommes, quel jugement faux n'auraient-ils pas porté d'abord à première vue î Le babil seul les eût frappés. La pureté des mœurs, l'héroïsme dans l'amitié, la maturité de la raison unie à la simplicité du cœur, qui se soucie de cela ?
Il m'est glorieux, il m'est délicieux même, de rendre ce témoignage à l'homme qui m'aime, qu'il le sache ou non.
Montaigne dit quelque part, sans autre développement : oh ! lin ami /. ..
Débarrassés de l'importun, nous avons traversé la prairie de Gentilly qui longe la petite rivière, et nous sommes allés nous asseoir dans la prairie de la Glacière derrière une meule de foin. Quand on se place de manière à ne pas voir les deux extrémités du paysage, ce qu'on a devant soi est fort beau. C'est une île de verdure entre des terres à blé bordées de saules^ et de grands peupliers. Là, il s'est dit beaucoup de belles choses sur Ylmitalion et surtout sur Marc-Aurèle. A une citation, j'ai vu Poinsot saisi d'enthousiasme. Les fondions d'homme le frappaient.... Puis, sont venues les couches de graisse calculées par Newton. Sans le savoir, nous étions écoutés. J'ai peut-être
pensé avec trop (rorgueil que nous n'avions pas à y perdre.
Toutes ces courses à Bicetre ont un je ne sais quoi qui me rendra ces souvenirs bien cliers. En cela comme en tout le reste, je jouis plus en me rappelant qu'en jouissant.
Cette amitié a quelque chose dirai-je de romantique?] qui ne se trouve ordinairement que dans l'amour. Je cherche à m'expliquer cette touchante et singulière conformité d'ame. C'est une méprise du Demiourgos qui a réalisé deux fois l'exemplaire éternel de la même âme, pour parlercomme Platon.
Mardi 8. — Délivrance d'une grande inquiétude matérielle. Je ne serai jamais un homme d'argent. Je préfère même rester pauvre pour rester simple. Et pourtant, il me faudrait l'indépendance de l'écrivain pour suivre, en certaines choses, les voies de la nature. En ce moment, elles me sont interdites. Ne gagnant que juste le nécessaire, je dois me résigner à vivre seul.
Faisons donc des mathématiques , sans cela l'imagination devient trop active. Relisons aussi les Stoïciens, et surtout, méditons leurs principes. Je me sens d'une faiblesse d'âme à faire pitié. Pourtant j'ai fait un progrès que je veux inscrire; cela m'aidera, peut-être, à persévérer: Je ne grogne ph(s en me levant.
Mercredi 0. — Mes élèves ayant composé, hier, pour les prix en discours français, j'ai eu congé toute raprès-midi. J'en ai protité pour faire des visites. M. Bocher. ^["''' Tassin et Jacob. Cette excellente femme me voyant regarder d'un œil curieux les œuvres de Byron, m'en a offert un volume avec tant d'insistance, qu'il a bien fallu racceplor.
Je l'ai dévoré. Impossible de faire autre chose. J'étais comme ceux qui boivent des liqueurs fortes. Tout, après, leur paraît sans goût. Outre la langueur dans laquelle jettent les romantiques, celuici inspire des sentiments peu philosophiques. Tous ses héros sont dans une situation désespérée ; cela est triste et ne sert à rien. Et cependant, je ne pouvais le quitter. J'aspirais à être au lendemain pour retrouver le calme dans mes études classiques. C'était comme ces nuits pénibles où Ton ne rêve que de crimes.
Jeudi 10. — Tout ému de ma lecture, je cours chez M. Villemain. Déception. 11 était absent. Je tourne du coté de M. Andrieux. Rien de plus triste que cette maison, ce jardin... Je le trouve perdu dans son mysticisme. Il tenait à la main un journal: j'oublie Byron, la discussion s'engage et je me laisse emporter trop loin. Pourquoi discuter lorsqu'on ne peut espérer convertir? La
dévotion et lo mysticisme sont d'ailleurs respectables chez M. Andrieux parce qu'ils sont sincères. On ne peut lui désirer que plus de philosophie. Le christianisme vu ainsi, lui donnerait plus de consolation.
Chez M'"*" Andrieux, au contraire, la dévotion s'est visiblement ralentie. Ici, je m'en afflige. Lorsque le sentiment religieux s'affaiblit au cœur de la femme, plus isolée, moins distraite que l'homme par les occupations du dehors , elle tourne aisément à la mélancolie. L'ennui vient à la suite, et les vapeurs, le spleen. En atlendant que les pensées religieuses reprennent le dessus dans celte belle àme, il serait bien à désirer que la charité occupât son besoin d'amour.
A mon tour, maintenant, de faire mon meâ cidpâ. Si, en présence de gens intolérants en politique ou en religion, vous tenez à rendre témoignage à la vérité, faites-le franchement, hardiment. Mieux vaut se taire, que de la défendre avec des ménagements et des détours indignes d'elle.
Il est aussi des choses vraies en elles-mêmes qui, dites en certains lieux et dans certaines circonstances, deviennent mensonges. Ainsi, quand M. Andrieux a demandé : « Qui donc a dit qu'il se contenterait pour toute bibliothèque d'une Bible et d'un Plutarque? » J'ai répondu : « Je
ne sais, mais celui-là ce serait moi. » Il m'aura cru dévot à sa manière.
Lundi 14. — Hier, je suis alléàBicôtre comme à mon ordinaire. J'ai trouvé mon pauvre Poinsot très abattu. Il est urgent qu'il change d'air. Celui de Paris ne lui vaudra guère mieux. Je venais de m'épuiser sur mon papier, j'étais sans verve. En pareil cas, je me contenterais devoir souvent mes amis sans leur parler. Être ensemble^ voilà tout. Je suis d'ailleurs frappé du peu qu'on a à se dire quand on reste dans le domaine des choses utiles. Le souvenir de Byron a ranimé ma verve. « D'où vient, disais-je à mon ami, que les choses exactes inspirent moins la poésie et l'éloquence? Serait-ce parce qu'on ne détermine rien avec exactitude qu'en assignant des bornes, et que, dès lors, on ne flatte plus ce qui est la ressource de l'imagination, ce qui peut faire croître les ailes du poète: le sentiment de l'infini?... » Une fois en si beau chemin, comment s'arrêter? me voilà déclamant contre la misérable enveloppe qui emprisonne nos âmes, et professant pour elle le plus souverain mépris. « Ah! si nous étions affranchis de cette gênante gaîne, si nous n'étions qu'esprits ! Alors, plus d'obstacles matériels limitant nos perceptions à celles de nos sens. Tels que nous sommes, un simule mur, la nlus mince
cloison met entre les êtres qui s'aiment le })his, une infranchissable barrière. Non seulement on ne peut se voir, mais on ne peut même se pressentir. Cette mortifiante pensée de la gène des corps, me venait en apprenant la course faite par mon ami tout près de moi, sans que rien m'en ait averti.
Vendredi 18. — Ayant fini Molière, je cherchais une lecture attachante pour me tenir compagnie dans les rues en allant à mes leçons. J'avais bien envie de prendre Clarisse Uaiiowe. Tout en criant contre les livres à fictions je leur reviens. Fort sagement, je me suis décidé pour Tom Jones de Fielding, afin de ne point me bouleverser comme cela m'est encore arrivé la semaine dernière avec Manon Lescaut. La plus grande partie du récit m'avait peu ému malgré l'extrême chaleur du style. La lâcheté de cet homme qui vit du déshonneur de sa maîtresse me révoltait. Voilà bien la différence entre la passion et le véritable amour. L'un nous fait meilleur, nous élève ; l'autre enfièvre le sang, surexcite les nerfs, obscurcit la pensée, éteint la voix de la conscience et nous entraîne sur la pente du crime. Mais que la fin est cruelle !... J'y étais quand Poret est entré: je ne pouvais lui parler; je suffoquais.
Les romans, si j'en jnge par nos conversations, Ini \alent mieux qu'à moi. Poinsot, ce que je n'aurais pas cru, est dans les mêmes dispositions. Les Confessions de Jean-Jacques n'ont fait sur son esprit qu'une impression médiocre.
Tom Jones n'est pas dans le cas de me tourner la tète. Cependant, il m'intéresse assez pour que ma propre \ie me semble n'avoir plus d'autres événements que ceux de mon héros. C'est là, pour moi, le coté dangereux des romans. Je m'identifie trop à mes personnages, je les sens vivre en moi et plus réels encore. Ne le regrettons pas ici ; il y a un profit réel à tirer de Fielding. Bans son roman, admirablement varié, ce ne sont pas, comme dans Le Sage, des fripons, des valets ou des intrigues amoureuses. 11 v a dans Tom Jones des peintures de mœurs, des situations touchantes, des réflexions judicieuses ou spirituelles. On y rencontre aussi plus de bonté, d'humanilé que dans Gil Blas. M. Yillemain est de mon avis. 11 m'engage à lire, dans un autre ordre d'idées, Ernestine de M""' Riccoboni. « C'est, dit-il, un vrai bijou et un bon exemple à suivre.» Nous verrons.
Dimanche 20. — Parlé aujourd'hui, avec Poinsot, d'un sujet bien grave, du mariage. Je n'aborde jamais cette question sans souffrance. Il y
a, immédiatement, retour sur moi-même, sur mes propres pensées. En thèse générale, je considère l'état où \it un homme avec une femme — ne faisant rien contre les lois de la nature — comme aussi sérieux, je dirais môme aussi saint que s'il y avait mariage. Pour mon compte, la femme qui se donnerait, n'aurait rien à craindre d'un homme que ses principes attachent à ses devoirs autant et plus que ne le feraient tous les contrats. Mais il faut prévoir le cas d'un attiédissement de la part de la femme aimée, et quelquefois pis hélas !
Eh bien, je sens d'instinct que mon inquiétude serait beaucoup moindre si je n'étais pas tenu par des liens indissolubles. Le monde, dans sa légèreté et sa sottise, tourne en ridicule un mari trompé, tandis qu'il plaint plutôt celui que trahit sa maîtresse. Moralement, l'inverse serait plus logique et plus honorable. En ce qui me touche, les vaines conventions des hommes me laissent froid. Maison commence le trouble, c'est à la pensée que celui même qui sera la victime, hésitera à rompre ses liens. S'il y a oubli du devoir chez la femme, l'homme d'honneur se résout difficilement à étaler au grand jour sa misère; il reste plutôt rivé à sa chaîne et souffre une agonie morale. Ces deux êtres que tant d'années d'union ont faits une seule et même chair, comment
demander à ce qu'ils soient séparés avec le glaive de la loi!... Et s'il y a des enfunts, des filles surtout?... Leur éducation réclame impérieusement le concours de la mère. Ainsi, aucun moyen d'en sortir. Le mot de Pascal me revenait avec force dans ce long entretien : ^ Je vivrai seul, je mourrai seul. »
rOI>'SOT A MICHELE!.
'21 août.
Si tu as plaisir à éciirepour moi ton mcmoriaU j'en ai bien autant à le lire. Quand j'emporte ces feuilles chez moi, en te quittant, je me dis : « Yoilà de quoi m'amuser demain >. Car je ne te lis jamais le soir en rentrant. Je n'aurais pas assez de temps pour savourer mon plaisir. Je ne puis m'empécher de le comparer à celui que j'éprouvais quand, de ma pension de Corbeil, j'allais le dimanche chez une amie de maman, qui avait, à une demi-lieue de la ville, une belle maison et un jardin encore plus beau. Je ne partais jamais le soir, sans que Lexcellente femme ne me chargeât, l'été, de toutes sortes de fruits. Pendant la route, je pensais à l'usage que je ferais de mes provisions et je me disais à chaque instant, ce que je me dis aujourd'hui en emportant ton
MON JOURNAL. 8j
manuscrit : « Voilà de quoi me donner du plaisir demain et les jours suivants! »
Mais, j'ai à te parler d'autre chose, ou plutôt, j'ai accepté de remplir près de toi une mission délicate. Hier, j'ai amené tout doucement notre causerie sur le terrain du mariage, a lin de te confesser à ton insu. Tes réflexions générales ne donnant guère prise, j'ai pensé qu'il valait mieux l'écrire. Avant tout, je veux que tu saches que jusqu'ici j'avais toujours évité d'ahorder avec M"'' X ce sujet délicat. Au connnencement de mon séjour rue de la Roquette elle avait cherché à me faire parler, mais chaque fois j'avais éludé ses questions. En réalité, je n'avais pas qualité pour lui répondre : no)i, et la jeter dans le chagrin. Je ne pouvais non plus la hercer d'espérances trompeuses, puisque j'ignorais complètement tes dispositions à son égard.
Je t'avoue qu'à cette époque j'aurais été hien embarrassé pour te donner un conseil. Mais depuis, je t'ai entendu dire, maintes fois, que la question de fortune ne serait jamais pour toi un obstacle sérieux. Si tu n'as pas changé d'avis, je ne crains pas de t'engager à persévérer dans cette bonne pensée pour son intérêt et peut-être pour le tien. Je ne développe pas les raisons qui me. font te parler ainsi, puisque c'est d'après toi et d'après Marc-Aurèle (sans le connaître) que je
plaide en faveur de notre amie. Je ne dis rien non" plus de la bonne action que l'on fait en épousant une femme qui n'a rien, quand on a soi-même quelque chose.
PoiIS'SOT.
Mardi soir. 22. — Je me sens l'àme malade et pour des causes légères, plutôt des embarras que de véritables épreuves. Cette perte fréquente de l'équilibre intérieur est faite pour m'humilier beaucoup. A quoi donc m'a servi la lecture des moralistes : Épictète et le divin Jésus-Christ? Tout cela n'a pas pénétré jusqu'au cœur: je ne me suis rien approprié. Les malheurs véritables ont un tout autre effet que les tiraillements. Ils élèvent l'àme au lieu de l'abattre. Souvent même, un malheur réel nous dégage des entraves qui nous liaient à la terre et nous montons alors très haut. Les vulgaires embarras matériels, au contraire, nous prosaïsent, nous agitent et, presque toujours, abaissent le niveau moral. J'essaye, tous les soirs, de lire V Imitation pour me relever, mais c'est d'une perfection désespérante.
Poret est venu tantôt, et m'a lu dans VAllemagne \a Fiancée de Corinthe. 11 venait d'achever Corinne et me disait que le caractère léger et égoïste d'Orfeuil n'était pas français. J'ai répondu : « Tous les gens que je connais ressemblent au
Français de M'"'^ de Slaël. » J'en excepte quatre personnes seulement, parmi lesquelles je crois pouvoir me compter.
MICIIELET A POINSOT
24 août.
Ta lettre m'a bien louché, mon ami. Sais-tu que j'envie la simplicité avec laquelle elle est écrite? Tu seras auteur quand tu le voudras.
Puisqu'on t'a chargé de me parler et de me confesser, je vais te répondre sans détour: Ce n'est pas en elle qu'est Tobslacle ; il est en moi; c'est mon invincible défiance de l'avenir qui me détourne d'y penser. J'aime la société de M"'' X et beaucoup même. Vive comme elle l'est, elle se varie sans cesse : son cceur me semble être à peu près le mien. Elle est compatissante, elle aime autant qu'elle le peut, autant, peut-être, qu'une femme puisse aimer. Elle est gaie, et quoiqu'amie du plaisir, pas trop dépensière. Seulement, par le besoin de la vie au dehors qui est si peu la mienne, elle pourrait à chaque instant m'inquiéter. Et faible comme je le suis, ce seraient, je le sens bien, des angoisses que tu ne ressentiras jamais, je l'espère.
M^''' X n'est ni belle, ni jolie même, mais gentille,
J'attendrai qu'elle ne le soit plus, qu'elle ait gagné plus d'à-plomb, que mon existence soit plus assurée, plus indépendante. Si alors elle songe encore à moi, je pourrai l'épouser. Ce n'est point une décision, car il est possible que cet invincible penchant à la défiance augmente avec Tàge. Dans ce cas, je resterai ce que je suis, c'est-à-dire seul. Adieu 1 J. MicHELET.
P. S. — Fais-lui aussi comprendre qu'un mariage donnerait, actuellement, à ma marraine la seconde place dans la maison. Depuis la mort de ma mère, elle tient notre ménage, et nous a donné tant de preuves de son dévouement I... La déposséder serait de l'ingratitude.
Mardi "19. — Les occasions de s'occuper des autres ne manquent pas. Ce sont le plus souvent des misères cachées à secourir. Hier c'était la jeune parente de notre domestique accouchée depuis huit jours à peine, et qui s'est vue forcée. pour être en mesure de payer la nourriture de son enfant, d'aller travailler à la rivière de son métier de blanchisseuse. La pauvre fille a élé séduite et abandonnée. Dans ces occasions délicates, le cœur de M"' Rousseau est admirable d'ingéniosité pour ménager la légitime lierlé de celles qu'elle oblige.
D'autre part, je vois tous les jours, en face de ma fenèlre, chez le logeur Mercourt, un jeune artisan à moitié poitrinaire et gagnant fort peu, si j'en juge par la frugalité de son régime. L'autre jour, il frottait son pain avec une mauvaise prune. Eh bien, le soir, sa journée faite, il lit, à ce qu'on entend, les traductions des auteurs anciens. 11 tâche aussi d'apprendre, tout seul, la nuisique. Qui sait s'il n'y a pas là un Épictète?Sa pauvreté, sa distinction, la conformité de ses goûts avec les miens, m'a souvent donné l'envie d'aller lui tendre la main et lui demander en quoi je pourrais lui être utile. Mais je n'ai aucune facilité de paroles. Si j'allais l'humilier par maladresse! Et pourtant, lorsqu'un homme est au-dessus des besoins indispensables, il est tenu de réserver pour la charité une part de son gain.
Il y a souvent chez les gens du peuple une délicatesse qui pourrait nous servir de leçon. La semaine dernière, allant chez M. Briand, je rencontre tout près de sa porte, un pauvre qui vient à moi. Je regarde dans ma bourse, elle était vide. Mortifié d'avoir trompé son attente, je le salue et lui fais des excuses. Ce malheureux se confond en remercîments ; il était tout surpris d'être en-
core traité comme un homme. Cela m'a frappé.
Je reviens d'autant plus volontiers à l'idée d'un petit livre qui aurait pour titre : Uart de faire le bien. Si ce qu'on dit de Franklin est vrai, ce serait bien là mon héros. Poret voudrait que ce fût l'introduction d'un grand ouvrage qu'il intitulerait : Lart de diriger le plus utilement les facultés morales. Je préférerais ce titre court : Des vertus actives.
J'ai fait cette remarque : Fénelon ne parle nulle part, que je sache, de la charité comme d'une vertu. La considérait-il comme un plaisir?...