‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 30 sur 72 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

Mardi 5. — J'avais trouvé dimanche mon pauvre ami très souffrant à Bicètre; j'en étais resté fort inquiet. Il m'avait promis, malgré son état

d'abattement, de venir dîner avec nous ce soir. Je l'attendais avec une indicible impatience. Ne le voyant pas venir, j'allais prendre le chemin de Bicêtre quand mon homme est entré dans mon cabinet et m'a complètement rassuré.

Je venais de jeter sur le papier le plan d'un beau livre : Exhortations à mes contemporains. M'adressant aux deux partis ultras , j'essayais de les ramener, réciproquement, à des idées plus justes en morale et en politique. Un tel livre écrit avec chaleur, bonne foi et charité, pourrait faire quelque bien. Pendant tout le dîner j'en ai parlé avec une animation extrême.

Je m'attendais à voir Poinsot prendre feu à son tour, et me donner vivement la réplique. Contre son ordinaire, il ne m'écoutait que d'une oreille distraite. Je voyais bien que sa pensée était ailleurs. Je le trouvais triste et le visage singulièrement altéré. Le dîner fmi, nous passons dans mon cabinet. La porte n'est pas plutôt fermée, qu'il me découvre l'état de son âme, le troubh' extrême, l'indignation, l'embarras où l'a jeté l'entretien qu'il vient d'avoir avec M. D.... Celui-ci, tout crûment, lui a fait l'offre cynique de lui livrer une jeune fille pour laquelle il a du goût, mais à la condition qu'il exercera sur elle, avant lui, le droit du seiiineur. Je oraze les termes de la proposition. Le tout agrémenté de conseils cor-

niplcnrs. Pour lui, au point do vue du rapport des sexes, il y a deux morales, coninie il y a deux sortes de femmes. Celle qui est pauvre a, de tous temps, été créée et mise au monde pour l'amusement du riche et le service de ses plaisirs passagers. Voilà déjà qui estraide. Mais poursuivons. « Voyez-vous, mou ami, disait-il encore à Poinsot, ce qui aiguise le plaisir, c'est de prendre une femme toute neuve et de la conduire par degrés, bien doucement, à sa chute. Il n'y a pas de plus exquise jouissance. »

La jeune ouvrière qui est l'objet de sa convoitise, née de parents honnêtes, est elle-même très sage. C'est là précisément ce qui tente ce libertin austère. Il se soucie peu, à son âge, des conquêtes faciles où. la victime s'offre pour ainsi dire d'elle-même. 11 faut à ce blasé, la lutte pour réveiller l'amour. Il déclare, qu'au demeurant, il n'a jamais éprouvé près des femmes que des désirs. 11 conseille à Poinsot la ruse. « Jouez avec elles la comédie de l'amour, toutes s'y laisseront prendre. » Cette belle profession de foi s'est terminée par une plaisanterie odieuse : « Je lui fais serment, à chaque rencontre, que je suis libre, et tout prêt à l'épouser, si elle veut me donner la preuve des preuves qu'elle n'a, elle-même, aucun engagement. »

Voilà, textuellement, le langage et la morale

d'un homme supérieur à la fois, par les idées, l'exercice du raisonnement et la place qu'il occupe dans le monde. Quel droit a-t-il, après cela, d'exiger des étudiants en médecine le respect envers sa fdle ou sa sœur?... Evidemment, il ne fait plus la différence de la chair vivante et de la chair morte qu'il a si longtemps maniée.

J'ai dit à Poinsot : « Il n"y a pas une heure à perdre, il faut avertir Lucile. Mais ce n'est pas toi qui peux faire cela, tu es trop dépendant de cet homme. Il ne faut pas qu'il soupçonne de quel côté a pu lui arriver l'avis. Je vais en parler à ma marraine, elle se chargera bien de cette mission délicate. »

Mercredi 6. — Je reviens malgré moi sur cette triste conversation. Quel abime pour des milliers de créatures! On gagne si peu dans les métiers de femme! Ce qui me surprend toujours, c'est qu'on puisse s'approcher d'une femme sans au moins l'aimer un peu. L'honnête homme, dans les plaisirs de hasard, croit ne céder qu'à la nature et voilà que son cœur, à son tour, se trouve pris. C'est là un péril. On peut s'apercevoir ensuite qu'on a mal choisi pour ses goûts et ses habitudes. Mais il y a un malheur encore plus grand dans la vie d'un homme, c'est de tromper une femme honnête qui s'abandonne à sa probité.

Quel droit a-t-il, après, de la mépriser? Toute faute de la femme est aussi la sieime. En pareil eas, s'il y a péehé, il se fait toujours à deux. Puritains et libertins qui entendez être sans miséricorde, soyez au moins loj^iqnes. Abstenez-vous de tout en deboi's du maria^ia.

Vendredi 8. — Parlé tantôt avec M. Fourcy des visions troublantes qui s'offrent à nous dans les rêves. Les beautés sans nom qui nous apparaissent ainsi la nuit, dans les songes, exercent sur nous une attraction bien autrement puissante que les beautés mortelles d'ici-bas. Nous nous rappelions mutuellement ce beau passage dWuguste Lafontaine : « Je ne sais où je t'ai vue, mais ce n'était pas en ce monde. » Et cet autre dans Rousseau [Nouvelle Héloïse) : « Ici-bas, à l'exception de celui qui est par lui-même, rien n'est beau que ce qui n'est pas. »

Samedi 9. — Le passé garde toujours ses droits. Revu avec émotion l'impasse Saint-Louis où je menais paître la chèvre blanche qui nourrissait ma mère mourante. Ce sont les meilleurs souvenirs que ces après-midi où je lisais, rêvais si tristement! si doucement!...

Rousseau dit quelque part « qu'on n'éprouve qu'éloigné de ce qu'on aime, les transports, les attendrissements de l'amitié et de l'amour; » il croit ce trait particulier à son caractère. Il se trompe. Cette disposition doit être commune à tous les hommes, puisqu'elle se rencontre dans une âme vulgaire, qui est la mienne.

Dimanche 10. — ^'allant pas à Bicêtre, j'ai voulu cependant occuper ma journée; je me suis acheminé vers le Père-Lachaise, ma Bible sous le hras. Malheureusement, j'en étais au passage fort ennuyeux du partage des villes entre les tribus; aussi n'ai-je lu que fort peu. Je venais chercher la place où l'on a mis mon amie d'enfance, la pauvre Sophie Plateau, morte poitrinaire sans que j'en aie rien su*. ,

Je ne l'ai pas trouvée, car j'étais fort loin de l'endroit où elle a été inhumée. Le soleil était chaud et le temps orageux. J'en souffrais. Je m'obstinais cependant à chercher. On doit bien un souvenir à celle qu'on a connue si douce, si modeste î dont on a serré la main, dont on eut désiré davantage. Un peu plus loin que l'endroit où je croyais trouver ma pauvre morte, j'ai vu à terre, attachée à un morceau de papier, une petite plante flétrie. Ce qui avait été écrit sur le papier en gros

i. Voir Ma Jeunesse, pages 45 et 157.

caractères — on eùL dit d'une main d'ciifaiil — (Hait devenu illisible. C'était toute i'épitaplie. Uien autre chose n'indiquait une tombe. Quand on n'est ainsi recouvert que de terre, les larmes doivent bien mieux pénétrer.

J'aimerais assez à avoir sur mon tombeau un arbre. Au bout de quelque temps, ce serait ma substance même que mes amis embrasseraient en lui.

Lundi 11. — Il m'a pi'is ce matin une envie très vive d'aller voii* chez Nicole, les petites éditions de Scheffer. Comme je ne pouvais guère lire dans un quartier si fréquenté, j'ai offert mon bras à M'^*" Rousseau qui allait de ce côté voir sa tante. Je voulais lui montrer, en passant au Luxembourg, la Mort de Socrate^. Elle est ignorante, mais rintelligence est éveillée. Malgré la lourdeur du temps, nous avons fait prestement la route, jasant de tout et satisfaits, sans nous le dire, de nous trouver ensemble. Au musée, je lui ai fait tout un cours de mythologie et d'histoire.

Après d'inutiles recherches pour les Homère, nous nous sommes réfugiés dans le Panthéon. L'orage qui pesait depuis la veille, venait d'éclater. J'ai profité de l'occasion pour descendre dans les caveaux où dorment Lannes, Bougainville, Lagrange, où ont dormi quelque temps Voltaire et

i. De David

Rousseau, où leur esprit plane encore. Nous leur faisions noire visite, précisément au plus fort de Forage. Le tonnerre grondait, roulait sous les voûtes en ondes sonores. On eut dit la trompette du Jugement. L'entendiez-vous, grands morts?...

Mardi 1"2. — Les maçons nous envahissent et rendent tout travail impossible. Je m'indigne et je cours à Bicètre en commençant Delphine. Ce sont de bons livres et féconds que ceux de M""^ de Staël. Ils me font sentir que je dois apprendre Fallemand. Sans la connaissance des langues on se sent isolé du reste du monde. C'est la vie de l'huître dans sa coquille. Je me disais que Rousseau eût peut-être moins erré s'il eût été nourri de la philosophie anglaise et allemande.

Après le Kremlin, jai vu l'ami à sa fenêtre et j'ai pressé le pas. Dans notre promenade, la prudence m'a abandonné, je lui ai parlé de Lucile. Alors, j'ai vu ce que valait cette àme. Il m'a répondu tout simplement : « Il faut du temps, entre deux cœurs honnêtes, pour franchir le rempart qui sépare les sexes. »

Jeudi 14. — Ce matin, un pauvre manœuvre a reçu, sous mes yeux, un mauvais coup du maître maçon. A la vue de ce sang qui coulait de la façon la plus douloureuse, j'ai senti frémir mes en-

trailles. Jo serais donc encore un homme?... Ce qui m'étouffait, c'était qu'un inférieur se vît lâchement frapper par celui qui le commande, et qu'il dût subir l'injure pour conserver son gagnepain. Je ne pouvais dire un mot tant mes mâchoires se serraient. Dans ces occasions, M"^ Rousseau est admirable. Je ne sais pourquoi j'ai honte, aussi, de montrer ma pitié.

Fuyant le bruit, la poussière, j'ai passé toute mon après-midi au Père-Lachaise. Mieux informé de la place où l'on a enterré Sophie, j'ai commencé par elle. Sa tombe est si entourée d'autres sépultures que, pour arriver jusqu'à elle, j'ai dû, à mon grand chagrin, fouler aux pieds je ne sais combien de morts.

Je me suis arrêté longtemps à cette place ! J'ai touché les guirlandes déjà desséchées qu'on a mises le jour de son enterrement. Les fleurs plantées sur le tertre, sont aussi flétries, comme si personne n'était venu depuis en prendre soin. Serait-ce déjà de l'oubli?

Pauvre Sophie I Pauvres morts ! Je reviendrai vous voir. De cette tombe, je considérais Paris et je l'invitais, comme à l'ordinaire, à venir chercher le bon repos après cette longue et rude journée qu'on appelle la vie. N'y serons-nous pas nousmême bientôt? En attendant, travaillons à bien mériter de l'avenir.

Jeudi '21. — La semaine a été longue! Huit grands jours sans voir personne et le journal presque abandonné. J'ai vécu englouti dans le travail. C'est le seul moyen d'échapper à l'ennui d'une vie trop uniforme. L'algèbre, l'anglais, la Bible dont je lis certains passages la plume à la main, m'occupent si fort que la chaîne de mes propres idées semble interrompue.

J'ai eu bien de la peine à mener jusqu'au bout l'histoire sanglante des rois. Ce Dieu de colère est un véritable minotaure. On a beau en tuer, il lui en faut toujours davantage. Six cent mille hommes en un jour, qu'est-ce que cela? Des montagnes de chair humaine exhaussées jusqu'au ciel, voilà son holocauste.... Les Juifs font horreur dans ces guerres d'extermination ; mais le caractère national est très fort. Tobie m'a dédommagé des Rois. Il n'y a pas d'églogue plus touchante que celle de Ruth. On croirait tous ces livres écrits de la même main. Peut-être qu'une législation si forte, imprimait un caractère d'uniformité à tous les esprits.

Samedi 25. — Jai vu hier M. Andrieux, c'est-àdire la tristesse même. Combien je me suis félicité, avec mon père, de n'avoir pas les embarras d'un pareil établissements

Après avoir dormi sur cette pensée, j'ai pris Delphine sans trop savoir de quel côté je tourne

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