MARS
Jeudi l". — • M. Dacier vient enfin d'accueillir ma demande. Il m'a fort obligeamment donné son domestique pour porter sa décision à M. Van de Pradt. Les livres seront désormais mon refuge. Dans une si courte vie, que de deuils et quelles pertes! Maintenant qu'il n'est plus rue d'Angou-
1^2 MON jour:sal.
lùmc, le Père-Lachaise sera mon lieu de prédilection. Là, je sentirai moins le vide de son absence. Si sa compassion pour moi ramène son regard vers ce monde et l'y fait un peu redescendre, moi, j'essayerai de monter vers lui, et nous pourrons continuer à vivre ainsi, ensemble, entre terre et ciel*.
1. On comprendra mieux l'attraction qu'exerça sm' Michelet cette ville des morts si nobl^uent assise sur sa haute colline, si je dis qu'à cette époque elle était entourée de jardins, de grands arbres qui l'enveloppaient d'ombre et de silence. A la date où le pauvre Poinsot y vint prendre sa place, le Père-Lachaise — ouvert depuis vingt ans. -r- était un merveilleux jardin où la mort, cachée de tous côtés sous les fleurs, ne racontait que la vie. En soixante ans, tout a changé ; l'industrie a progi'essivement cheminé du centre du vieux Paris vers les faubourgs, elle a envahi les abords du cimetière, elle en a chassé la verdure et les fleurs. A cela, il n'y a rien à redire. C'est le droit de la vie de s'étendre où et comme elle peut.
Mais ce qui est contre nature et qui révolte, c'est de ne pouvoir aller au cimetière sans rencontrer, à deux pas de ce lieu de paix, les deux sinistres forteresses des temps modernes qu'on appelle : La prison des jeunes détenus, et La prison des condamnes à mort. Une petite place les sépare. Sur cette place, se font les exécutions. Là, on dresse réchafaud. Dans le silence de la nuit, les condamnés des deux prisons peuvent entendre le bruit du marteau ajustant les pièces de la guillotine et les cris de la foule ameutée. On a constaté que les jeunes détenus, ainsi avertis, sont, au réveil, plus agités et plus in(juiétants. Les plus pervers excitent leurs camarades à une sorte de forfanterie cynique.
Paris, soit qu'il aille conduire là-haut ses morts, soit qu'il aille prier sur les tombes, doit forcément passer entre ces deux geôles au regard louche et sinistre, et sur cette place hideusement funèbre. Il n'y a pas moyen de les éviter, la rue de la Roquette étant la seule voie qui mène à l'entrée du cimetière. Dans combien de cœurs et de consciences s'élève, chaque jour, une véhémente protestation? II n'y a qu'à compter le nombre des
Ce malin, suivant la longue allée qui mène à sa tombe, tout le passé me revenait : notre première rencontre chez M. Mélot, la rapidité de notre liaison, comme de deux âmes qui se serait^nt déjà connues ailleurs. Et le charme de ces promenades
convois niulliplié par celui dos fulèlos (jui les accompagnent, quand ce n'est pas Paris, tout outier, ([ui fait cortège à l'un do ses morts illustres.
Tous souffrent sans avoir aucun moyen de le dire. C'est à la presse parisienne que doit revenir l'iioimeur de se faire l'interprète des sentiments de la foule. Et ce sera ensuite à la ville de Paris qu'incombera le devoir de faire droit à de si justes réclamations. Puisque j'ai moi-même l'occasion de réclamer aussi, je le ferai au nom des morts et des vivants, au nom dos étrangers qui visitent journellement nos cimetières et s indignent de voir le i)rcmior de tous, celui qui contient la grande société du siècle, notre Westminster, à nous autres Français, déshonoré par cet odieux voisinage. Miclielet, qui a dit : « J'ai été dix ans le plus assidu visiteur des morts » (1820-1850), écrivait en 1840 : a La religion des tombeaux va toujours en augmentant dans le peuple. Religion conséquente si l'on admet le maintien de l'individualité après la mort; religion utile pour continuer le foyer, la tradition morale, imprimer à la vie des pensées sérieuses. » Rouvrons donc toute grande, au proUt de cette religion salutaire, la via sacra qui menait autrefois au Père-Lacbaise et par ses beaux ombrages disposait les âmes à « des pensées douces et fécondes ». Mais avant tout, purifions les abords du cimetière, abattons ces deux Bastilles du crime qui sont debout, quand l'autre, moins odieuse, à coup sûr, depuis un siècle déjà est tombée.
Les jeunes détenus, transplantés à la campagne, dans une seconde colonie de Mctiray, assainiront leurs mœurs et ])ourront en sortir des hommes améliorés. Pour ce qui est des condamnés à mort, le nombre en est, grâce à Dieu, si petit, qu'il n'est pas besoin d'une citadelle spéciale pour les enfermer.
Toute autre prison y peut suflire. Faisons donc sans tarder davantage cette double exécution capitale. L'honneur de Paris le réclame et l'exige. M"<= J. M.
OÙ, ne pouvant nous résoudre à nous quitter, nous nous reconduisions deux ou trois fois Fini l'autre. La séparation faite, toujours l'un de nous, le plus ému, s'arrêtait pour regarder l'autre s'éloigner. Nous avions bien raison, mon Dieu, de prolonger ce temps si court qui devait finir sitôt. Mon àme n'était pas plus calme alors qu'elle ne l'est aujourd'hui, car il semble que je ne doive jamais connaître le repos. 11 écoutait avec patience, trop peut-être pour sa tranquillité, car les passions sont contagieuses. Mais dans cette àme pure, l'amitié avait tant de puissance que tout autre sentiment devenait secondaire. « Si tu pars, me disait-il (c'était le temps où on prenait tout le monde), je ne veux pas servir comme pharmacien; je te suivrai simple soldat. » A quelle profondeur ces paroles s'enfoncèrent dans ma poitrine
Jeudi 8. — Pour m'arracher à moi-même, je vais rapporter à M. Dussault Thucydide qu'il m'a prêté. 11 m'accable de son bavardage et me dégoûte du métier de journaliste. M. Létendart, que je vois ensuite, me lit les statuts de l'agrégation et me conseille fort de concourir. Il est certain qu'il faut reprendre le dessus par un travail assidu, opiniâtre. Sans cela, je le sens bien, la mort serait la
plus forte. Poinsot m'entraîne Vu retour, sur
le Pont-Marie qui me rappelait tant de souvenirs
(lu passé, un joune homme me croise, s'arrête un instant à me considérer, [)uis me jette ses deux bras au cou. C'était Lorrain! Poret lui avait dit ma peine. Son bon cœur me revenait. Nous avons longuement parlé et nous nous sommes promis de nous voir souvent. Mon amitié pour Poinsot me rendait exclusif. Maintenant que le pauvre enfant est parti, je serai peut-être plus sensible à la sympathie que me témoignent mes anciens camarades.
Dimanche 11. — Travail et tristesse. Hier, pendant que mon père était allé m'acheter chez un bouquiniste Marc-Aurèle et Épictète, Virginie est venue reprendre les habits de son frère. Ainsi, tout ce qui fut lui, peu à peu m'échappe. Et c'est, chaque fois, un nouveau déchirement.
M. Bocher m'ayant écrit qu'il avait à me parler, je me suis aclieminé tristement ce mathi vers la Madeleine, essayant de lire, comme à l'ordinaire, dans la rue; mais la foule encombrait déjà les trottoirs. J'ai dû fermer mon livre. L'accueil de cet homme aimable a été plus charmant encore, s'il est possible, comme s'il eût su mon chagrin. J'ai cru devoir refuser l'offre obligeante qu'il me faisait de me recommander à M. de Corbière ^
1. 31. de Corbière, nommé grand m;iître de l'Université en 1820,
Somme toute, mieux vaut ne rien devoir qu'au concours: on y gagne de n'être plus le jouet de gens en place. Au retour, je me suis arrêté chez M. Tillemain. qui m*a lu uu morceau de la vie de 3Iilon\ Au moment où je partais, il a, sans le vouloir, rouvert ma blessure. « Comment va votre ami? n Cette question inattendue, et faite avec sa brusquerie ordinaire, m'a saisi. Je n'ai pu d'abord lui répondre. Il aura bien vu que je n'avais le cœur ni sec, ni serré.
C'est à ces moments où ma douleur se réveille, que je trouve irritant, cruel même, de n'avoir pour remède à mes maux que le métier ingrat de répétiteur. Tant d'heures, un temps si précieux sacrifié chaque jour à des écoliers distraits qui n'apprennent que machinalement et pour tout onblier. En pareil cas, on travaille en pure perte; on sème sur terre aride, et pour ne récolter rien. Le pis, c'est qu'au milieu de tant d'àmes impersonnelles, on est d'autant plus seul, sans avoir aucun des avantages de la vraie solitude.
Ah! ces heures attristées et pourtant si douces, que je savourais longuement, au fond de mon
iloviiit ministre do rintéricur en 18"21. 11 se signala par ses^ opinions nltrn-royalistes.
• l. Milon, tribun de Rome et gendre de Sylla, obligé f'e s'exiler pour avoir fait assassiner Clodius son ennemi personnel ; il revint sous la dictature de César, voulut soulever la Campanie, la Grande Grèce et périt en combatlant.
impasse Saint-Louis I C'est bien fini, je ne les retrouverai plus jamais! Je suis pris dans un dur engrenage. Ma vie, désormais, appartient auK autres. Quand je rentre, c'est pour me remettre à ces traductions que j'ai promises et qui ne me charment plus, parce qu'elles ont cessé d'être le travail dans la liberté. Si je pouvais au moins faire la part de l'amitié, rassembler, écrire les souvenirs du passé, surtout ce qui fut lui! on ajourne au lendemain, et ce lendemain nous échappe.
Dimanche II. — Comme il m'est revenu fortement tantôt au Père-Lachaise ! J'avais à la main le livre dont la lecture opéra la révolution singulière qui fut le grand événement de sa vie*. Ce cher enfant semblait réaliser lui-même le caractère simple et droit que Bernardin de Saint-Pierre prête à son jeune créole.
Sans doute, un être moral qui fut bienfaisant et bienveillant pendant plus de vingt années vit encore autre part que dans le cœur d'un ami. Patience donc; patience et confiance. Jamais je n'ai cru si fortement à la justice et à notre immortalité.
Jeudi 15. — Causé longuement avec M. Yilleniain des grands génies dont le passage en ce monde pourrait être comparé à la traînée lumi-