‹ Mon journal, 1820-1823Chapitre 55 sur 72 · La rue où demeurait M. Leclerc · texte numérisé non relu

La rue où demeurait M. Leclerc

(loiUo, co qui lui avait l'ait espôror pouvoir me croiser sans être aperçue. Le trouble que tialiissait sa pâleur, lui était veuu en me voyant fermer mon livre. Elle avait senti, dès lors, qu'elle n'échapperait pas à mon regard.

Cette pâleur mortelle, voilà surtout ce qui m*a bouleversé. Tout n'était donc pas fini entre nous! . . . Mais ai-je eu le temps de me le dire?... Mon émoi me semble avoir été indépendant de toute réflexion. La commotion a été si soudaine et si forte, que tout mon sang n'a fait qu'un tour; mon cœur s'est comme détaché de ma poitrine et j'ai cru le sentir tomber. Avec lui, la vie a coulé, j'ai chancelé comme un homme ivre.... Ah ! non, ce ne sont pas là les effets de l'ivresse. La mort seule, quand elle nous touche de son aile funèbre, peut faire éprouver une si poignante angoisse et arracher à l'âme un tel cri de détresse.

Lorsque j'ai su ce que je faisais, elle avait passé, elle était déjà loin. J'aurais pu retourner sur mes pas, la poursuivre, ou bien, agir en homme, dire adieu au passé, à ses souvenirs décevants; j'aurais pu entrer chez mon înaîlre et reprendre pied avec lui dans le présent par des pensées viriles. Mais c'était un de ces moments où l'on ne sait plus vouloir. Un instant avait suffi pour tout changer. Que m'importaient maintenant le concours et tous les intérêts de ce monde?... Une

seule chose existait pour moi. celle hélas! que j'avais à jamais perdue!...

Comme il arrive, après ces brusques défaillances qui vident le cœur, un flot de vie bouillonnant et chaud a remonté.

Alors, sans raisonner, d'instinct, j'ai couru au Jardin des Plantes, à ce lieu toujours si plein d'elle, et là, de mes deux bras ouverts, j'ai embrassé le passé. Il me semblait la retrouver tout entière, non pas au labyrinthe, trop fréquenté à cette heure, mais au fond de cette allée solitaire où, si souvent, nous nous sommes assis, dans nos promenades du soir!... Que Dieu me pardonne si, dans un élan de joie sauvage, je Tai refaite mienne, un instant, celle qu'un autre m'a prise ! Que me faisait qu'il eût son corps, quand je gardais le meilleur, son âme?... Ne l'avais-je pas cueillie sur ses lèvres, dans son premier baiser d'amour?... Et n'étaitelle pas encore à moi tout entière?... Si je ne l'avais plus, si son cœur m'était devenu étranger, aurait-elle ainsi pâli mortellement à ma rencontre?... Non, tout n'était pas fini; Thérèse m'aimait toujours! A cette pensée, un rire strident, mauvais rire du rival vainqueur qui se sent resté en possession, tout à coup m'a échappé.... Je l'ai bientôt expié par la plus amère tristesse.

« Hélas ! pauvre homme, tu n'as rien du tout ! » m'a répliqué une voix que je connais bien. « Qui

a le corps a Tame. Et quand lu t'abaisserais — pour avoir la femme qui s'est donnée à un autre — à le trahir, le tromper, à troubler la paix d'un ménage honnête, qu'aurais-tu en retour? De misérables et turtifs larcins, rien de plus. Cela est méprisable, et tu ne le feras pas. »

Celle qui me parlait ainsi, ma conscience, avait raison. L'homme qui aime réellement une femme, a, plus qu'elle, peut-être, le souci de son honneur. Depuis cette fatale rencontre, je me suis répété cela vingt fois, pour m'encourager à la fuir. Mais, dois-je le dire à ma honte, je n'ai jamais tant souffert que cette fois, d'avoir des principes et de n'être pas né vicieux. J'ai pleuré sur ma vertu comme on pleure sur sa misère, et je n'ai pas été consolé.

Mardi '21 . — Toute cette semaine a passé comme un songe désagréable. Je suis toujours blessé. Rien de plus douloureux et parfois de plus irritant que ce combat intérieur. Pauline, qui sans doute m'observe, m'a dit un mot frappant : « Si vous n'êtes pas heureux comme moi, c'est que vous n'avez pas la paix de l'âme. »

Mercredi 22. — Si languissant que je sois, et honteux de moi-même, j'ai essayé de retourner au cimetière. Là, on retrouve les graves pensées,

non sans douceur. Je suis donc parti avec mon écritoire. — Mais arrivé près de lui, je n'ai su d'abord, si je devais écrire sur un sujet si profane dans un pareil lieu? J'ai décidé que je devais à mon ami comme autrefois, la confidence de mes sentiments. S'ils ne sont pas dignes de lui être racontés, je dois les extirper de mon cœur, plutôt que de les lui cacher.

Cher enfant! qu'es-tu devenu?... Pourquoi ne me parles-tu pas?... Pourquoi l'esprit des morts ne communique-t-il plus avec nous?... Ta tombe est muette. Que ne t'ai-je près de moi ! . . . Dans l'état affreux où je suis, ton souvenir me revient aussi souvent que le sien. Toi seul m'aurais fait quelque bien. A chaque instant, ces mots s'enfoncent dans toute leur cruauté : « Poinsot est mort, j'ai tout perdu ! »

En rentrant, j'ai trouvé la lettre du recteur (M. Nicolle) qui m'admet au concours d'agrégation. 11 doit s'ouvrir le 5 septembre. La première épreuve sera passée au chef-lieu du Conseil royal, rue de l'Université, 15, à huit heures du matin. Ainsi mon sort va se décider. Que de choses à la fois et dans un tel moment !

Jeudi 25. — Ce matin, me raisonnant un peu, j'ai repris mes lectures dans la rue afin d'arrêter l'imagination. 11 y a huit jours, je n'aurais pu le

laire. Sa pensée m'obsédait. J'ai pris Ovide el m'en snis bien trouvé, comme aussi, de quelques visites de cbarité. Cela vaut mieux que de l'amour. Hier, j'ai passé toute ma journée à faire des extraits de Laromiguière. En travaillant ainsi avec suite, j'échappe un peu à mon tourment. Malgré tout ce qui m'accable, je n'ose ajourner ma pauvre maîtresse d'anglais. Elle a si grand besoin de ses leçons! Nous avons lu ensemble un peu de Slerne, ce qui m'a fait grand plaisir. La page où le souvenir d'Elisa le décide à ne pas aller à Bruxelles m'a vivement touché : Foiintain of happiness.

Ce qu'il faudrait écarter surtout, ce sont les visites des désœuvrés. Ils me font perdre beaucoup de temps. Mon ours lui, reste dans sa tanière. Il est comme moi surmené. Je l'ai vu hier. Il m'a conté la bonne réception du directeur de Sainte-Barbe'. Il craint que ce ne soit le legs du chanoine Sédillo à Gil-Blas^

Mardi 28. — Huit jours de travail acharné. Lu

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