AVRIL
Dimanche 1". — Ce matin, j'ouvre ma fenêtre, un soleil superbe me salue. Il entre à flots dans ma cliambre, il l'inonde de lumière et d'une douce cbaleur. Mes forces me stniiblent tout à coup revenues. Je laisse là ma traduction de Tbucydide et je cours à Ménilmontant voir mon ours. 11 m'endoctrine, nous partons pour le bois de Vincennes. On ne pense jamais à tout. Notre route passait sous les murs du Père-Lachaise. Arrivés là, tout pour moi a changé. — Le temps délicieux, cette première apparition du printemps, déjà dans les prés quelques fleurs ; en haut, ce beau ciel, autour de nous, un vent léger, doux comme une caresse. Tous ces biens dont nous jouissons sans lui, loin de m'égayer, m'enfonçaient plus avant dans mes regrets. Il a fallu abréger la promenade. Dès quatre heures, nous étions de retour.
En rentrant, je trouve toute la maison qui s'apprête pour aller au spectacle. Je ne dis mot, j'esquive le dîner et je m'enferme avec une joie sau-
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vago dans mon antre. En pareil cas, le travail seul me console. Mais j'avais trop souffert, pour m'affranchir et prendre goût aux idées. Je ne pouvais penser qu'à lui. Ah! les morts sont bien puissants !
Jeudi 5. — Cq^iatin, avant de sortir, j'ai voulu passer en revue fes plans de tous les ouvrages que j'ai médité d'écrire. Il y a là de quoi remplir la vie d'un homme et au delà^ Ma révision achevée, je me suis acheminé vers la montagne (le Panthéon). Pour la première fois, depuis la mort de mon pauvre ami, j'ai osé affronter la vue du Jardin des Plantes et de la Salpétrière. J'avais emporté Horace et j'essayais de lire, tout en marchant, les odes galantes que je connais peu. J'en ai achevé une à peine. Les souvenirs du passé à chaque instant se réveillaient. Je l'ai revue, du Pont-Marie, cette route que, si longtemps, nous avons parcourue ensemble !... Et ce jardin î... En y entrant, j'ai ressenti la même oppression que dans ma promenade avec Poret. La grande allée embaumait de l'odeur des premières violettes. Ces parfums que tant de fois nous avons respires ensemble avec délices, maintenant m'offusquaient. Pourquoi le printemps revenait-il, pourquoi les arbres
1. Nous donnerons à la fin du volume tous ces projets de livres.
roprenaient-ils leur feuillage cl la terre sa parure, puisqu'il n'était plus là pour eu jouir?... Quand nous sommes malheureux, nous personnifions volontiers la Nature, et nous la prenons à partie. Ce matin, elle me faisait l'effet d'une femme cruelle qui se rit également de nos joies et de nos pleurs. Je détournais avec irritation mes regards de cette fête commencée et je les reportais vers le ciel. Alors mes yeux se remplissaient de larmes. Où est-il maintenant?
Les rêves fréquents où il m'apparait, sont loin de m'éclaircir cette troublante éniome. Mais je ne rêve jamais de lui, sans éprouver, le lendemain, un invincible besoin de monter au cimetière. Il me semble qu'il m'appelle.
A qui raconter ces songes aussi étranges que douloureux? Celui, par exemple, où je l'ai vu dans sa bière passant la tète et me souriant, me rassurant, sans me parler, par ce seul sourire. Et celui où, m'approcbant d'un caveau resté ouvert, j'apercevais au fond, des membres épars jetés là sans sépulture; ces membres, c'étaient les siens I... Et cet autre, plus funèbre encore, où l'on me montrait sous verre une face pâle en me disant : « Voilà la tête de votre ami ! ^ » Jamais je n'éprouvai tant de douleur et d'horreur à la fois.
1. Ces rêves auxquels se mêlait la vision du corps, non tel qu'il lut vivant, mais mutilé, peuvent s'expliquer par les études
Mais quelle induction tirer de ces retours de nos morts dans les songes?... Ces visions des nuits, môme lorsqu'elles ne sont que bizarres, ne nous fournissent-elles point la preuve que la personne aimée, regrettée, n'est pas encore tout à fait sortie de ce monde?... Son àme erre, peut-être, quelque temps encore autour de nous, avant de s'affranchir, à jamais, de ce qui fut sa destinée première!
Cette question que j'adresse si souvent à Poinsot et à d'autres qui m'ont précédé, me ramenait ce matin, tout en cheminant, à ma conversation avec M. Yillemain. La comparaison que nous faisions des grands hommes à des soleils, peut très bien ^'appliquer à toute l'humanité. Nous ne serions, nous les humbles, que d'indécises nébuleuses, de petits mondes en formation, mais assujettis déjà aux mêmes lois de gravitation que les étoiles. Dès lors, nous ne pourrions nous séparer brusquement, comme par magie, de notre atmosphère terrestre. Cela se ferait peu à peu, graduellement, ainsi que nous le voyons pour les comètes (jui passent devant nos yeux. Elles nous livrent, peut-être, le secret de nos destinées futures.
que faisait Poinsot. A Hicètre, il disséquait surtout des parties du corps liumain. M. Michelet revient plusieurs fois, dans ses notes, sur la sensation pénible, désagréable qu'il en éprouvait. Celte sensation devait lui revenir dans les songes, mêlée au souvenir de son ami. M""" J M
Quoi qu'il en soit, rien ne fait revivre plus fortement dans nos cœurs ceux que nous avons pc^rdus, que de les revoir en songe. Les lendemains de ces nuits où Poinsot m'apparaît, c'est comme si nos deux âmes avaient communié ensemble. Je vis comme si je l'avais retrouvé. Le sentiment de la présence de mon ami est si fort en moi, que je me trouble si quelqu'un frappe inopinément à ma porte. Parfois, il m'arrive de me retourner brusquement sans Lavoir voulu. 11 me semble qu'il est là tout près, derrière moi, et qu'il n'attend qu'un mot, qu'un signe, pour s'élancer, se laisser tomber dans mes bras. Ah ! si vains que vous soyez, songes des nuits, et parfois même si cruels, revenez pourtant, revenez, et, môme en me brisant le cœur, rendez-moi l'ami qne j'ai perdu ' !
C'est dans ces pensées tristes et religieuses que je viens d'écrire des vers latins imités de ceux de Dugald Stewart sur les songes.
Jeudi il. — Long entretien avec M. Bocher sur ses fils. « Tous qui les voyez tous les jours, me disait-il, quelles sont vos prévisions sur leur avenir? » Il n'est pas toujours aisé de se faire en-
1. Voir dans VOiseau, page 91 (cliap. l'Aile), une variante aussi touchante que belle de cette religieuse pensée : a Songes des nuits, si vous étiez pourtant! », etc.
tendre d'un père naturellement prévenu pour les siens. Je crois pourtant m'en être tiré à mon honneur, sans manquer à ma conscience, je veux dire, sans flatterie. Au total, je suis loin d'avoir à me plaindre de ces deux enfants. L'aîné, Gabriel, est un véritable fils de la grâce. Le charme si touchant que lui prêtent ses manières caressantes, presque féminines, tournera plus tard eu séduction. Là, sera pour lui le danger, on peut y laisser ses énergies. Aujourd'hui, il est bien enfant, bien paresseux, bien ami du plaisir, mais sensible aux reproches, et le plus souvent docile. Avec cela, il faut prendre patience et se dire qu'il y a tout à espérer.
Son frère Edouard, est une tout autre nature. Sous l'enfant, l'homme déjà perce et la volonté. Celui-ci aime le travail, il y réussit. Au fond, c'est un passionné. Je ne serais pas surpris qu'une fois maître de sa destinée, il n'acquît une vraie valeur. Peut-être sera-t-il ambitieux.
En quittant cet homme heureux, j'ai pris la clef des champs, (.omme toujours, j'avais un livre dans ma poche, mais je lisais peu. A cette première heure du printemps, il est bien difficile de ne pas faire la })art du rêve. Le panorama qui se déroulait devant moi attirait aussi mes legards. Je lemarquais surtout, combien les jeux de la lumière sont expressifs pour marquer la
variété des accidents du paysage. Les ondes lumineuses et les ombres qui s'étendent sur la campagne, par un beau jour, en indiquent aiissi, bien que le ferait un géomètre, les dépressions et les reliefs, sans toutefois les accuser trop durement.
Ainsi, l'ombre fait soupçonner la vallée; la brume légère, ou le mince filet qui ondule comme un ruban argenté au bas du coteau, révèle un pli de terrain où coule un ruisseau, peut-être une rivière entre deux rives de verdure. Vous ne voyez pas, vous pressentez seulement, et vous voilà jeté dans mille imaginations charmantes. Elles s'évanouiraient peut-être, si vous aviez sous les yeux la réalité. Bien souvent ce qu'on devine séduit plus vivement que ce qu'on voit. Ainsi, la robe flottante d'une jeune femme, tout à coup collée sur son corps par un caprice du vent, nous émeut, nous trouble plus que ne ferait la nudité absolue. Mais pourquoi faut-il que quelques courbes aient sur notre imagination tant de puissance!...
Lundi 15. — Hier, Poret est arrivé, tenant à la main le discours de Benjamin Constant contre la proposition de M. Sirgis de Mérinhac. Il a beaucoup plus de lemps que moi pour s'occuper de politique. Sans parler de tant d'heures qu'il me faut donner à mes leçons, mon ami n'est pas-
dévoré, comme moi, d'un besoin incessant de lectures. Il faut céder à plus fort que soi.
Après trois grands jours de réclusion, je me sentais avide d'air libre et de mouvement. Nons avons fait une course immense. De Belleville où nous sommes montés d'abord, nous avons longé le parc Saint-Fargeau, puis, les hauteurs de Cliaronne. De là. c!:ao:nant Baonolet, Montreuil. nous
avons cheminé vers Vincennes qui nous ramenait à Paris. Poret, tout en marchant, me lisait sa traduction de VOctogénaire et les Trois Jeunes Gens. Nous disputions sur tont avec la chaleur ordinaire, mais rien d'intime. Lui se souvenait peut-être de noire dernière promenade et s'arrangeait pour que la même tristesse ne revînt pas. Eh bien, précisément parce que nous ne disions rien de nos pensées intérieures, ni du pauvre absent, je me sentais repris de l'indicible malaise que je porte en moi depuis qu'il est parti. Rentré à la maison et seul, le soir, dans mon cabinet, j'ai pleuré comme un enfant celui à qui je disais tout, qui me disait tout.... L'ami qui tient sa place, d'un naturel beaucoup plus réservé, semble, par sa discrétion, vouloir m'engager au silence. Bonne et utile leçon, peut-être, mais dont je ne saurais protîter. Les passions intellectuelles ont beau exercer sur moi leur puissance, le cœur, lui aussi, réclame impérieusement à ses heures.
MON JOUUNAL. 191
Je ne puis me renfermer, me murer. Nos conversations interminables avec Poinsot avaient cela de précieux qu'elles donnaient le change à d'autres sentiments que, pour mon repos, je voudrais ne plus retrouver.
Dans cet état d'isolement, je dois être d'autant plus attentif à choisir les lectures qui sont ma récréation. Les livres peuvent être pour nos maux une sorte de traitement. 11 faut qu'il soit varié. On ne peut viser toujours au sublime et tendre de grandes ailes pour retomber tout à plat, piteusement. Le courant habituel de la vie se compose, à l'ordinaire, de mille riens plutôt vulgaires qui rapetisseraient l'esprit, le sécheraient, si on ne lui donnait, à la tin de la journée, une lecture qui soit pour lui, ce qu'est le bain pour le corps, un rafraîchissement. La pensée fatiguée des labeurs du jour, reprendrait ainsi Télasticité, la souplesse et, pour le réveil, de nouvelles énergies. Une chose encore me profiterait. Ce serait d'avoir le temps de regarder sur ma route les vieilles gravures. On trouve à les analyser, plus d'un enseignement fécond. Quand j'ai quelques heures de liberté, j'aime à descendre les boulevards, delà Bastille à la Madeleine, sans autre but que de m'arrêter devant les boutiques des marchands d'estampes. Tout enfant, je faisais cela déjà, en allant de la rue de Bondy à la pension Mélot. Les gravures anglaises
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me remuent. Si j'avais de l'aroent, il v en a deux que j'achèterais : Félicia, une jeune femme déliant les souliers d'un vieillard, et The last requesO. Riche, je ne tiendrais pas à avoir un grand nombre de tableaux, mais seulement quelques œuvres de maîtres, de celles qui mettent les idées en mouvement ou nous aident à creuser celles qui sont déjà nées.
Mercredi 17. — Je lisais ce matin une lettre de Descartes où il semble n'avoir ni le sens de l'humanité, ni celui de la nature. Cette lettre est adressée d'Amsterdam à Balzac (15 mai 1631). « Je vais, dit-il, me promener tous les jours parmi la confusion d'un grand peuple, avec autant de liberté et de repos que vous sauriez faire dans vos allées : et je n'y considère pas autrement les hommes que j'y vois, que je ferais les arbres qui se rencontrent dans vos forêts ou les animaux qui y paissent. »
Toilà un dédain bien singulier. Mais alors à quoi se rattache-t-il?Dans le passé, on voit que les différentes périodes parcourues par un même peuple, ont exercé leur influence sur les pensées des grands esprits qui sont restés pour l'humanité les représentants de ses diverses époques. Ainsi, dans l'antiquité classique où la vie supérieure était