‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 45 sur 72 · Sans doute le Bics ine, le De profundis · texte numérisé non relu

Sans doute le Bics ine, le De profundis

me déchira de nouveau. C'était donc à celle nature hostile que nous allions le remettre, l'ahandonner pour toujours!... Comment dire mes an^ goisses pendant que nous montions lentement cette allée funèbre? Mais l'instant le plus cruel où je me sentis étouffé, écrasé d'une douleur sans nom, ce fut celui de la descente dans la fosse. La bière, mal dirigée, y tombait avec des secousses, des heurts aux parois qui me semblaient pour ce pauvre corps livré sans défense, autant de coups et de meurtrissures — Puis, ce fut d'entendre la terre durcie par la gelée retomber rapidement sur le cercueil, et, ce bruit caverneux qu'il rendait, comme une réclamation, une plainle désolée. Le verset tout entier du psaume me revenait : « Du fond de la tombe. Seigneur, j'ai crié vers toi! » De profundis clamavi!

Ah! que les philosophes sans entrailles ne nous disent pas, pour nous consoler, que la mort est aussi de Dieu! Ce sentiment des droits de la nature empéche-t-il l'horreur du sépulcre quand il nous prend, pour ne plus nous les rendre jamais, ceux que nous avons aimés?....

En rentrant, je ne pouvais trouver que des paroles cruelles pour moi-même et pour les autres. « Votre ami, dis-je à Pauline, a maintenant six pieds de terre sur le cœur. » Ah ! je les sentais aussi peser sur mon propre cœur et l'écraser, ces

six pieds de terre î... Il est heureux que j'aie dû m'arrêter. Sans cela, je crois que je serais mort. Mon sang, ma bile, violemment remués, m'ont rendu le service de m'abattre lourdement et de supprimer toute pensée, .l'ai été huit jours comme ne vivant pas, ou plutôt, je n'ai vécu que pour sentir mon mal phvsique et rien autre chose.

Hier, quoique très faible, je me suis traîné près de lui et j'ai bien fait. J'étais parti le cœur plein de révolte et voilà ce que j'ai senti : lorsqu'on s'arrête quelque temps devant la tombe d'un mort aimé, le dialogue, brusquement interrompu par la séparation, peu à peu se renoue et, après, il semble qu'on se soit revu. C'est un grand adoucissement à la douleur.

Dimanche ^o. — Malgré un froid intense, je suis retourné cette après-midi au cimetière. J'ai arraché de la terre glacée une quantité de pierres suftisante pour dresser une pyramide. A la pointe, j'ai mis mes deux couronnes, l'une blanche, l'autre rouge. Ainsi le premier monument élevé sur son tombeau l'aura été par mes mains. J'ai voulu aussi revoir sa chambre de la rue d'Angouléme. J'y ai trouvé sa mère déjà raffermie. Une résigna-

MON JOUUNAL. 171

lion si proniplc m'a plus affecté que n'auraient fait les larmes. Elle m'a prié d'aller reprendre les effets et les livres qu'il avait laissés à Saint-Louis dans l'espoir d'un prochain retour. Je frémissais d'avance, à l'idée de toucher ces tristes dépouilles encore tièdes de sa pauvre vie. Je l'ai fait pourtant. Rien de plus cruel. J'ai tout ramené dans ma chambre, en attendant que la famille me le réclame comme c'est son droit. Mais je garderai pour moi la plus chère relique, son petit carnet où il a écrit ses pensées les plus intimes, qui a reposé si longtemps sur son cœur! Pendant que j'examinais ({uelques livres mêlés à ses habits, Poret est venu me surprendre. Je n'ai pu d'abord lui parler. Cette émotion durera longtemps encore. Il a bien voulu examiner avec moi l'épitaphe (jui conviendrait le mieux. 11 v en a de si absurdes!

Page 1